Vamos a Granada

Granada est le joyau du Nicaragua, le pays le plus pauvre de la zone Amérique centrale-Caraïbes, après Haïti. En 2009, le PNB par habitant était de 1,010 $US. Au Mexique? 8,960 $US (estimations UNICEF).<br />
Photo: Jean-Yves Girard Granada est le joyau du Nicaragua, le pays le plus pauvre de la zone Amérique centrale-Caraïbes, après Haïti. En 2009, le PNB par habitant était de 1,010 $US. Au Mexique? 8,960 $US (estimations UNICEF).

C'était en 1986, il y a 25 ans. À la une du magazine Time: Daniel Ortega, ex-révolutionnaire et président du Nicaragua, dessiné sur fond rouge communiste avec une faucille dans chaque lentille de ses verres fumés. Ronald Reagan voulait écraser ce pays d'Amérique centrale ami-ami avec la Russie avant qu'il ne mue en un deuxième Cuba. Puis les Ricains ont trouvé d'autres chats à fouetter et la république de bananes a glissé dans l'oubli... jusqu'à tout récemment. Outre ses 25 volcans, sa nature luxuriante et ses plages désertes, le Nicaragua a dans sa manche une carte maîtresse: Granada.

Granada a toute une réputation, et un drôle de surnom, la «Gran Sultana», à cause du style andalou-mauresque de certains de ses édifices. On dit que c'est un joyau. Un bijou de cité coloniale lové dans un écrin fabuleux entre un lac colossal et un volcan endormi. Bref, une merveille à une heure de Managua, l'affreuse et dangereuse capitale.

La vérité sans fard, non commanditée par un bureau de tourisme, écrite par quelqu'un qui vient d'y séjourner pendant trois mois et qui s'en ennuie? Granada est une perle, en effet (et Managua à éviter, por favor). Une pierre précieuse et poussiéreuse, photogénique et bordélique, qui sue et qui pue. Cette grosse bourgade ne sied pas à tous les visiteurs. Et parions qu'elle s'en tape les coupoles de sa cathédrale jaune moutarde.

Car Granada est une survivante. Respect. Née en 1524 après Jésus-Christ et 84 ans avant Québec, elle a subi tous les outrages: pillée, conquise, brûlée sur les ordres d'un flibustier, ravagée par l'usure du temps.

Aujourd'hui encore, elle est souillée sans répit par le crottin des calèches à touristes, pendant que la nuée de sans-abri se soulagent dans ses interstices.

Malgré son statut de trésor national, certains de ses plus beaux atours tombent en lambeaux dans l'indifférence des élus, plus pressés de se remplir les poches que de plâtrer les trous qui blessent le somptueux palacio de la cultura Joaquin Pasos Argüello, échappé d'un roman de Garcia Marquez ou sorti d'un film de Zorro.

Parmi les images de Granada que je chéris, il y a une (vraie) tête de porc coupée en deux. J'étais à deux doigts de perdre la mienne dans le dédale du marché local quand, grâce au cochon décapité, j'ai retrouvé le fil d'Ariane. Ce n'est pas qu'il soit si vaste, ce mercado, mais s'y aventurer représente un trip multisensoriel intense.

Alors, oui, cette tête. Je l'avais remarquée, sur une table déposée, au croisement de deux allées étroites et noires de promeneurs à pied, à vélo, en moto, parfois en auto. Depuis déjà une bonne demi-heure, je parcourais ces tunnels, baba. Autour, partout, des étals de fruits connus et inconnus, des comptoirs à vernis à ongles, des volailles vivantes qui ne verront pas mañana et quelques cédés de Lady Gaga piratés.

Et, surprise, le clou du spectacle: une salle de viandes crues et de poissons frais. Pas de frigo ni le début d'un bout de glaçon malgré les 35 degrés à l'ombre. Seulement des mains qui chassent les mouches et des cabots qui se pourlèchent en standby, des poissonnières qui écaillent et des marchandes qui piaillent. Et des gringos égarés qui cherchent la sortie. Ou la demi-tête de porc.

«C'est complètement fou, non? Quelle formidable authenticité!» Peta Kaplan est une fana de Granada, de ses Granadiens et de ses Granadiennes, de leur habileté circassienne à rouler toda la familia sur la même bicicleta, de leur je-m'en-foutisme des lois.

Peta, une artiste née en Afrique du Sud qui a vécu longtemps aux États-Unis, et Ben, son compagnon, un Français qui a fait carrière dans les hautes sphères de l'aéronautique, ont été happés par l'aura de Granada dès leur premier voyage ici, en 2006.

Ils ont retapé une résidence décatie et accroché sur les murs le travail de Peta, dont quelques exemplaires de sa série The Stray Dogs of Nicaragua. Des chiens errants, dit-elle, qui symbolisent le peuple nicaraguayen: forts et résilients, amicaux et engageants. «J'apprécie le rythme de vie lent, et la beauté visuelle du quotidien me rappelle mon enfance africaine: un troupeau de chèvres qui passe devant chez moi, une charrette tirée par un cheval, le rose qui teinte brièvement le ciel chaque jour au coucher du soleil...»

Par un de ces hasards du destin qu'il serait trop long de résumer, Peta et Ben sont devenus en quelques années des pros du bambou. Cette plante merveilleusement acclimatée au Nicaragua, considérée par les locaux comme de la mauvaise herbe, sert désormais de matière première dans la construction de maisons. Économique, écologique et très logique, leur concept a fait miracle dans le nord du pays, dévasté par l'ouragan Félix en 2007. Cette approche originale, espèrent-ils, aidera Haïti à se relever plus vite, car ils y ont bâti récemment et vitement pour une bouchée de pain la première maison en bambou nicaraguayen.

Grandeur et misère

À Granada, les chiens de la rue ont de la compagnie, et de la compétition: des enfants, à l'occasion pieds nus, des ados rompus à l'art de survivre en milieu urbain et de jeunes adultes qui sniffent de la colle dans le parc central. Dans son restaurant de l'avenue Calzada, Jorge, un Madrilène nouvellement expatrié, ne laisse entrer qu'un seul des dizaines de gamins qui glandent, mendient ou travaillent sur cette artère commerciale, plus ou moins piétonnière et plutôt branchée (pour Granada). Le veinard «s'appelle Jorge, comme moi», explique le propriétaire de Mely's en cachant mal son émotion.

Jorge junior, 12 ans et le visage d'un ange, vend cigarettes et bonbons à la clientèle des cafés-terrasses. Il a aussi une mère qui le bat quand il ne ramène pas assez de cordobas au taudis familial. «Au début, je ne le croyais pas car ces mômes peuvent raconter avec aplomb n'importe quoi pour obtenir quelque chose de toi, dit en français Jorge senior. Mais les autres vendeurs me l'ont confirmé. Je connais la plupart d'entre eux maintenant. Et il y a des histoires que j'entends que je préférerais ne pas entendre.» Comme celle disant que le petit Jorge a été «loué» par sa mère à un pédophile...

Après plusieurs semaines à frôler cette misère, à donner un peu ici et un peu plus là en sachant que c'est sans fin, à étouffer les voix avec son iPod, on croit que la carapace est solide, qu'elle ne craquera pas sous la pression d'un regard. Et pourtant, un certain soir... Le soleil qui disparaît en laissant derrière ce rose délicat qui émeut tant Peta. Une brise fraîche qui remonte du lac jusqu'au parvis de la fameuse cathédrale jaune moutarde d'où vous contemplez cette ville étrange, folle et magique. Et passe alors une petite vieille édentée à la peau parcheminée qui demande l'aumône d'un geste mécanique, sans y croire, sans espoir. En traînant dans son sillage toute la détresse du monde.

En vrac

Transport. Pas de vols directs de Montréal. Compter 1000 $ et au moins une escale aux États-Unis.

Hébergement. L'hôtel El Almirante. Bien situé, décor colonial, service attentionné, clim et wi-fi gratuit. Autour de 50 $ la nuit, avec parfait petit-dèj. www.hotelelalmirante.com. La Gran Francia. Le grand tralala local, niché entre les murs d'une demeure très ancienne restaurée à grands frais. En tout: 21 chambres, dont la numéro 5, hantée, souffle la rumeur granadienne. D'ailleurs, la ville compterait son lot de fantasmas... À partir de 100 $ la nuit, poltergeist non compris. www.lagranfrancia.com.

Restauration. Chez mon nouvel ami Jorge, bien sûr: Mely's, sur la Calzada. Cuisine latino-américaine mâtinée d'Espagne, sans prétention mais préparée avec amour et produits frais. En prime: une cour arrière, à l'abri des marchands de cigarettes et des mains tendues... Que mangent les locaux? Dans le parqué central, au menu d'un petit troquet sous les arbres, le vigoron, plat granadien typique: manioc, chou et chicharron (peau de porc frite), servi sur une feuille de banane.

Achats. Du café. Les caféiers nicaraguayens produisent des grains prisés des connaisseurs. Une suggestion: le Café Las Flores, cultivé sur les flancs du volcan Mombacho, qui surplombe Granada.

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Collaboration spéciale
2 commentaires
  • dojinho - Inscrit 2 juillet 2011 13 h 10

    Mal parti!

    Vous commencez mal votre article M. Girard, en disant que « Ronald Reagan voulait écraser ce pays d'Amérique centrale ami-ami avec la Russie avant qu'il ne mue en un deuxième Cuba. » C'est vrai que M. Reagan a tout fait pour écraser ce pays, mais le lien avec la Russie a été fabriqué de toute pièce.

    En 1984, alors que les nicaraguayens s'apprêtaient à passer aux urnes, le gouvernement de Washington a tout fait pour discréditer les élections, avec la complicité réflexive des grands médias américains. Comme Ortega et les sandinistes allaient malgré tout, selon toute vraisemblance, l'emporter facilement, Washington a créé de toute pièce une "menace" soviétique le jour de l'élection, faisant sombrer celle-ci dans l'oublie. Comme le résultat allait à l'encontre des voeux de Washington, elle n'a jamais été reconnue et c'est comme si elle n'avait jamais eu lieu.

    L'état lamentable de l'économie et de l'infrastructure du pays dont vous faites état dans cet article est le résultat de plusieurs années d'attaques américaines contre le régime sandiniste (via les contras mais pas seulement!), dont le but était de tuer le "virus" nationaliste (et non d'avoir un second "Cuba") avant qu'il ne se propage au reste de l'amérique latine. Le Nicaragua a obtenu le soutient de l'Assemblée Générale et du Conseil de Sécurité de l'ONU qui ont ordonné aux USA de payer pour les dommages mais bien sûr, Washington n'a jamais payé un sou.

    Ce qui me dérange avec cet article, c'est qu'il perpétue l'image de l'Amérique Latine comme un lieu où l'on ne sait se gouverner, où la corruption règne et où les droits humains sont bafoués par une populace barbare qui ne mérite pas mieux (comme l'histoire de Jorge junior et sa mère "ignoble" semble confirmer!) Or, cette misère atroce a été le fait des États-Unis d'Amérique car le programme sandiniste était trop avant-gardiste pour les gardiens de la "liberté"! Le Nicaragua aurait été, sans l'

  • Lucile Denys - Inscrit 3 juillet 2011 13 h 49

    impressions

    Suite au commentaire de Dojinho, on comprend bien tout le passé du pays et son point de vue aigre contre les États-Unis.... comme si la politique se résumait à un seul méchant et le reste: des victimes.
    Oui l 'Amérique du Sud a des richesses et le Nicaragua en fait partie mais ce que j'ai aimé dans cet article c'est que ce n'est pas une description typique pour touristes où tout est beau et magnifique et qu'il faut absolument suivre tel trajet pour voir telle merveille! Si c'est cela que l'on recherche autant acheter un Lonely Planet... Ici, on lit une expérience de vie, des odeurs, des images, des faits de leur vie de tous les jours! Que ça soit à Granada ou même à Paris, les réalités sont celles-ci, il existe des personnes qui font de leurs mieux pour (sur)vivre.
    Pendant que je lisais, j''ai pas senti une insécurité dans la ville. Le journaliste émet son point de vue et n'est pas là pour y présenter les conflits politiques d'hier et d'aujourd'hui. Son introduction y présente le contexte mais le reste de l'article retrace plus ses impressions et c'est cela que l'on recherche quand quelqu'un revient de voyage... on veut connaître ses sentiments, on veut savoir comment vivent les gens. Il y a des paysages qui dérangent que ça soit loin de chez nous ou à deux pas, mais rester dans le déni et ne pas les évoquer serviraient à entretenir les utopies de leurs dirigeants!