Un fleuve et des hommes

Le phare de l’île Verte, un vieux monsieur de 200 ans.
Photo: Nicole Pons Le phare de l’île Verte, un vieux monsieur de 200 ans.
Rimouski — Géographie tourmentée avec des profondeurs allant jusqu'à 300 mètres, hauts-fonds, caps, récifs, courants... Naviguer sur le Saint-Laurent a toujours été périlleux. Près de Rimouski, Pointe-au-Père est un site stratégique devenu, dès 1859, un important centre d'aide à la navigation, avec une station de pilotage. Un millier de bateaux par an croisaient alors au large. Le phare, deuxième plus haut du Canada, se dresse sur 33 mètres. Bâti en 1909, il a fonctionné jusqu'en 1975. Il faut gravir les 128 marches de cette structure en béton armé, classée monument historique national, pour jouir du paysage.

Juste au large, le 29 mai 1914, s'est déroulée l'une des plus grandes tragédies maritimes de tous les temps, le naufrage de l'Empress of Ireland, coulé par une épaisse nuit de brouillard par le Storstad, un bateau norvégien. Dans le musée qui lui est consacré, une émouvante exposition reconstitue le cadre luxueux du paquebot et nous fait revivre, minute par minute, ce drame qui a fait 1012 morts.

En 2009, Pointe-au-Père s'est enrichi d'un attrait unique, le sous-marin Onondaga. Cet ancien bâtiment de classe Oberon qui surveillait les côtes canadiennes a été acheté pour 4 $(!) au ministère de la Défense. En 2008, il a été remorqué jusqu'ici depuis son port d'attache, Halifax. Une aventure titanesque! Après 3,2 millions d'investissements, il est devenu le seul sous-marin-musée du Canada.

Dans les entrailles de ce monstre de 1400 tonnes superbement restauré, on progresse en 23 stations de la salle des moteurs à celle des sonars, du carré des matelots à celui des officiers. Un environnement exigu où s'entassaient 70 personnes. Tour de sauvetage, périscopes, torpilles dévoilent tous leurs secrets. On peut prolonger l'expérience en passant une nuit à bord (renseignements sur le site Internet). Claustrophobes s'abstenir!

Au rythme de l'insularité

Accessible par bateau seulement en été, l'ÎleVerte (et non l'Isle-Verte, une municipalité située juste en face, sur la rive) est un petit paradis boisé de 12 kilomètres de long, posé à quelques encablures du rivage. Côté nord, entre l'Anse-à-la-Baleine et le Gros-Cap, les hommes ont dressé, il y a 200 ans, le premier phare sur le Saint-Laurent pour sécuriser la navigation sur ce fleuve plein de pièges. Classé monument historique depuis 1974 et toujours en fonction, ce vieux monsieur très digne a vu se succéder six familles de gardiens, dont quatre générations de Lindsay, avant son automatisation en 1972. De Charles Hambelton, premier gardien en 1809, qui fit bâtir la maison adjacente et les dépendances, à Armand Lafrance, la vie quotidienne des gardiens et de leur famille est évoquée à travers une exposition dans la cabane du criard. On découvre l'évolution des signaux lumineux et sonores et de tristes histoires de naufrages. Du haut de la tour de 17 mètres, panorama sur Le Bic, Tadoussac et la Côte-Nord.

Dans l'ancienne école Michaud, le centre d'interprétation nous apprend tout sur le fleuve, la navigation, la vie des Verdoyants (nom des habitants de l'île), la pêche à fascine, le pont de glace qui la relie à la rive l'hiver, le développement du tourisme et de la villégiature. L'île, dont le caractère authentique et rural a été préservé, a eu jusqu'à 400 habitants permanents et trois écoles, maintenant fermées. Les familles avec des enfants en âge scolaire sont parties, il reste 34 personnes à l'année.

Randonnée pédestre le long de la grève du Bout-d'en-Haut, visite au Musée du squelette où Pierre-Henri Fontaine redonne vie à chaque dent de son incroyable collection, rêverie face à l'estuaire.... le traversier attendra!

Un monde meilleur

Au XIXe siècle, chassées par la famine dans leur pays, les populations d'immigrés, des Irlandais surtout, mais aussi des Anglais et des Écossais, arrivent par le fleuve. À partir de 1832 et jusqu'en 1937, Grosse-Île, devenue station de quarantaine pour le port de Québec, reçoit quatre millions d'immigrants de 43 nationalités différentes.

L'endroit reste marqué par la tragédie de 1847. Poussés par une terrible famine, environ 100 000 Irlandais, malades du typhus pour la plupart, arrivent sur 400 bateaux. Les morts se comptent par milliers. Par la suite, les arrivants seront répartis par secteurs selon leur état de santé et les bien-portants sont logés dans des hôtels.

Témoin d'une histoire écrite à coups de drames, Grosse-Île ne laisse personne indifférent. Après un passage par le bâtiment de désinfection pour revivre l'accueil des arrivants, nous gagnons à pied le secteur ouest. Un des trois cimetières, celui des Irlandais, parsemé de petites croix blanches marquant les fosses communes où plus de 6000 personnes sont enterrées, jouxte le Mémorial érigé en 1998. Sur une immense paroi de verre sont gravés 6212 noms d'immigrants, marins ou employés morts ici, et 1545 barques symbolisant les anonymes.

Sur la colline, la Croix celtique en granit gris, érigée en 1909, dresse ses 15 mètres sur un promontoire face au fleuve. Accessible en entier depuis 2009, l'île possède de splendides paysages de forêts, de montagnes et de marécages, et une flore exceptionnelle dont 23 espèces de plantes rares, comme la gentiane de Victorin ou la dryoptère mâle.

Sur le Sentier du Mirador (2,5 kilomètres), on peut rencontrer des chevreuils, très nombreux.

Bien isolé, le village était réservé au personnel. On voit la chapelle anglicane récemment restaurée, aux superbes vitraux d'origine, la maison de l'officier des travaux publics avec une vue époustouflante sur le fleuve, la chapelle catholique, les maisons des médecins, le lazaret restauré. Grosse-Île, qui compte 40 édifices, fait actuellement l'objet de gros travaux. Les bâtiments retrouvent leur style des années 1920. L'an dernier, le gouvernement fédéral a alloué un million de dollars aux urgences. En 2010, il investira près de 3,5 millions pour poursuivre la restauration de ce site exceptionnel.

Mémoire collective

Le Musée de la mémoire vivante, à Saint-Jean-Port-Joli, n'est pas un musée comme les autres. Vous, moi, nos grands-parents, nous pouvons tous apporter notre pierre à l'édifice. Les collections, en constante évolution, ce sont les souvenirs de chacun. L'idée est à la fois originale et simple: comment conserver vivant un patrimoine immatériel, difficile à saisir, celui des souvenirs? En faisant parler les gens! En enregistrant les témoignages audios ou vidéos, notamment des aînés, au profit des générations futures. Mais aussi en réunissant leurs écrits, leurs objets, leurs films, leurs photos. Dans le manoir seigneurial reconstruit de Philippe Aubert de Gaspé, auteur des Anciens canadiens, qui décrivit si bien les us et coutumes de son époque, une corporation regroupant de courageux bénévoles s'est donné pour mission de réunir ce patrimoine. Les expositions, permanentes ou temporaires, dévoilent des tranches de vie pouvant remonter jusqu'aux années 30. L'exposition Souvenirs de table évoque les pratiques alimentaires et leur lien avec la société: la guerre et les privations, la religion et le jeûne, le temps des Fêtes. Des témoins racontent la chasse aux oiseaux, la contrebande d'alcool à Saint-Jean-Port-Joli, l'usage des tabliers de grands-mères, l'arrivée du fast food, les rites des repas. L'expo Saint-Jean-Port-Joli, une histoire d'amour, à travers la rencontre pendant les vacances de Léon Trépanier et d'Anne-Marie Gagnon et le témoignage de leur petit-fils, montre comment l'endroit est devenu un lieu prisé de vacances, dès les années 30: grands hôtels, baignade, sculpture, artisanat... Sur place aussi, studio d'enregistrement et salle de consultation où, de la vie des gardiens de phare au dernier pêcheur de marsouins, des fêtes champêtres à l'incendie du Manoir de Gaspé en 1909, des témoignages passionnants nous tiennent vissés pendant des heures aux postes d'écoute.

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En vrac

-Auberge La Marguerite, 88, chemin des Pionniers Est (route 132), L'Islet. Cette magnifique auberge (trois étoiles) a été aménagée par Janic Thibodeau et Christian Dufour dans un manoir de 1754. Ce dernier crée une cuisine d'inspiration française à l'accent du terroir mettant en valeur les producteurs locaux. Les viandes se marient à merveille avec les fromages et les sauces à base de canneberges ou de bleuets. Sa tarte au sucre est l'apothéose du souper! Six chambres au décor cosy et paisible jardin. Auberge ouverte à l'année. Restaurant le soir seulement, tous les jours l'été, vendredi et samedi l'hiver (réservation préférable). 1 877 788-5454, www.aubergelamarguerite.com.

-Chocoporto, 553, route du Souvenir, Cap-Saint-Ignace. Dans la maison ancestrale de la famille Bernier, Sylvain Rochette et Michelle Arcouette ont aménagé un gîte (quatre soleils) avec trois chambres très douillettes. Ces sympathiques retraités venus de Montréal regorgent d'attentions pour le bien-être de leurs hôtes. Le matin: délicieux festin de muffins, croissants, crèpes aux fromages locaux, assiette gourmande avec produits d'une ferme locale, petites confitures de pommettes, de bleuets. Ouvert à l'année. 418 246-3609, www.gitescanada.com/chocoporto.

-La Salicorne café, 16, chemin des Pionniers Ouest (route 132), L'Islet. Une belle maison centenaire où Lise Fournier et Corinne Leroy proposent une cuisine de type bistro, à base de produits régionaux. S'inspirant des cuisines du monde, Corinne met les épices en vedette. Poivre noir tribal, Berbère éthiopien, fève tonka enchantent nos papilles. La boutique est un antre d'Ali Baba. Ouvert de la mi-avril à décembre. 418 247-1244.

-Site historique maritime de la Pointe-au-Père, 1034, rue du Phare, Rimouski. Ouvert du 29 mai au 11 octobre, tous les jours. Sous-marin Onondaga, musée de l'Empress of Ireland, phare, maison et atelier du gardien, hangar de la corne de brume, station de pilotage. 418 724-6214, www.shmp.qc.ca.

-L'Île Verte. Accès: traversier La Richardière (418 898-2843, www.inter-rives.qc.ca) du 23 avril à la mi-novembre; bateau-taxi de mai à novembre (418 898-2199). Circuit touristique: 418 898-4055. Renseignements, restauration, hébergement: www.ileverte.net, www.ileverte.qc.ca.

-Lieu historique national du Canada de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais. Accès: Croisières Lachance, 1 888 476-7734, www.croisiereslachance.ca; Le Coudrier, 1 888 600-5554, www.croisierescoudrier.qc.ca. Ouvert de la mi-mai à la mi-octobre. Personnages en costumes d'époque. 1 888 773-8888, www.pc.gc.ca/grosseile.

-Musée de la mémoire vivante, 710, avenue de Gaspé Ouest, Saint-Jean-Port-Joli. Ouvert à l'année. 418 358-0518, www.memoirevivante.org.

-Renseignements : Tourisme Bas-Saint-Laurent, 1 800 563-5268, www.tourismebas-st-laurent.com; Tourisme Chaudière-Appalaches, 1 888 831-4411, www.chaudiereappalaches.com.

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Collaboration spéciale
2 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 27 mars 2010 23 h 23

    Un oubli ?

    En 1759, c'est à partir du fleuve que la plupart des villages de la Nouvelle-France, de Gaspé à Deschambault, furent brûlés et leurs habitants souvent violés, tués ou dispersés.

    Chut, on ne parle pas de ça aux touristes.

    N. B. : Il y a un musée de l'Amérique française à Québec, juste en bordure du fleuve.

  • Liliane - Inscrite 6 avril 2010 12 h 56

    Bravo

    La redécouverte des trésors régionaux est stimulante et vaut la peine d'être racontée davantage aux touristes québécois qui malheureusement ne se doutent même pas de la richesse de leur histoire.
    Les pioniers étaient faits forts et je ne parle pas uniquement des hommes.
    Le Bas St-Laurent est une région magnifique avec le fleuve à l'horizon
    Je suis très fière de ce coin de pays aussi.
    Toutes les régions ont un charme particulier et nous avons la chance de vivre chez-nous et d'accueillir ceux qui arrivent.