Sur le chemin des Vikings

Le village de Woody Point.<br />
Photo: Hélène Clément Le village de Woody Point.

Une île, un gros caillou, un terrain de jeux. Terre-Neuve est formée de fjords et de montagnes, entourée de falaises et parsemée de villages colorés, où la nature fait la pluie et le beau temps. Une province à la mentalité infiniment insulaire, que les glaces polaires s'investissent à caractériser encore plus. Sauvage et chaleureuse, elle est repliée sur elle-même mais capable d'élans profonds, comme en témoigne le roman d'Annie Proulx Nœuds et dénouement. De Deer Lake à L'Anse aux Meadows, un voyage entre action et contemplation.

Deer Lake — Terre-Neuve raconte des histoires à donner la chair de poule. Des récits de Vikings, de pirates, de naufrageurs et de pêcheurs venus de France, d'Angleterre, d'Espagne, du Portugal, attirés jadis par la multitude de bancs de morues. «Elles étaient si abondantes, raconte-t-on là-bas, qu'elles ralentissaient les bateaux dans leur course vers les îles aux épices.»

Cinq cents ans de pêche abondante, puis plus rien! Terre-Neuve perd une partie de son identité le 2 juillet 1992: «La chute abrupte des stocks de morues et d'autres poissons de fond a obligé le Canada à interdire cette pêche au large des côtes orientales de Terre-Neuve et du Labrador, explique Kevin, guide dans le parc national Gros-Morne. Seize mille personnes ont perdu leur travail. Le gouvernement canadien a alors décidé d'investir dans le tourisme.»

En survolant Terre-Neuve, on perçoit un peu de l'Irlande. Un mélange de vert intense et de gris. L'île, surnommée The Rock par les «locaux», située à l'embouchure du Saint-Laurent, à mi-chemin entre le centre de l'Amérique du Nord et les côtes de l'Europe occidentale, est tapissée de tourbières, de lacs, de rivières, de marécages, d'étangs. Un paysage dominé par une forêt d'épinettes, de sapins baumiers, de bouleaux à papier, de sorbiers d'Amérique, de peupliers faux-tremble.

On sent l'audace des écosystèmes face aux intempéries: vent, pluie, neige et glace.

«Une île mouillée», selon l'écrivaine Annie Proulx, née aux États-Unis de parents d'origine canadienne-française, dans Noeuds et dénouement (The Shipping News), dont la trame se déroule au nord de la péninsule Great Northern. «Neuf mille kilomètres de côtes noyées dans la brume, écrit-elle. Des récifs sous l'eau bridée. Des bateaux traçant leur route entre deux falaises de glace. La toundra et la lande, une terre d'épicéas rabougris. Les seules villes étaient de glace, icebergs au coeur d'aigue marine...» Le roman lui a valu le prix Pulitzer en 1994.

L'avion amorce sa descente au niveau de la vallée de la Humber, qui s'étend sur 70 kilomètres en suivant le cours de la rivière éponyme, entre Bay of Islands et la petite ville de Deer Lake, porte d'entrée de la Grande Péninsule du Nord. Nous filons ensuite vers Corner Brook, deuxième ville en importance à Terre-Neuve-et-Labrador. Située à environ 40 minutes de Deer Lake, la capitale de l'ouest de l'île occupe un site splendide en bordure du fjord Humber Arm.

Tiens, curieux: des drapeaux du Canada bordent la Transcanadienne. Puis, au niveau de la ville de Pasadena, un attroupement. Du monde partout le long de la route. Des camions de pompier aussi. Un accident? Mais non, les gens ne brandiraient pas des drapeaux ainsi. «Nous attendons l'arrivée du corps du jeune caporal Brian Pinsken, mort en Afghanistan la semaine dernière, explique un pompier. Il était originaire de Corner Brook et sera enterré au Mount Patricia Cemetery.

Le temps d'avaler un chowder et nous revoilà sur la route 1 en direction de Marble Mountain Ski Resort. Le centre de ski, situé à Steady Brook, à huit kilomètres de Corner Brook, offre des dénivelés de plus de 550 mètres. «La meilleure station de l'ensemble des provinces de l'Atlantique», lit-on dans le guide Ulysse Provinces atlantiques du Canada. Si en été on explore le pays à pied et en bateau de croisière, en hiver on y vient pour le ski. Terre-Neuve se visite en toute saison. C'est qu'il y a des montagnes ici! Et de la neige. Marble Mountain en reçoit en moyenne quatre mètres.

En attendant, le Marble Zip Line, un circuit d'arbre en arbre plutôt spectaculaire dans un décor digne du Costa Rica, offre une solide dose d'adrénaline en plus d'occasionner sueurs froides et courbatures si l'on ne lâche pas prise au moment où on plane au-dessus d'une gorge vertigineuse creusée par une chute spectaculaire. À une hauteur de 85 mètres. À une vitesse de 45 km/heure. Sur un fil long de 500 mètres. Les soucis sont bien loin derrière.

Sur la route des Vikings

À partir de Deer Lake, on emprunte la route 430, puis la 431 vers Woody Point, un petit village pittoresque de pêcheurs et un centre culturel important. Beaucoup d'artistes ont adopté l'endroit et on y trouve un théâtre. Woody Point repose sur la rive sud d'un profond fjord du nom de Bonne Bay, dans le parc national Gros-Morne. Désigné Site du patrimoine mondial par l'UNESCO en 1987 pour son importance géologique, le parc travaille sur trois aspects, explique Jeff, le directeur général: la culture, la beauté, les caractéristiques géologiques.

Pour comprendre le fameux phénomène géologique qui attire les scientifiques du monde entier, une randonnée au Tablelands, en compagnie d'un guide, est fortement recommandée. Le site est protégé, mais facilement accessible en auto, qu'on peut stationner au départ du sentier de randonnée de quatre kilomètres qui évolue au coeur de roches issues du manteau terrestre.

«Pensez à la terre en termes de couches, explique Kevin. Elle est d'abord recouverte d'une mince couche extérieure, la croûte terrestre dont l'épaisseur varie entre 5 et 75 kilomètres. Sous cette couche extérieure, une autre: le manteau terrestre. Il y a 500 millions d'années, lors de la tectonique des plaques (ou dérive des continents), de grosses sections de ce manteau ont été poussées vers le haut. Durant les derniers 250 millions d'années, ce matériel s'est érodé, donnant le champ de roches que vous voyez ici. À la surface, la roche libère son fer.»

On se croirait au coeur de l'Arizona, en plein désert, mais d'un point de vue géologique, rien à voir. Tout est rouge et brun, sans vie. Ou presque. Car on aperçoit tout de même, par ci, par là, quelques sarracénies pourpres, la fleur emblème de la province. Elle est dotée d'une féroce détermination et toujours droite, beau temps, mauvais temps, face au vent, «à l'instar des Terre-Neuviens; voilà pourquoi elle réussit à faire son chemin dans ce rude univers», précise Kevin.

La randonnée est certainement l'un des meilleurs moyens de découvrir le parc national Gros-Morne et ses paysages magnifiques. «Les traverses Long Range, North Rim et Woody Point/Trout River sont les plus redoutables défis que le parc peut offrir aux randonneurs, explique le guide. Mieux vaut savoir lire cartes et boussoles pour les entreprendre. Aucun repère n'indique le chemin et les conditions climatiques peuvent changer rapidement.» Sinon, le marcheur plus sage découvrira des kilomètres et des kilomètres de sentiers clairement jalonnés d'un bout à l'autre et parfois même équipés de trottoirs, ponts et escaliers aux endroits nécessaires. À 806 mètres d'altitude, le mont Gros-Morne est le plus haut du parc. Le sentier James-Callaghan mène au sommet. Bien qu'un peu difficile, on ne regrette pas l'effort pour la vue qu'il permet sur le pinacle.

Nous remontons la côte ouest de la péninsule Great Northern, le long de la route 430. Les deux plus grands dangers: les flaques d'eau qui ont le même effet que la glace noire, et les orignaux. On dénombre dans le parc quatre de ces imposantes bêtes par kilomètre carré, alors qu'il n'y a que deux humains dans le même espace. On lit sur les panneaux routiers qu'en 2010 il y aurait eu 25 collisions impliquant le plus grand cervidé de nos forêts.

Villages de pêcheurs, anses cachées, falaises, plages et dunes de sable spectaculaires, jolis phares et cette mer omniprésente qui invite à toutes les rêveries. Conseils aux photographes néophytes: assurez-vous d'avoir des piles de rechange et veillez à apporter plusieurs cartes-mémoire car le pays est vraiment photogénique. Et même par temps pluvieux!

Dans le secteur nord du parc, sur la route 430, un sentier de randonnée de trois kilomètres sur un trottoir de bois au-dessus de tourbières aboutit à un embarcadère, où une excursion de deux heures sur l'étang Western Brook mène vers un fjord intérieur cerné de parois hautes de 600 mètres.

Mille et une choses encore... Cow-Head, village hôte du festival de théâtre du Gros-Morne; la baie de Shallow, pour une promenade sur les plages de sable et le Lieu historique national de l'Anse-aux-Meadows, désigné Site du patrimoine mondial de l'UNESCO en 1978. C'est ici, dans ce village du bout du monde, que les Vikings ont établi le premier établissement européen en Amérique du Nord, il y a environ mille ans. Les fondations de huit bâtiments témoignent de leur passage. Le Lieu historique national a reconstitué trois huttes de terre qu'on peut visiter en compagnie de Vikings. À environ deux kilomètres de là, Norstead est la reconstitution d'un port viking. On y visite un navire viking, une église viking et une maison.

En vrac
 
  • En voiture: de Montréal, emprunter l'autoroute 20 E jusqu'à la 132 E. À Trois-Pistoles, prendre le traversier jusqu'à Les Escoumins. De là, poursuivre sur la 138 E jusqu'à Baie- Comeau, puis prendre la 389 N jusqu'à la route 500 E (la Trans-Labrador), maintenant accessible en auto jusqu'à Blanc-Sablon. De là, emprunter le traversier jusqu'à Sainte-Barbe, sur la péninsule Great Northern, à Terre-Neuve. Assurez-vous d'avoir un pneu de rechange car la route n'est pas bitumée. Ou encore: par la Transcanadienne jusqu'à Sydney, en Nouvelle-Écosse, puis emprunter le traversier à destination de Channel-Port-aux-Basques.
  • En avion: Air Canada, via Halifax, jusqu'à l'aéroport de Deer Lake au nord de Terre-Neuve, pour une arrivée rapide au parc national Gros-Morne.
  • Excursion en bateau à Western Brook Pond avec Bon Tours: 709 458-2016, www.bontours.ca.
  •  À Corner Brook, le Glynmill Inn est un hôtel de style Tudor, assez coquet et très confortable: www.glynmill.ca. À Shoal brook, le Red Mantle est une auberge avec salle à manger située dans le parc national Gros-Morne, à proximité de Woody Point: www.redmantlelodge.ca. À Norris Point, Neddies Harbour Inn est une auberge de charme au bord de la mer: www.theinn.ca. À St.Anthony, le Haven Inn est situé à côté du Grenfell Historic Properties Interpretation Centre, où l'on relate l'histoire de Wilfred Grenfell (le Bethune de la région): www.haveninn.ca. À Main Brook, le au Tuckamore Lodge est un superbe lodge en pleine nature: www.tuckamorelodge.com/tuckamore-lodge-cat.htm. À Cow Head, le Shallow Bay est un motel de luxe et de charme, adjacent au théâtre où se déroule le festival de théâtre de Gros-Morne.
  • À lire: Provinces atlantiques du Canada, aux éditions Ulysse.
  • À déguster: un chowder aux fruits de mer et un steamed partridgeberry pudding recouvert d'une sauce au rhum, au restaurant Seaside à Trout River ou au Old Loft à Woody Point.
  • Hélène Clément était l'invité de Go Western Newfoundland.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Marc Pihiff - Inscrit 4 novembre 2010 03 h 55

    The rock

    Terre-Neuve et Labrador, la péninsule d'Avalon. la Province magnifique !