La Basse-Côte-Nord – Le Québec du bout du monde

Lourdes-de-Blanc-Sablon et son sanctuaire dédié à Notre-Dame-de-Lourdes. La Basse-Côte-Nord est composée d’une quinzaine de villages non reliés entre eux, égrenés sur 400 kilomètres de côte, de Kegaska, à l’ouest, à Blanc-Sablon, à l’est.<br />
Photo: Monique Durand Lourdes-de-Blanc-Sablon et son sanctuaire dédié à Notre-Dame-de-Lourdes. La Basse-Côte-Nord est composée d’une quinzaine de villages non reliés entre eux, égrenés sur 400 kilomètres de côte, de Kegaska, à l’ouest, à Blanc-Sablon, à l’est.
«Le bout du monde n'est pas ici, lance Serena Etheridge sur un ton moqueur, mais d'ici on peut l'apercevoir!» Vous aviez cru avoir atteint le fin bout du Québec au pays de Vigneault? Détrompez-vous! À l'est de Natashquan, il y a encore près de 500 kilomètres jusqu'à Blanc-Sablon et la frontière du Labrador: c'est la Basse-Côte-Nord. Rare référence connue attachée à cette région: Harrington Harbour, le village où a été tourné le film La Grande Séduction.

Pays singulier où les policiers ferment boutique le soir et la fin de semaine, et donnent des conférences dans les écoles au lieu des billets de contravention.

Pays où personne ne verrouille sa porte, où les oeufs de goélands sont encore un mets prisé, où la salade romaine peut vous coûter 7,99 $, où les embruns se déposent sur les pare-brise chaque jour comme un vernis. Pays où il n'y a ni centre commercial, ni restaurants branchés, ni cinéma, ni cellulaire.

Pays virginal, minéral, où l'on ne peut accéder que par bateau ou par avion, et encore quand les glaces et le climat le permettent. L'hiver, sur la mer gelée en face de Tête-à-la-Baleine, les petits aéronefs sur skis se posent encore entre deux rangées de «Saint-Michel», des têtes de sapin plantées dans la neige.

Pays d'aurores boréales vert et rose qui font vriller le ciel à vous donner le tournis. Pays d'icebergs. Et de baies protégées. Ces baies, creusées profondément dans la côte, qui mettent bateaux et humains à l'abri, ont intéressé les pêcheurs depuis des temps immémoriaux. Contrée de paysages stupéfiants de beauté et de nudité, faite pour les amants de contemplation et de solitude. Deux infinis qui se rencontrent: la mer et la toundra. Il y a quelque chose d'ensorcelant, de transcendant diront certains, dans cette région. Peut-être parce qu'elle est la dernière terra incognita de l'Amérique du Nord. La plus vaste en tout cas.

Cette région, dont la limite ouest commence à 1600 kilomètres de Montréal, abrite l'une des plus vieilles communautés du Nouveau Monde. Dans ce qui était autrefois la porte d'entrée de l'Amérique du Nord, les peuples autochtones et européens sont venus pendant des milliers d'années pêcher et s'installer. Incroyable mélange d'origines et de langues, salmigondis d'histoires entremêlées: inuite, innue, basque, française, anglaise, jersiaise, acadienne, terre-neuvienne. À Saint-Augustin par exemple, deux populations vivent chacune de leur côté de la rivière du même nom. L'une est majoritairement composée de Blancs d'origine inuite, qui parlent anglais. L'autre est composée d'Innus — ceux que l'on appelait avant les Montagnais —, qui parlent français. Quand on arrive à l'aéroport de Saint-Augustin, on vous conduit en 4 X 4 à travers Pakuashipi, le territoire innu, jusqu'à la rivière, puis en hors-bord jusque sur l'autre rive où la population blanche s'est établie.

Le reste du Québec ne sait rien ou presque de cette Basse-Côte-Nord faite d'une quinzaine de villages non reliés entre eux. Sauf pour un bout de 9 kilomètres qui relie Mutton Bay à La Tabatière. Et un autre d'une cinquantaine de kilomètres, à l'extrême est, entre Vieux-Fort et Blanc-Sablon. Après Blanc-Sablon, quand finit cette portion de route 138 québécoise, commence la 510 du Labrador terre-neuvien. «Je préfère dire aux gens que je viens du Labrador», dit Lianda Joncas, qui travaille à la municipalité de Blanc Sablon. «La Basse-Côte-Nord, ça ne dit rien à personne.»

Frustration

«La Basse-Côte-Nord est mieux connue en Europe qu'au Québec. C'est quand même incroyable!» Anthony Dumas est maire de Blanc-Sablon depuis un peu plus d'un an. Son père, Alexandre Dumas, a lui aussi été maire de l'endroit dans les années 1980. En son temps, le père martelait les mêmes mots que son fils aujourd'hui. Comme si rien n'avait changé. «Pourquoi sommes-nous encore à l'écart du reste de la province?», demande Anthony Dumas. «Et pourquoi en sommes-nous, encore en 2010, à fouetter des dossiers de base qui, partout ailleurs, sont réglés depuis longtemps? Je suis complètement frustré.» Des dossiers de base comme les aqueducs. À Harrington Harbour, par exemple, les citoyens doivent encore remplir leur citerne à un point d'eau. Pas de système d'égouts municipaux à Brador, Middle Bay et La Tabatière notamment. Et toujours pas de route pour relier la Basse-Côte-Nord au reste du Québec. «On n'est pas des Québécois à parts égales», maugrée le maire Dumas.

La route. La fameuse route 138, qui s'arrête à Natashquan, dont les résidants de la Basse-Côte-Nord réclament à cor et à cri et depuis des lustres le parachèvement jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à Blanc-Sablon. La 138: LE dossier d'entre les dossiers. Celui qu'ont porté des générations de politiciens depuis un demi-siècle. Comme un mantra. Sujet encore aujourd'hui à l'ordre du jour avec le Plan Nord du gouvernement Charest. Combien y a-t-il eu d'études de faisabilité, de débuts de travaux d'arpentage, de délégations d'élus à Québec, de conférences téléphoniques et de promesses d'élections? Ici, on préfère sourire. «Je ne verrai probablement pas ça de mon vivant», dit simplement Odette Le Templier, animatrice à la radio communautaire de Blanc-Sablon.

En attendant une route qui tarde à venir, c'est le bateau qui assure la liaison entre les villages. Le Nordik Express quitte Rimouski chaque semaine en direction de la Basse-Côte-Nord, s'arrête à Sept-Îles pour faire le plein de denrées périssables, puis s'en va accoster de village en village à l'aller et au retour, du mois d'avril au mois de janvier. Quand vous résidez à Chevery et qu'il vous prend l'envie d'aller voir de la famille ou d'aller faire des courses à Sept-Îles, il vous faudra prendre le bateau-taxi ou l'hélicoptère jusqu'à Harrington Harbour, d'où vous embarquerez sur le Nordik Express jusqu'à Natashquan. Et de là, il vous restera 300 kilomètres de route à parcourir jusqu'à Sept-Îles, avec une connaissance qui voudra bien vous y emmener dans sa voiture. Toute une expédition! Et une expédition qui vous grugera au moins 300 $!

Et l'avion alors? Voyager entre Chevery et Sept-Îles coûte le prix d'un voyage en Europe. Et Chevery-Montréal? Le prix de deux ou trois voyages en Europe! La majorité des villages de la Basse-Côte-Nord sont desservis par une seule compagnie aérienne: Air Labrador. C'est tout. Clientèle éminemment captive.

L'isolement géographique, qu'amplifie un fuseau horaire différent du reste du Québec en hiver, représente d'abord un coût énorme pour les populations locales. «Tout ce qui nous vient du Québec doit nous être acheminé par avion ou par bateau», affirme Serena Etheridge, responsable de la culture et du patrimoine à la Fondation Québec-Labrador. «En partant, tout coûte au moins 30 % plus cher», explique le boucher de l'épicerie Joncas, à Blanc-Sablon.

Isolement géographique, mais aussi culturel. Près de 80 % des résidants de la Basse-Côte-Nord sont anglophones. «C'est comme si on punissait la Basse-Côte-Nord parce qu'elle parle anglais», avance le maire Anthony Dumas qui, comme ses prédécesseurs, reproche au gouvernement québécois de négliger sa région depuis toujours. Symbole frappant de cet isolement culturel: à Blanc-Sablon, la plus importante communauté de la région avec ses 1200 habitants, aucun des grands quotidiens québécois n'est vendu. Le journal le plus lu vient de Terre-Neuve, le Northern Pen.

L'isolement conduit toute la région à sa perte, soutiennent unanimement ses acteurs socio-économiques. «Des familles complètes quittent la région chaque année, soutient le maire Dumas. Nos commerces meurent à petit feu. Mais, surtout, nos jeunes ne trouvent plus de raisons de revenir ici après leurs études, déplore Serena Etheridge. Ils ont goûté à un autre style de vie.» De l'enfermement ils ne veulent plus.

«Il faut pouvoir s'ouvrir au reste du monde», insiste Serena Etheridge. «Le désenclavement de notre région et notre rattachement au reste du Québec sont une nécessité vitale», conclut le maire Anthony Dumas. «Notre survie en dépend.»

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Collaboratrice du Devoir

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À lire: les deux autres textes de la série «La Basse-Côte-Nord»:
2. Terre-Neuve agit tel un aimant
3. S'inventer un avenir
29 commentaires
  • Serge Manzhos - Inscrit 10 janvier 2011 02 h 45

    10000

    les peuples autochtones et européens sont venus pendant des milliers d'années...on veut ajouter depuis la création du monde il y a 10,000 ans

  • Guy Fauteux - Abonné 10 janvier 2011 07 h 33

    Pas surprenant que l'on aie perdu le labrador

    Mes presences repete a Chevery et Harington Harbour il y as une vingtaine d' annees m'on fait realiser cette realite si bien decrite dans ce beau texte.
    C'est a se demander s'ils ne devraient pas se separer du Quebec et se greffer au Labrador et ou au Canada.
    Les Quebecois sont fort en gueule pour reclamer la restitution du Labrador mais sont incapable de s'occuper correctement du territoire qu'ils ont deja.
    C'est un probleme semblable pour Fermont, Shefferville,Caniapiscau , Matagami Radisson ,Chisasibi , Eastmain , Waskaganish ,George River , Kuujuuaq, Tasiuaq, Aupaluk, Pain Bay , Kangirsuk , Qaqtac , Wakam Bay , Saluit , Ivujivik , POV , Inukjuaq , Umiuaq , Grande Baleine ,Chisasibi. et j'en oublie surement.

  • Sylvain Auclair - Abonné 10 janvier 2011 09 h 14

    Personne ne vous isole

    À vous entendre, on croirait que vous êtes comme ces bagnards sibériens, interdits de retour et relégués dans le coin le plus inhospitalier du territoire. Personne ne vous force à vivre où vous vivez. Et la vie de vos grands-parents étaient bien plus dure.

    La fameuse route 138 coûterait sans doute 500 millions de dollars à construire, soit un million de dollar le kilomètre. Sans doute plus, vu la nécessité de la faire plus loin de la côte que prévu. Vous voudriez donc que nous vous subventionnions à raison de 100 000$ par habitant pour vous désenclaver et faire baisser le prix de vos denrées. Et je ne compte même pas le prix de l'entretien.
    À titre de comparaison, Montréal compte environ 5000 km de rues et routes pour 1,5 millions de personnes, soit environ 3 mètres par habitant.

    C'est toujours facile de demander aux autres de payer pour soi.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 10 janvier 2011 09 h 32

    @ M. Fauteux

    Selon vous, ça coûterait combien de millions de $ par habitant pour allonger les routes jusqu'à tous ces villages et , ces Québécois rapportent combien au Québec en taxes et impôts ? Des villages ont été fermés en Gaspésie pour plus que ça.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 janvier 2011 10 h 01

    De quoi y vit-on?

    De quelles activités économiques vit-on dans ces villages? Climat trop dur pour l'agriculture; pêches en perte de vitesse à cause de l'effondrement des stocks; trop loin de tout pour l'industrie manufacturière; finalement il ne reste que les mines, quand il y en a, bien sûr, et le tourisme pour les amateurs d'expériences singulières. Les jeunes n'y reviennent plus, paraît-il, après leurs études. Si y revenir veut dire chômer, je ne les blâme pas d'avoir un peu plus d'ambition et de préférer travailler à Rimouski, Québec ou Montréal. Après tout, des émigrants partent du fond de l'Asie pour améliorer leur sort en Amérique ou en Europe, pourquoi pas partir de la Basse Côte-Nord et laisser la rude Nature reprendre ce territoire?