La Basse-Côte-Nord – S'inventer un avenir

Harrington Harbour, où fut tourné le film La Grande Séduction. La pêche n’apporte plus la manne de jadis sur la Basse-Côte-Nord.<br />
Photo: Ministère du Tourisme du Québec Harrington Harbour, où fut tourné le film La Grande Séduction. La pêche n’apporte plus la manne de jadis sur la Basse-Côte-Nord.

Nous ne savons rien ou presque de la Basse-Côte-Nord, pays de 6000 habitants oublié aux confins de la terre québécoise, qu'aucune route ne relie au reste du Québec. Notre collaboratrice Monique Durand s'est rendue cet automne dans cette contrée immense et superbement ignorée. Voici le dernier article d'une série de trois.

«Notre avenir ne se dessine plus naturellement comme avant», fait Serena Etheridge. «Avant, les fils devenaient des pêcheurs comme leur père, et les filles allaient travailler à l'usine de poissons comme leur mère», poursuit celle qui est responsable de la culture et du patrimoine à la Fondation Québec-Labrador. Mais depuis le début des années 1990, la mer n'est plus la manne qu'elle était pour la Basse-Côte-Nord. La pêche à la morue va de moratoire en moratoire et les quotas de prises de crabes ont été coupés de manière draconienne, par plus de 80 % dans le secteur de Blanc-Sablon.

La région est condamnée à diversifier son économie. Pour ce faire, elle compte d'abord sur le développement du tourisme, aujourd'hui à peu près inexistant. Jacques Lachance, qui habite Rivière-au-Tonnerre, vient de créer, avec d'autres, La Coste, une agence de voyages qui se présente comme une coopérative de solidarité en tourisme équitable. «Nous proposons des circuits avec guide et des forfaits à ceux et celles qui recherchent l'aventure douce et des expériences inédites dans une région d'une exceptionnelle beauté sauvage.» Il revient tout juste de Paris, Lyon et Bruxelles, où il est allé proposer à différents «tour-opérateurs», des voyagistes, quelques itinéraires susceptibles d'intéresser leur clientèle. «Les rares lieux d'hébergement qui existent ont été conçus pour accueillir des travailleurs. Pas des touristes. Tout reste à inventer en matière de tourisme chez nous», explique Jacques Lachance.

Tandis qu'au Labrador voisin la machine touristique se met en marche avec de plus en plus de succès, galvanisée par le parc national de Red Bay qui attire maintenant 12 000 touristes par année, «le secteur de Blanc-Sablon, lui, peine à en attirer 2000», déplore Serena Etheridge. «Le Labrador a su développer une extraordinaire image de marque», poursuit-elle. «Juste le mot évoque tout de suite les ours polaires, la toundra, les aurores boréales, un bout du monde préservé et qui fait rêver. Rien de tel pour la Basse-Côte-Nord, où d'intenses efforts restent à faire pour la porter à la connaissance du monde.»

«Et la province de Terre-Neuve-et-Labrador a reçu beaucoup d'aide du fédéral pour développer le tourisme et construire les infrastructures nécessaires, prétend Anthony Dumas, maire de Blanc-Sablon. Nous, au Québec, on est toujours empêtré dans les chicanes fédérales-provinciales. Et en plus, ici, les municipalités relèvent de Québec!»

De nouvelles voies à explorer

Diversifier son économie signifie aussi pour la Basse-Côte-Nord explorer de nouvelles voies. Exploiter de nouveaux produits de la mer, comme les oursins, les palourdes, les algues. Mettre à profit le continent de toundra dont elle est faite et qui se prêterait à l'exploitation de la tourbe. Récolter et transformer les petits fruits dont elle regorge, et notamment cette petite baie unique, goûteuse et méconnue appelée chicouté. «Mais notre problème numéro un reste le transport de nos produits vers Montréal et les grands centres, soutient Anthony Dumas. On ne s'en sortira pas sans une route pour nous relier au reste du Québec.»

«Il faut pouvoir nous vendre comme région globale», soutient Vicki Driscoll, directrice du CEDEC (Community Economic Development and Employability Committee). «Et dépasser l'idée des petites communautés qui travaillent chacune dans leur coin», poursuit-elle. «Nos villages ont vécu et vivent encore isolés les uns des autres depuis si longtemps, explique Brice Fequet, préfet de la MRC du Golfe-du-Saint-Laurent, que c'est normal que ça prenne du temps pour asseoir tout le monde à la même table, et avec les mêmes objectifs. Mais il faut que nous y arrivions.»

La Basse-Côte-Nord, qui se perçoit souvent plus terre-neuvienne que québécoise, se convainc de plus en plus qu'elle gagnera à se rapprocher du Québec. «Après tout, on en fait partie!» lance Brice Fequet, un anglophone qui a du sang inuit et huguenot. Entré récemment en fonction comme préfet, Brice Fequet s'est donné comme priorité d'apprendre le français. Pour mieux s'intégrer à l'ensemble de ses collègues du reste du Québec. Et cesser de faire bande à part à cause de la langue. «Je suis sympathique à la loi 101. Parce que j'ai moi-même perdu ma langue, celle de mes parents inuits.»

«La nouvelle génération de jeunes parents envoie maintenant ses enfants à l'école française, affirme le maire Anthony Dumas. Ces parents ne veulent pas que leurs rejetons soient pénalisés comme eux l'ont été pour les emplois au Québec.» «On fait le contraire du reste de la province, poursuit-il avec un brin d'ironie dans la voix, on veut envoyer nos enfants étudier en français!» Deux écoles anglaises ont fermé récemment sur la Basse-Côte-Nord, celle de Middle Bay et celle de Brador. Les jeunes de ces villages sont désormais inscrits à l'école française Lourdes-de-Blanc-Sablon.

Cultiver l'estime de soi

Ce soir-là, le préfet Brice Fequet vient d'apprendre, en arrivant à l'aéroport de Blanc-Sablon, que son vol à destination de Québec a été annulé pour cause de «problèmes techniques». Habitué à ce genre de contretemps, il fait contre mauvaise fortune bon coeur. «Je rêve du jour où nous serons sortis de l'isolement et de la dépendance», lâche-t-il simplement. «Pour y parvenir, nous avons besoin de nous administrer une bonne dose d'estime de nous-mêmes», lance Vicki Driscoll, qui constate chez ses concitoyens une propension à se dénigrer, à tout attendre des autres. «Les gens ont fini par devenir minéraux, comme les paysages», raconte Quentin Béjannin, un jeune finissant en journalisme de l'UQAM qui travaille à la radio communautaire de Blanc-Sablon. «Ils ont un côté résigné, statique.»

Vicki Driscoll, à la tête du CEDEC, un organisme de développement économique à Blanc-Sablon, s'est donné la mission de freiner l'hémorragie des jeunes de la Basse-Côte-Nord vers l'extérieur. Parce que c'est là, pense-t-elle, que se joue l'avenir de la région. Un hiver, il y a quelques années, elle s'est lancée sur sa motoneige par monts et par vaux à la rencontre des étudiants de cinq écoles secondaires de la région. Avec une question sur les lèvres: qu'est-ce qui vous inciterait, vous les jeunes, à rester sur la Basse-Côte-Nord pour y faire votre vie? «Pour le moment, il n'y a rien ici pour nous», s'est-elle fait répondre souvent. Même ses deux fils, l'un installé à Gatineau, l'autre à Sherbrooke, ont décidé de faire leur vie ailleurs.

«Mais, plus vieux, le goût leur prendra de revenir», Vicki Driscoll en est convaincue. Parce que ce pays reste imprimé pour toujours au coeur de ceux et celles qui y sont nés. Un pays où les habitants, aux racines souvent autochtones, entretiennent un lien spécial avec la terre. Ils y ont des cabanes en bois semées partout dans l'immensité. C'est là qu'ils aiment se retrouver, l'hiver, sous les aurores boréales, au terme de leurs grandes chevauchées en motoneige. «Aller en dedans l'hiver, y a rien qui peut remplacer ça!» s'exclame Lianda Joncas. En dedans? «Oui, en dedans! Dans l'intérieur du continent.» Un continent marié avec un autre: la toundra avec la mer. «On ne mesure pas la liberté qui est la nôtre», conclut Serena Etheridge.

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Collaboratrice du Devoir

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À lire: les deux autres textes de la série «La Basse-Côte-Nord»
1. Le Québec du bout du monde
2. Terre-Neuve agit tel un aimant
6 commentaires
  • Jean-Guy Dagenais - Inscrit 12 janvier 2011 07 h 17

    Pour vous en convaincre

    Rien de tel pour connaître un peu de cette flamme de la Côte-Nord, celle vécue dans la contrée ''en-dedans'' il faut lire JEAN DÉSY et ses romans de la froidure et en particulier L'Aventure d'un médecin sur la Côte-Nord.

    C'est plus qu'une découverte, c'est une vie !

  • Richard Boudreau - Abonné 12 janvier 2011 10 h 30

    Merci à Monique Durand

    Pour avoir fait le voyage avec le Nordic Express de Natashquan à Blanc Sablon puis la traversée à Terre-Neuve, j'ai de merveilleux souvenirs de cette belle région. Notre passage fut trop rapide pour obtenir les témoignages qu'on retrouve dans cet article, témoignages humains d'un sentiment d'appartenance à un coin de pays qu'on ne veut pas quitter facilement. Bravo, je trépigne d'impatience de retourner dans ce coin du Québec, possiblement par la route de Fermont-Goose-Bay, Labrador et Blanc-Sablon, puisque la route est maintenant ouverte par le Labrador jusqu'à Goose Bay. La route vers Fermont est semble-t-il moins bonne, mais bonne pour ceux qui ne sont pas pressés. Que de belles régions à découvrir!

    Les romans de Jean Désy savent bien décrire cet engouement pour le Nord du Québec. Leur lecture est passionnante.

    Richard Boudreau

  • christellefv - Inscrit 12 janvier 2011 13 h 00

    L'avenir

    Bonjour,

    Précision: La fermeture des écoles de Middle Bay et Brador n'est pas récente... Cela fait au moins 20 ans. Et la majorité des jeunes qui fréquentaient ces écoles sont allées dans le secteur scolaire anglophone par la suite...

    C'est vrai qu'il nous faut travailler tous les villages ensemble. La nouvelle MRC va sûrement aider à cet effet. Il y a de l'avenir ici je trouve. Tant de choses à développer. J'imagine par exemple un hotel écologique pour des vacances reposantes près de la mer pour nos touristes, une industrie des petits fruits où les grands chefs du monde payerait un bon prix pour obtenir nos délicieurses chicoutai, un journal pour toute la Basse-Côte-Nord La Vague Locale bien établi, des jeunes qui sont fiers de revenir par chez eux travailler après leurs études dans des emplois dynamiques et avec pleins de beaux défis.

    Christelle
    Blanc-Sablon

  • Monsieur Pogo - Inscrit 12 janvier 2011 21 h 04

    @christellefv

    << Une industrie des petits fruits, où les grands chefs du monde paieraient un bon prix pour obtenir nos délicieuses chicoutai (…)>>

    Peut-être, mais pour ça il faudrait que cesse cette déplorable pratique de ceux qui ramassent quasiment tous les chicoutais avant qu’ils ne soient mûrs.

    C’est une tendance qui n’augure rien de bon. (Je songe notamment à la malheureuse aventure du cidre au Québec)

  • Vincent D. - Inscrit 13 janvier 2011 11 h 11

    D'un « oustider »

    Je pratique la médecine à Lourdes-de-Blanc-Sablon depuis plus de six ans et je suis tombé amoureux de cette région d'où l'on ne peut plus partir une fois qu'on a commencé à y travailler.

    L'isolement absolu est un défi pour le médecin (absence de spécialistes, absence de tomodensitométrie, de radiologiste, de chirurgien, etc.) qui doit composer avec la (fréquente) mauvaise météo qui interfère avec les évacuations médicales d'urgence, évacuations qui se font, dans les villages, en motoneige, en bateau, en aéroglisseur ou en hélicoptère, avant d'atteindre l'avion-ambulance. Parfois, l'évacuation urgente est tout simplement impossible en raison de la météo ou de l'absence d'avion et nous devons faire presque des miracles, avec les infirmières, pour stabiliser les patients jusqu'au retour d'une météo clémente. C'est l'un des rares endroits au Québec où la médecine se pratique encore "à l'ancienne", comme une médecine de brousse, faute d'accès aux nouvelles (et pas si nouvelles) technologies. Mais si la médecine à l'ancienne peut sembler charmante pour les romantiques, elle constitue un risque non négligeable tant pour le patient que pour le médecin.

    C'est un fait que cette région oubliée de ses compatriotes est très mal desservie au niveau de ses infrastructures, comme il fut mentionné par d'autres intervenants. Sauf à Blanc-Sablon (et cela est très récent), il n'y a pas encore d'internet Haute-Vitesse en Basse-Côte-Nord et il n'y a aucun réseau cellulaire. Non seulement la région est coupée du monde par son isolement géographique, sans route ni ponts, mais aussi coupée du monde des communications, dans une ère où même au cœur du Sahara, il y a un réseau cellulaire accessible.

    Et pour ceux qui y voient un Eldorado voltairien vierge qu'il vaudrait mieux laisser vierge, ce n'est pas le désir de la population qui y demeure. Les gens veulent se sortir de cet enclavement et veulent développer leur région natale, la