Le Petit Tibet de Ladakh

Camping à Sarchu, dans l’Himalaya<br />
Photo: Guy Taillefer Camping à Sarchu, dans l’Himalaya

New Delhi — À Leh, capitale du Ladakh, se croisaient sur la Route de la soie les caravanes commerçantes venues de la plaine du Gange, de la Chine et de l'Asie centrale, qui se dépêchaient de faire leurs affaires et de repasser les cols himalayens avant le retour des grands froids. Mille ans plus tard, les touristes et les trekkeurs font encore pareil, qui empruntent des routes dont l'état, sauf pour quelques segments bien entretenus par l'armée indienne, ne s'est finalement pas amélioré tant que ça: ils débarquent en coup de vent, le souffle suspendu, entre juillet et septembre, en nombre presque équivalent aux 100 000 Ladakhis. En même temps que vont et viennent en longues colonnes, par la route impossible reliant Leh à Manali, sujette à de fréquents éboulements, les camions de marchandises puants qui apportent depuis le Sud un monde de produits empaquetés qui, pour le meilleur et pour le pire, bouscule, brusque et gruge une vie sociale traditionnelle que les Ladakhis ont organisée, avec beaucoup d'intelligence, autour de leur agriculture de subsistance.

Le Ladakh: hauts plateaux de l'État de Jammu-et-Cachemire, couchés à des altitudes qui planent à des milliers de mètres et qui, n'est-ce pas, font aussi planer le cerveau. La vie sans plafond, le nez collé sur le soleil. Beau comme la Vallée sacrée au Pérou. Comme l'avenue des Volcans en Équateur. Encore qu'à faire des comparaisons, on ne rend justice ni à l'un ni à l'autre.

D'octobre à juin, cette immensité est complètement coupée du monde par l'hiver himalayen. Ce qui la préserve, évidemment. Région bien plus tibétaine qu'«hindoustanie», à vrai dire. D'où son surnom de Little Tibet. Environs perlés de spectaculaires gompas (monastères bouddhiques). L'été venu, on débarque à Leh dans une abondance d'infrastructures touristiques qui ne fonctionnent guère plus de trois mois par année.

Comme le Sikkim et les États du Nord-Est, le Ladakh fait partie de cette Inde lointaine et excentrée, frange du sous-continent. Les Indiens n'y pensent pas souvent, à leur Grand Nord, sauf quand éclate une guerre avec la Chine (pour le contrôle de l'Aksai Chin, en 1962) ou des conflits hauts perchés avec le Pakistan (celui autour du glacier de Saichen en 1984 ou de Kargil en 1999). Le Ladakh a clignoté sur les radars des touristes indiens il y a deux ans avec le film 3 idiots, de la mégavedette bollywoodienne Aamir Khan, acteur et cinéaste. Khan est allé tourner la toute dernière séquence de son film sur le lac Pangong, à cheval sur la frontière — disputée — avec la Chine. (D'où exigence de permis spéciaux pour circuler dans plusieurs coins de la région, faciles à obtenir, au demeurant, auprès des agences de voyages locales.) Dans la foulée, le Ladakh a connu un petit boom de touristes indiens montés depuis Mumbai.

Trek près du lac Kar

Lac Kar, au bord duquel un voyagiste avait installé une quinzaine de tentes. Camping de luxe. Bécosses dotées d'eau courante — absurde! Passe une trekkeuse occidentale accompagnée de trois muletiers. Une montagne d'équipement pour une seule personne. Nos valises sont toujours trop lourdes. Je l'aurais bien interrogée sur ses pérégrinations, mais elle avait l'air très concentrée sur son trek. Les Allemands et Autrichiens qui sont arrivés sur leurs Royal Enfield pétaradantes étaient plus causants. Vol vers Delhi, autocar jusqu'à Dehra Dun, capitale de l'Uttarakhand, d'où ils ont pris possession de leur moto pour traverser l'Himalaya. Difficile? Tout le monde a fait au moins une chute, raconte l'un d'eux.

J'ai traversé la chaîne vers Manali, dans l'Himachal Pradesh, assis au fond d'une jeep. Il faut compter au moins deux jours. Pris des millions de photos, moi dont ce n'est pas l'habitude. Fait quelques pas lents quand on s'est arrêté sur le col enneigé de Lachungla, à 5065 mètres. Joué au frisbee à Sarchu sur un plateau surplombant la rivière Bhaga... Chacun ses souvenirs. La route est ponctuée de petits camps de travailleurs migrants, qui viennent l'été du Bihar et du Jarkhand travailler, dans des conditions auxquelles l'Occidental de passage ne survivrait pas cinq minutes, à la réparation des portions de chemin qui se sont affaissées. Puis, de justesse, avons franchi le col de Rohtang (3980 mètres), où la route incertaine est en fait une piste boueuse. S'y trouve un site touristique étrange où les Indiens viennent en famille, fuyant les chaleurs suffocantes de la plaine, s'amuser dans la neige sale...

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Des inondations et coulées de boue ont fait près de 200 morts à Leh et dans sa périphérie début août 2010. Coup de fil depuis Delhi à Vicky, qui gère à Leh une petite agence de voyages, pour savoir comment vont les choses. «L'économie mondiale se porte mieux. Les taux de réservations sont plus élevés qu'ils ne l'étaient l'année dernière à pareille date.» Comme si rien ne s'était passé.

À Leh, des ONG comme le Ladakh Ecological Development Group (LEDeG) et la Women's Alliance (WA) étudient les impacts très visibles du développement économique à l'occidentale sur le fragile écosystème et la tranquille culture bouddhiste. Tout ne tourne pas parfaitement rond dans ce paradis de paysages polychromes. Ces ONG font campagne contre le fléau des bouteilles en plastique, notamment, et plaident pour le recours à l'énergie solaire (le soleil brille 300 jours par année au Ladakh). Avec un succès certain. Joue en faveur de la culture ladakhieun un sens aigu — et bouddhiste — de la solidarité humaine et du souci de l'environnement. Le défi, c'est de réconcilier cette culture ancienne avec la manne de devises que fait pleuvoir le tourisme trois mois par année sur le dénuement ambiant. «Les touristes étrangers ont un rôle important à jouer dans tout cela. J'aimerais bien qu'ils en soient un peu plus conscients», plaide poliment Deb, une Américaine qui débarque tous les étés à Leh pour donner un coup de main à la WA. Conflit entre «tradition» et «modernité»... L'organisme présente tous les jours un documentaire qui éclaire le débat très concrètement, intitulé Ancient Futures, Learning from Ladakh.

Itinéraire courant: aller simple par avion Delhi-Leh ou dans le sens inverse, de manière à traverser la chaîne de l'Himalaya par la route. Des contretemps sont toujours possibles, mieux vaut se donner une marge de manoeuvre et prévoir un plan B. Le risque relatif est que l'avion ne puisse décoller pour cause de brouillard. La route Leh-Manali est souvent bloquée. Elle le fut pendant plusieurs jours l'été dernier quand nous y étions.

S'il faut choisir entre voir le Ladakh ou le Sikkim? Question récurrente. Pour cause de printemps tardif, nous avions plus ou moins raté la floraison des rhododendrons, dans la vallée de la Yumthang, quand nous étions au Sikkim au printemps 2010. Mauvais timing... Par ailleurs, la tendance lourde au Sikkim est à la démolition de l'architecture traditionnelle en bois, remplacée partout par des maisons à étages moches en brique et en ciment. La culture a meilleure mine au Ladakh. Reste qu'un voyage au Sikkim se conjugue bien à un séjour à Calcutta et à Darjeeling.

En vrac


Après les inondations: Des inondations et coulées de boue ont fait près de 200 morts à Leh et dans sa périphérie début août 2010. Coup de fil depuis Delhi à Vicky, qui gère à Leh une petite agence de voyages, pour savoir comment vont les choses. «L'économie mondiale se porte mieux. Les taux de réservation sont plus élevés qu'ils ne l'étaient l'année dernière à pareille date.» Comme si rien ne s'était passé.

L'impact du tourisme:À Leh, des ONG comme le Ladakh Ecological Development Group (LEDeG) et la Women's Alliance (WA) étudient les impacts très visibles du développement économique à l'occidentale sur le fragile écosystème et la tranquille culture bouddhiste. Tout ne tourne pas parfaitement rond dans ce paradis de paysages polychromes. Ces ONG font campagne contre le fléau des bouteilles en plastique, notamment, et plaident pour le recours à l'énergie solaire (le soleil brille 300 jours par année au Ladakh). Avec un succès certain. Joue en faveur de la culture ladakhieun un sens aigu — et bouddhiste — de la solidarité humaine et du souci de l'environnement. Le défi, c'est de réconcilier cette culture ancienne avec la manne de devises que fait pleuvoir le tourisme trois mois par année sur le dénuement ambiant. «Les touristes étrangers ont un rôle important à jouer dans tout cela. J'aimerais bien qu'ils en soient un peu plus conscients», plaide poliment Deb, une Américaine qui débarque tous les étés à Leh pour donner un coup de main à la WA. Conflit entre «tradition» et «modernité»... L'organisme présente tous les jours un documentaire qui éclaire le débat très concrètement, intitulé Ancient Futures, Learning from Ladakh.

L'impact du tourisme:À Leh, des ONG comme le Ladakh Ecological Development Group (LEDeG) et la Women's Alliance (WA) étudient les impacts très visibles du développement économique à l'occidentale sur le fragile écosystème et la tranquille culture bouddhiste. Tout ne tourne pas parfaitement rond dans ce paradis de paysages polychromes. Ces ONG font campagne contre le fléau des bouteilles en plastique, notamment, et plaident pour le recours à l'énergie solaire (le soleil brille 300 jours par année au Ladakh). Avec un succès certain. Joue en faveur de la culture ladakhieun un sens aigu — et bouddhiste — de la solidarité humaine et du souci de l'environnement. Le défi, c'est de réconcilier cette culture ancienne avec la manne de devises que fait pleuvoir le tourisme trois mois par année sur le dénuement ambiant. «Les touristes étrangers ont un rôle important à jouer dans tout cela. J'aimerais bien qu'ils en soient un peu plus conscients», plaide poliment Deb, une Américaine qui débarque tous les étés à Leh pour donner un coup de main à la WA. Conflit entre «tradition» et «modernité»... L'organisme présente tous les jours un documentaire qui éclaire le débat très concrètement, intitulé Ancient Futures, Learning from Ladakh.

Itinéraire courant: À aller simple par avion Delhi-Leh ou dans le sens inverse, de manière à traverser la chaîne de l'Himalaya par la route. Des contretemps sont toujours possibles, mieux vaut se donner une marge de manoeuvre et prévoir un plan B. Le risque relatif est que l'avion ne puisse décoller pour cause de brouillard. La route Leh-Manali est souvent bloquée. Elle le fut pendant plusieurs jours l'été dernier quand nous y étions.


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Ce reportage n'aurait pu avoir lieu sans le secours pécuniaire de l'agence de voyages Explorateur, de Montréal.