Autriche – Skier l'Arlberg

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Photo: Gary Lawrence

Fascinant et mythique domaine skiable autrichien, l'Arlberg rassemble le meilleur des Alpes, en matière de glisse: des décors naturels enlevants, des villages hautement pittoresques, des traditions intactes, un pétulant art de vivre et, par-dessus tout, un large éventail de possibilités de ski, qu'on soit en solo, en duo, en famille, jeune excité ou sage retraité.

St. Anton — J'avoue avoir eu le souffle court en apercevant toutes ces fourmis qui serpentaient en colonies, à plusieurs centaines de mètres sous mes pieds. Enfin, c'est ce à quoi ressemblaient les skieurs, vus des hauteurs stratosphériques de la télécabine que je venais d'emprunter.

Mais j'ai ensuite presque suffoqué pour cause d'exiguïté et d'émotion des hauteurs quand j'ai pris place à bord d'une autre télécabine, grande comme une boîte à chaussures, dans le dernier droit qui mène au Valluga, plus haut sommet de l'Arlberg.

Une fois arrivé dans la minuscule station qui tient presque en équilibre sur ce fabuleux pic de 2811 mètres, une voix m'a sorti de la douce torpeur d'ébahissement dans laquelle je m'étais abandonné, face à l'éblouissant décor ambiant: «Ton transpondeur est-il bien activé?»

Hors des pistes battues

Ce jour-là, Martin Pichler n'avait pas le choix d'être avec moi: dès qu'on sort des pistes battues, dans l'Arlberg, on doit s'adjoindre les services d'un guide officiel. «Transpondeur activé et parachute paré!», lui répondis-je à la blague, en apercevant le dénivelé qui déboulait devant moi et l'étroitesse du couloir neigeux dans lequel je m'apprêtais à m'immiscer pour y accéder. «Pas besoin de parachute s'il y a une avalanche!, de badiner à son tour Martin. Et de toute façon, aujourd'hui, les risques sont faibles... »

Ce qu'il y a de vraiment chouette, dans l'Arlberg, c'est qu'il n'est pas nécessaire d'allonger des centaines de billets pour gagner les hautes sphères d'une glisse hors pair: ici, le ski hors piste se pratique illico, sans hélico. Tout ce qu'il faut, c'est se louer un transpondeur (l'émetteur qui permet d'être localisé si on se fait avaler par une avalanche), emprunter les plus hautes remontées mécaniques et, ultimement, crier «Taïau !» (très important, le Taïau) en se lançant du haut des pics.

Certes, on peut aussi briser sa tirelire de platine et s'embarquer à bord d'un hélicoptère pour fendre la poudreuse en zone exempte d'autres skieurs. Mais on peut presque vivre l'équivalent en empruntant les voies traditionnelles, quitte à rajouter 30 minutes de marche une fois le sommet atteint. «Normal: l'Arlberg, c'est la Mecque du ski hors piste en Europe», assure Martin.

Situé à cheval entre deux bundesländer (États) voisins, le Tyrol et le Vorarlberg, l'Arlberg n'est ni un massif, ni une montagne, mais bien un col qui regroupe une dizaine de villages et de hameaux, tous reliés par un vaste réseau de pentes, de remontées mécaniques et de navettes. Si Zug, Zürs et Stubenbach sont peu connus, il n'en va pas ainsi de St. Anton (Tyrol) et de Lech (Vorarlberg), les deux célèbres pierres d'assise de cet exaltant domaine skiable connu mondialement. Car le ski alpin tel qu'il se pratique aujourd'hui est né dans l'Arlberg.

C'est en effet à Stuben, non loin de Sankt Anton, qu'a vu le jour Hannes Schneider, considéré comme le père du ski alpin moderne. Au fil des ans, cet instructeur de ski y a développé les techniques du chasse-neige et du slalom avec skis parallèles, utilisées de nos jours par tous les skieurs du monde, hormis ceux qui pratiquent le télémark, le downhill, le vol plané ou le bouche-à-bouche avec les arbres.

C'est également dans l'Arlberg qu'a été fondée la première école de ski du monde (1921) et qu'on a installé l'une des premières remontées mécaniques de l'histoire du ski, en 1939 (à St. Anton). Aujourd'hui, la très grande majorité des remontées du domaine skiable de l'Arlberg n'a rien de rustique, loin s'en faut: elles sont au contraire ultramodernes et terriblement efficaces.

C'est le cas du Galzigbahn, dont les télécabines futuristes, chauffées et suspendues à deux câbles parallèles (pour plus de stabilité) mènent au nirvana du ski, et aussi au Verwallstube, le plus élevé (2185 mètres) des restaurants européens encensés par Gault Millau (2 toques).

Skier à jambes que veux-tu

«Vous me le dites quand vous voulez que j'arrête», d'indiquer le serveur tandis qu'il appuie une grosse truffe blanche sur sa râpe rotative, au-dessus de mon plat de pâtes à la crème fraîche. Difficile à dire, monsieur: je suis encore tout groggy par l'assimilation de ma lasagne au foie gras et lamelles de pommes, en entrée.

Heureusement que le Verwallstube est situé en si haute altitude parce qu'il ne me restait plus, après ces gargantuesques agapes, qu'à enfiler mes skis et à laisser la gravité faire son oeuvre le long des pentes de St. Anton, même si celles-ci sont très exigeantes pour la suspension et la tenue de route corporelles.

«Les skieurs de l'Arlberg comptent parmi les plus complets qui soient car ils sont exposés à toutes sortes de conditions variées et extrêmes au cours de leur vie», assure Alex Walch, le guide qui m'accompagne maintenant.

De fait, outre l'ankylose née des excès de table, on sent une prenante sollicitation des jambes dès qu'on s'attaque aux pentes de St. Anton: tant d'à-pics, ça vous triture les quadriceps, extenseurs, jumeaux et autres muscles inférieurs. Surtout si on s'offre le tronçon Valluga-St. Anton, 10,2 kilomètres de descente éblouissante mais exigeante.

Heureusement, en cours de route vers la base de la montagne, ce ne sont pas les occasions de marquer une pause contemplative qui manquent, ni celles de s'attabler à une terrasse en plein air, d'ailleurs. Car St. Anton est réputé être l'un des villages de ski les plus festifs d'Europe avec son impressionnante concentration d'établissements où s'éclusent les bouteilles dès que tombe le rideau du jour. Le tout dans une ambiance déjantée et allègrement enfumée puisqu'on peut toujours pomper sa clope dans plusieurs lieux publics en Autriche.

Cela dit, St. Anton a beau être fort agréable, il n'arrive pas à la cheville architecturale de Lech. Et bien qu'ils soient interreliés, ces deux villages sont séparés par un monde de différences (et une montagne).

Lech, la station modèle

Sacré «plus beau village d'Europe» en 2004, Lech brille par sa gestion verte et son penchant pour le développement durable... depuis les années 70. À cette époque, la croissance exponentielle des établissements hôteliers et l'affluence des touristes ont fait craindre le pire aux commerçants et aux habitants: il fallait agir pour ne pas voir s'évanouir l'âme pittoresque de ce croquignolet village où aucun poil ne dépasse.

Aujourd'hui, personne ne peut ajouter un immeuble aux 223 qui existent déjà à Lech, et quiconque s'y procure une propriété doit en faire sa résidence principale pour ne pas vider de sa substance ce fort joli bled de 1300 personnes. Mieux: près d'un kilomètre de souterrains relie entre eux une quinzaine d'hôtels pour acheminer les marchandises, livrer les bagages et évacuer les déchets, ce qui a permis de rendre piétonnier Oberlech, le hameau attenant, pendant la saison froide.

En outre, un système de collecte des eaux usées relie Lech et trois hameaux à une centrale biologique d'épuration des eaux, tandis qu'un système de chaufferie centrale par biomasse subvient à la quasi-totalité des besoins thermiques du village, réduisant de moitié ses émissions de gaz à effet de serre.

Mais Lech est aussi à l'Autriche ce que St. Moritz est aux Grisons suisses: une station de ski intermédiaire, huppée et parfois guindée, fréquentée notamment par quelque tête couronnée et moult friqués à fourrures, qu'on peut apercevoir en plein milieu des pentes en train de discuter du choix du champagne du soir ou de l'innocuité du vison synthétique sur le psoriasis.

Mais à la différence de sa vis-à-vis grisonne — qui grisonne davantage —, et à l'instar de St. Anton, Lech dispose d'un domaine skiable qui permet d'accéder, encore ici, à du ski hors piste de haut niveau, sans autre formalité que d'emprunter des remontées mécaniques.

Et c'est de nouveau ce que j'ai réalisé quand la voix d'Alex m'a extirpé de ma jouissive stupeur contemplative, à l'ombre des 2544 mètres du Mohnenfluh, dans l'arrière-cour sauvage de Lech: «Alors, ton transpondeur est-il bien activé?»

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En vrac

-Swiss relie quotidiennement Montréal à Zürich en vol direct (www.swiss.com). Depuis le 31 octobre, le transporteur helvétique déploie aussi, trois fois par semaine, un A330-300 qui comprend une nouvelle classe affaires redessinée, incluant un espace de travail latéral et un lit qui s'incline à 180 degrés, avec matelas pneumatique. En Première, certains sièges se font face et intègrent une table intermédiaire, pour dîner en tête-à-tête...

-De l'aéroport de Zürich, compter environ deux heures et demie de train jusqu'à la gare de St. Anton (www.raileurope.ca). Sinon, un bus effectue régulièrement la navette depuis l'aéroport (www.arlbergexpress.com). Ceux qui transitent par Innsbruck ne sont plus qu'à une heure de train, mais ils y perdent au change avec les correspondances aériennes. Pour dormir néanmoins sur place: le Grand Hotel Europa, 5 étoiles bien méritées, surtout pour le service. Très bonne table en prime. Südtiroler Platz 2, Innsbruck, www.grandhoteleuropa.at.

-Pour dormir dans l'Arlberg, ce n'est pas le choix qui manque: St. Anton (2500 habitants) pour la vie nocturne et l'animation; Lech (1300 habitants) pour les couples ou les skieurs huppés; St. Christoph (30 habitants) pour les familles et ceux qui veulent la sainte paix nimbée de luxe.

Plus vénérable institution de la région de St. Anton/Lech, l'Hôtel Arlberg Hospiz est le noble descendant d'un hospice construit en 1386 et dont la cave à vins, qui date de cette époque, est la seule partie du bâtiment à avoir survécu au grand incendie de 1959. Aujourd'hui reconstruit avec brio, cet hôtel familial (impeccable Kids Club) du mignon hameau de St. Christoph abrite des chambres immenses et chaleureuses, une salle à manger éminemment pittoresque où l'on se restaure royalement (2 toques Gault Millau), un spa moderne et des couloirs jalonnés d'oeuvres d'art, le propriétaire étant à la fois artiste et mécène. Ze must de l'Arlberg, tout simplement. www.arlberghospiz.at.

- À se procurer: le Skipass de l'Arlberg (208 euros/sememaine) pour accéder à l'ensemble du domaine skiable (St. Anton, Lech, Oberlech, Zürs, Stuben, St. Christoph, etc.) et ses 280 kilomètres de pistes damées, 180 kilomètres de ski hors piste et 85 remontées (sans compter les 157 bars et restos, dont 19 en pleine montagne). www.skiarlberg.at.

- Tous les mercredis soirs, à St. Anton, on présente Schneestreiben, un spectacle multimédia gratuit projeté sur les pentes et relatant l'histoire du ski. www.stantonamarlberg.com.

- Comme Mégève, Zermatt, Kitzbühel et tant d'autres stations de ski du Vieux Continent, St. Anton et Lech font partie du réseau Best of the Alps, un regroupement de 12 prestigieux domaines de villégiature reconnus pour leur volonté de maintenir leurs traditions culturelles et architecturales. www.bestofthealps.com.

- Autres renseignements: www.tyrol.com, www.vorarlberg.travel. Pour un complément en photos et en vidéos, consultez aussi le blogue «Voyage» de L'actualité, ce samedi: www.lactualite.com/blogue-voyage.

- L'auteur était l'invité de l'Office de tourisme d'Autriche.

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Collaborateur du Devoir