On n'arrête pas le progrès

Ninh Binh — «Vous n'avez pas mis les pieds au Vietnam depuis 2002? Autant dire depuis l'ère de Cro-Magnon!», lance Thierry Berger, directeur de Transtravel, une agence réceptive locale. Si l'image est — trop — forte, elle n'en exprime pas moins une réalité: le pays de l'oncle Hô change, et — trop — vite.

Flashback. 1986. Le Parti communiste vietnamien instaure sa propre perestroïka qui autorise le développement d'une économie de marché. Le Colonel Sanders s'installe au pays en 1997, trois ans après la levée de l'embargo américain, puis c'est au tour de Bill Clinton, en 2000, d'y séjourner. Le Vietnam fait alors parler de lui comme jamais depuis la «guerre américaine» et attire l'attention du monde.

«Que s'est-il passé depuis? Une amélioration globale des infrastructures, dit M. Berger. Des hôtels 4 et 5-étoiles commencent à apparaître dès 2003. Le réseau routier s'améliore considérablement. Nos clients n'étant plus obligés de prendre l'avion pour se rendre du point A au point B, nous pouvons leur faire découvrir l'intérieur du pays. Cela a complètement changé et enrichi la teneur des circuits.»

En 2000, le pays de l'oncle Hô a accueilli deux millions de visiteurs internationaux. Dix ans plus tard, il en recevait cinq millions. C'est la ruée vers les rizières. Parallèlement, le Doi Moi, le renouveau économique, fait son oeuvre. Résultat? Alors qu'hier ils se faisaient discrets, aujourd'hui, 600 bateaux, dont 200 bateaux-hôtels, naviguent dans la baie d'Halong, un des attraits majeurs du Vietnam, réputé pour ses îlots de karst. À Hanoi, la capitale de six millions d'habitants, la congestion routière due au nombre croissant de voitures est telle que les cyclos poussifs sont maintenant relégués au secteur touristique du lac Hoan Kiem. Entre Danang et Hoi An, Coréens et Chinois érigent des hôtels-casinos, des résidences de luxe et autres mégadéveloppements immobiliers qui risquent de bétonner China Beach sur 25 kilomètres.

Autre constat: de la visite d'un atelier de démonstration de filature de la soie, à Hoi An, à celle des îles-vergers du delta du Mékong, tout est, comment dire, plus «organisé» qu'auparavant. Et il arrive aussi, bien que ce ne soit nullement une exclusivité vietnamienne, qu'on veuille vendre aux touristes des «souvenirs» avant même que ceux-ci n'aient eu le temps de s'en faire.

«Oui, le Vietnam change vite, trop vite, concède M. Berger. Oui, le fossé entre les riches et les pauvres se creuse, mais on n'y peut rien. Si je ne peux pas cacher les nouvelles tours des villes, je peux, par contre, faire connaître un Vietnam authentique, celui des pêcheurs, des riziculteurs, des artisans, comme celui des grands sites inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO.»

Fort bien, mais pour combien de temps encore?