Aux Fidji sans tuba

Escale au village de Tavua, dans l’île des Mamanuca.<br />
Photo: Carolyne Parent Escale au village de Tavua, dans l’île des Mamanuca.

Un tourisme basé sur les rencontres avec les autochtones et des initiatives écoresponsables originales fait des Fidji bien plus qu'une destination de plongée (désolée, commandant Cousteau!).

Korolevu — «"Quel est ton totem? Ton oiseau? Ta plante?" Dans mon village, on se fait un devoir de poser souvent ces questions aux enfants, et s'ils ne connaissent pas les réponses, on les envoie sur-le-champ les demander à leurs parents», dit Mereoni Mataika, une Fidjienne sympa rencontrée sur la Coral Coast de Viti Levu, la plus grande des 333 îles de l'archipel. Nous causions de l'importance de connaître ses racines et d'être maître chez soi.

Maîtres chez eux, les Fidjiens d'origine le sont. Représentant 57 % de la population, ils possèdent 87 % du territoire. C'est notamment ce qui leur a permis de préserver leur organisation tribale, leur mode de vie et leurs traditions, même pendant la colonisation britannique. Ce sont les Maoris de la Nouvelle-Zélande, leurs presque voisins dépossédés, qui doivent être jaloux. Ce sont les Indo-Fidjiens, l'autre principal groupe ethnique du pays et locataires forcés, qui ne sont pas contents du tout. Mais c'est là une autre histoire.

Des villages vrais

Contrairement aux Indo-Fidjiens, en majorité des commerçants établis dans les centres urbains, les autochtones, des pêcheurs et des agriculteurs, vivent entre eux dans des villages s'égrenant le long des côtes et des cours d'eau. Des villages qu'on peut d'ailleurs visiter moyennant une offrande. À cet égard, les temps ont bien changé, car, jusqu'aux années 1870, «l'offrande», c'était celui-là même qui s'aventurait aux Fidji: il finissait dans la marmite des cannibales!

Dans ces villages, où les bures (les habitations traditionnelles de bambou tressé, à toit de chaume) ont été remplacées, confort et ouragans obligent, par des maisonnettes à toit de tôle ondulée, nous rencontrons d'abord le chef et son entourage lors du sevusevu. Ce rituel formel consiste à préparer du yaqona (se dit yanggona), une boisson relaxante à base de racines de poivrier que toute l'assemblée se partage. D'un beau brun boueux et légèrement piquante, elle est aux Fidji ce que le maté est au Pérou: la potion populaire par excellence. Après maints Bula! («Vie!») tonitruants, la séance est levée et on peut écornifler à sa guise. Ainsi, à l'hôtel, lorsque le Gregory Charles local et sa chorale viendront nous chanter Praise the Lord à l'heure du cocktail (ça ne s'invente pas), on saura un peu mieux à quoi ressemble leur quotidien.

À Lawaii, dans l'île de Viti Levu, après le sevusevu, des femmes réalisent sous nos yeux et sans tour les poteries qui font le renom du hameau. À Likuri, une île de la Coral Coast appréciée des routards, la cocoteraie est prétexte à un exposé express sur les nombreux usages alimentaires et industriels de la noix de coco. À Yanuya, dans l'île éponyme de l'archipel des Mamanuca, on croise des hommes qui réparent leurs filets de pêche et des femmes qui vendent des masi, des tissus décoratifs qu'elles ont réalisés avec l'écorce du mûrier. Voilà l'école, le terrain de rugby, l'église méthodiste. Tiens, à deux pas du seuil d'une maison, la tombe d'un ancêtre. Une autre façon pour les Fidjiens de proclamer haut et fort: «Cette terre est à nous!»

Savez-vous planter... du corail?

Une végétation envahissante, qui couvre les montagnes d'un jeté velouté. Des vallées vertes, plantées de taro, de manioc, de maïs. De la canne à sucre à perte de vue. Fertiles, les îles? Tenez, sur la Coral Coast, on fait même pousser du corail!

Saviez-vous que c'est principalement aux Fidji que les fournisseurs de matériel d'aquarium s'approvisionnent en roches vivantes, utiles pour l'épuration des bacs? Moi non plus! Pour les villageois, c'est un commerce lucratif. L'ennui, c'est que, une fois que ces roches ont été prélevées, la vie marine s'éteint. Pour les valoriser, les propriétaires de l'hôtel Hideaway ont eu l'idée d'en faire des supports à corail. «Les coraux sont indispensables aux poissons tropicaux, explique Alice Hill, la maîtresse d'oeuvre du projet. Ils s'en nourrissent, ils s'y reproduisent. En recréant ce milieu, nous faisions le pari qu'ils allaient revenir. Mais il nous a d'abord fallu convaincre les pêcheurs que, à long terme, il était plus rentable pour eux de protéger la plaine corallienne que de la détruire.»

Devant l'hôtel, la «plantation» s'étale sur environ 600 mètres de long et 500 mètres de large, entre le rivage et la barrière de corail qui ceinture l'île. «C'est comme si on s'occupait d'un jardin, dit Mme Hill. À marée basse, on prélève des petits morceaux de corail dur, élevé en mer dans des casiers, et on les fixe avec de la colle Epoxy sur les roches, où ils se développeront rapidement, comme des cactus.» Une fois par semaine, les «jardiniers» de l'hôtel invitent les touristes à leur donner un coup de main — ils en ont bien besoin! — et font d'une pierre deux coups, car les 10 $ fidjiens (5 $ ) qu'il en coûte pour participer à l'activité servent à financer les projets communautaires de Tanaqa, le village voisin de l'Hideaway.

Sur la même côte, l'hôtel Shangri-La sensibilise lui aussi tant ses hôtes que la population locale, notamment les écoliers, à l'importance de préserver les coraux et la mangrove par le biais des activités de son Marine Education Centre. Car, un bout de mer à soi, de surcroît surnommé «capitale mondiale du corail mou» par feu le commandant, ça se protège.

Un modèle d'écoresponsabilité

C'est toutefois au Jean-Michel-Cousteau Fiji Islands Resort, situé à Savusavu, dans l'île de Vanua Levu, que revient, hum!, la palme du tourisme durable. Inauguré en 1996, collectionnant depuis les prix récompensant ses éco-efforts, l'hôtel-boutique 5 étoiles a créé son programme écologique en collaboration avec Ocean Futures, la société de Jean-Michel Cousteau. Si le fils du célèbre océanographe Jacques-Yves Cousteau n'est pas le propriétaire de l'établissement, il en est par contre l'«architecte écologique», souligne Johnny Singh, le biologiste marin attitré de l'hôtel.

Ici, la conservation de la destination, c'est-à-dire de sa culture, est aussi importante que celle de l'électricité et de l'eau. Les 25 villas de l'établissement et autres pavillons publics sont donc d'authentiques bures. Plusieurs activités favorisent les échanges entre les touristes et la communauté. Les hôtes peuvent ainsi suivre un cours de fidjien de base, puis mettre leurs connaissances en pratique lors de rencontres avec des villageois.

Afin de réduire son empreinte écologique, l'hôtel a aussi adopté une série de mesures, dont le recyclage du plastique et du verre, le recours à des panneaux solaires pour chauffer l'eau, le traitement sur place des eaux usées, qui servent à arroser les jardins, et la conversion des déchets de cuisine en compost qui fertilise le potager bio. Le reboisement de la mangrove bordant le littoral (auquel les hôtes peuvent participer), l'élevage de palourdes géantes, une espèce menacée, et la protection du récif Namena, un des plus beaux sites de plongée du monde, sont aussi en tête de liste des efforts de conservation.

Et l'humain n'est pas en reste. Le Resort organise plusieurs cliniques médicales annuelles pour la population locale, ainsi qu'une rigolote course hebdomadaire... de crabes sur laquelle les hôtes sont invités à parier au profit de la fondation Savusavu, la ville voisine.

Plus qu'une destination de plongée, les Fidji? Et comment! Mais, entre vous et moi, chez Cousteau, sur la Coral Coast, comme dans les Mamanuca, on serait tout de même bien malavisé de bouder bouteille ou tuba.

En vrac

* Air Pacific assure quatre liaisons hebdomadaires entre Los Angeles et Nadi, le bourg touristique de Viti Levu. Pacific Sun, sa filiale régionale, relie Nadi (ou Suva, la capitale) et Savusavu (www.airpacific.com).

* La saison sèche, de mai à la fin d'octobre, est la meilleure période de l'année pour filer aux Fidji.

* Marcher sur le feu est une habileté qui, selon la légende, aurait été conférée à un guerrier de l'île de Beqa par un dieu. Ses descendants en ayant aussi héritée, ils présentent des rituels de firewalking, une variante mystique du hot stone massage, dans les hôtels. C'est à voir!

* Et les coups d'État, conséquences des tensions entre Fidjiens et Indo-Fidjiens? «C'est sûr que le premier, en 1987, a fait peur aux touristes, dit le guide Joe Droga, mais au quatrième [en 2006] ils ont compris ce que cela signifiait: six soldats se promenant dans la capitale et nous tapant gentiment sur l'épaule quand il se fait tard pour nous dire de rentrer!»

* Bien documenté, le guide Moon Fiji (en anglais), de David Stanley, est certainement l'ouvrage le plus complet sur cette destination.

* Renseignements et complément photo: www.fijime.com, www.hideawayfiji.com, www.diveaway-fiji.com, www.fijiresort.com et www.tuktuk.ca.

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Collaboratrice du Devoir