L'entrevue - Voyage au pays de l'antitourisme

Un groupe de touristes visite le canyon du Sumidero, au Chiapas. «Même le tourisme dit d’aventure ne veut pas d’insécurité et d’improvisation», constate le sociologue français Rodolphe Christin.
Photo: Agence France-Presse (photo) Ronaldo Schemidt Un groupe de touristes visite le canyon du Sumidero, au Chiapas. «Même le tourisme dit d’aventure ne veut pas d’insécurité et d’improvisation», constate le sociologue français Rodolphe Christin.

Clic! La mer turquoise vue d'une terrasse en bois tropical avec toit en feuilles de palmier. Clic! Sur la plage, une table bien dressée attend un couple pour un souper aux chandelles. Un serveur aux traits latinos, aussi. Clic! Des huttes sur pilotis avec un fond d'îles coralliennes. Clic! Une jeune femme en maillot de bain deux-pièces rouge plonge au milieu d'un banc de poissons-clowns...

Il y a les images de l'évasion. Mais il y a aussi la dure réalité: le tourisme, avec son pouvoir d'exploitation des ressources et d'uniformisation des environnements, commence à devenir sérieusement néfaste pour l'humanité qui le supporte. Pis, il stimule aussi la gêne et l'absurde, y compris dans sa forme dite équitable, estime le sociologue Rodolphe Christin, qui lance du coup une invitation à un autre voyage: l'antitourisme planétaire, fondé sur le moins, le mieux et le sans-traces.

«Le tourisme a mis en commerce le voyage, constate l'homme dans son Manuel de l'antitourisme qui vient de sortir aux Éditions Écosociété. Aujourd'hui, les organisations touristiques sont plus dédiées au divertissement qu'à la découverte de la diversité.» Et forcément, les questions qui viennent avec ce constat sont loin d'être reposantes.

Première industrie mondiale, le tourisme n'en demeure pas moins un privilège de nantis qu'à peine 3,5 % des habitants du globe ont finalement les moyens de se payer. «C'est un luxe pour les riches qui vont se promener chez les pauvres», lance à l'autre bout du fil l'auteur, que Le Devoir a joint la semaine dernière à sa résidence, en France.

Or, même s'ils sont circonscrits dans les pays occidentaux, ces touristes sont aussi, depuis plusieurs années, dévastateurs partout sur la planète en stimulant un univers qui carbure à la construction d'hôtels pour format «tout compris», au bétonnage sauvage de côtes qui le sont tout autant, à la mise sous pression des nappes phréatiques, le tout dans une grande mise en scène de l'évasion, dont la triste standardisation va du Maroc à la Thaïlande en passant par Dubaï, le Vietnam, Cuba et la péninsule du Yucatan. La liste n'est pas exhaustive.

«Regardez la signalétique utilisée dans les endroits touristiques, lance M. Christin. Peu importe où vous allez, c'est la même. Le paysage diffère, mais sa mise en forme est identique. On est dans le registre de l'homogène. Le tourisme se joue en circuit fermé dans des parcs d'attractions automatisés qui se généralisent à l'échelle de la planète.»

L'échec du tourisme durable

Le cliché est sombre. Il peut aussi, au terme d'une semaine «tout compris» à Samana, en République dominicaine, ou d'un séjour de cinq jours sous les sonorités technos d'Ibiza, en Espagne, donner mauvaise conscience... et du coup encourager un tourisme plus responsable, que l'on dit équitable. «C'est en remettant en question ses propres pratiques que le touriste et les organismes touristiques ont fait naître le tourisme durable, dit l'empêcheur de bronzer en rond. Ça donne bonne conscience, mais ça ne règle pas le problème puisque cette pratique s'inscrit dans la même mise en production des territoires.

«La répartition des ressources financières est certes différente, c'est vrai, et c'est bien. Le hic, c'est qu'il ne s'agit que d'un dérivé du modèle original fondé sur des critères commerciaux. Comme pour le commerce équitable.» Et le sociologue est loin de trouver ça très nourrissant.

Alors? À l'appel du chaud, du différent, de l'autre et du lointain, quelle réponse apporter? Le tourisme, avec tous ses travers, le confort de ses chambres d'hôtel aseptisées et climatisées, «est en train de devenir un antivoyage», dit M. Christin. Et, donc, «pour retrouver le sens du voyage, c'est finalement l'antitourisme que l'on doit développer».

La formule peut séduire. Elle commande aussi de s'éloigner franchement du miroir aux alouettes pour mieux renouer avec le caractère aventureux du voyage, dans sa dimension angoissante et insécurisante, selon lui. «Ça fait partie de l'aventure, il faut l'accepter. C'est ça qui apporte une expérience singulière», un réel dépaysement que le tourisme de masse cherche à faire disparaître avec méthode, investissements étrangers, fauteuils en bambou et buffets à volonté offrant le même poulet en sauce à Bangkok, Cozumel, Panama et Casablanca. «Même le tourisme dit d'aventure ne veut pas d'insécurité et d'improvisation: les gens veulent dormir sur des matelas confortables et avoir des repas diversifiés à heures fixes, même au milieu du désert où, là aussi, on est, malgré les apparences, dans une logique de prestation de services.»

L'évasion n'est pas une marchandise

La quête du bonheur, angoisse de notre temps, y est certainement pour beaucoup, selon lui, puisqu'elle s'accompagne d'une recherche d'environnements confortables accessibles par carte de crédit, chez soi comme ailleurs. «Il y a quelque chose de l'ordre de l'égohédonisme qui lie bien-être personnel et consommation, dit-il. Et c'est une chose qui, pour le renouveau du voyage par l'antitourisme, mérite vraiment d'être remise en question.»

Selon lui, en matière d'évasion, la dictature de la destination gagnerait à disparaître pour mieux se concentrer sur le déplacement nécessaire au voyage. «On devrait voyager moins et surtout prendre le temps de voyager mieux», en troquant l'avion pour le bateau, la destination lointaine pour les attraits proches, à portée de vélo, de train ou de voiture... «Il faut intégrer le voyage comme une expérience philosophique porteuse de sens.»

Mais il y a plus: «Il faut aussi accepter l'idée que les lieux ne soient pas aménagés pour satisfaire à nos besoins», dit-il en mentionnant la philosophie du «sans-traces» qu'il a découverte lors d'un récent voyage dans l'Ouest canadien. En substance, dans les parcs d'ici, plusieurs groupes d'amateurs de plein air encouragent l'évasion avec un objectif: laisser le moins d'empreintes possible de son passage sur un territoire, vierge ou pas.

«C'est un modèle valable pour l'environnement qu'il faut aussi adapter pour réduire ses traces sur les cultures locales, les économies locales, les communautés locales...» Et il ajoute: «C'est un peu utopique, je le reconnais. Mais c'est aussi une question de volonté et d'imaginaire politique ou sociétal.» Un imaginaire qu'une absorption abusive de rhum dans un bar-piscine, une baignade avec des dauphins ou une visite d'îles chinoises sur une autoroute de jonques n'aide certainement pas à développer.
15 commentaires
  • Anne-Marie Berthiaume - Abonné 8 février 2010 08 h 29

    Pour vIvre sans la «nécessité» du voyage : vivez en région !

    Est-ce que vivre dans les grandes villes ne sous-tend pas quelque part la nécessité d'en sortir pour s'évader pendant les vacances ou les fins de semaine ?

    Lorsqu'on vit dans un environnement où les gens viennent pour leurs vacances (et il n'est pas nécessaire d'aller très loin des villes pour cela), on réalise que le concept même de vacances change, puisqu'on est tous les jours dans un cadre inspirant et ressourçant, proche de la nature.

    Pourquoi ne pas alors prôner une vie éco-responsable 365 jours par année et favoriser l'établissement en région et dans des villes de dimension moyenne ? L'économie et l'environnement ne s'en porteraient que mieux, en suscitant une décentralisation et un mode de vie moins axé sur la consommation de biens et de services. Et c'est une ancienne Montréalaise établie en région depuis près 30 ans qui le dit...

  • Caroline Dubois - Inscrit 8 février 2010 10 h 23

    Touriste VS Voyageur

    Ce n'est pas la première fois que je lis ce type de critique du tourisme de masse. Il y a depuis toujours une éternelle opposition entre le "touriste" et le "voyageur". Le voyageur, c'est le type routard avec son sac à dos qui veut absolument sortir des sentiers battus et aller là ou personne n'est allé avant lui (ce qui est de plus en plus utopique dans le monde d'aujourd'hui), et le touriste c'est celui qui va dans des formules tout inclus et qui voyage dans des bus avec un guide.

    Le voyageur croit avoir une supériorité morale sur le touriste, dont il a une vision remplie de clichés et de mépris. Le voyageur veut voir du vrai, il veut un contact avec les populations locales, il veut être le premier à arriver dans un petit village au fond de la campagne de l'Inde ou du Népal. Il veut que les habitants l'accueuillent à bras ouverts, l'hébergent et le nourrissent gratuitement, etc... parce qu'ils sont tellement accueillants les pauvres dans les autres pays à l'égard de ces gosses de riches qui ont bien plus les moyens de manger qu'eux!

    Je ne crois pas que les touristes nuisent plus à la culture locale que ces "voyageurs", parce que n'oubliez pas que ces zones d'hôtels sont très centralisées dans certaines zones du pays. Ce n'est pas comme cela partout. Le touriste dans son gros hôtel ne dérange personne, il ne mendie à personne, il débourse des frais pour son séjour et il crée des emplois pour les locaux. Il y a de nombreux pays pour lesquels le tourisme est leur principale activité économique. Haïti aurait intérêt à développer une industrie comme la Rep. Dominicaine, cela les aideraient beaucoup.

    Ce que je comprend dans ce type d'article, c'est que les "voyageurs" méprisent les tout inclus, non pas pour l'impact que cela a sur la population locale, mais plutôt parce qu'eux ça ne les intéressent pas.

    Le voyageur est un être aussi égocentrique que le touriste, puisqu'il veut être le "premier", "celui qui vit l'expérience unique" partout ou il passe avec son sac à dos. Et puis il se lamente quand les locaux le voient comme un signe de $ ambulant. Mais comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Ils sont pauvres et vous êtes riches, que vous ayez des bermudas fleuries ou des rastas sur la tête ça ne fait pas de différence pour eux. Peut-on le leur repprocher?

  • C. Poulin - Inscrit 8 février 2010 13 h 10

    Réponse à Mme Caroline Dubois

    Chère Mme Dubois,
    Les deux types de TOURISTES que vous décrivez sont tout deux néfastes, même si leurs intentions sont bien différentes. Toutefois, vous semblez oublier qu'il y a entre les deux uniques formes de tourismes que vous semblez imagine, un tourisme responsable. Je ne vous blâme pas de l'oublier, la majorité des québécois semble aussi l'avoir oublié, sans-doute grâce aux marketing efficace des agences de voyage...

    En fait, il existe un principe de tourisme "responsable" assez simple: essayer de voyager dans d'autres pays comme on voyage à l'intérieur du Québec. Choisir un hébergement tenu par des habitants de l'endroit que l'on visite (bed and breakfast, auberge, villa, chambre à louer, etc.). Sur place, aller manger dans des restaurants qui sont aussi des entreprises locales (ce n'est pas compliqué, à la minute qu'on sort des grandes villes, il y a beaucoup moins de grandes chaînes!). C'est peu, mais c'est déjà beaucoup par rapport aux tout-inclus qui appartiennent à des entreprises étrangères et qui emploient les gens avec des conditions médiocres ou qui rendent les populations locales accros au pourboire des gros blancs bien saouls qui veulent les voir à leur service durant tout leur séjour (si c'est pas proche de l'esclavage ça...).

    J'ai récemment décider de voyager de cette façon et je peux vous dire que même si le principe est simple à imaginer pour la Gaspésie, les gens d'ici ont beaucoup de difficulté à se sortir l'idée du "tout inclus" quand on parle de voyager à l'étranger.

  • Eric Le Chasseur - Inscrit 8 février 2010 16 h 11

    @Anne-Marie Berthiaume

    J'ai beaucoup de difficulté à conjuguer enjeux environnementaux (éco-responsabilité) et vivre en zones peu densément peuplées. Au Québec, il est une évidence consternante: dès que l'on sort de Montréal (l'Île), on se retrouve dans un univers intégralement motorisé, où il est absolument impossible de vivre sans voiture. Quant à moi, le fait de vivre dans ce cadre «inspirant et ressourçant» tel que vous le définissez a un prix environnemental exhorbitant.

    Au Québec, les villes de «dimension moyenne» (Saint-Jean-sur-Richelieu, Chambly, Joliette, etc.) sont en fait des villes froides, sans âme, qui ne semblent habitées que par des voitures. Dans ce genre d'agglomérations, je vous mets au défi d'apercevoir ne serait-ce qu'un seul piéton sur semaine!

    Favoriser l'étalement urbain, la sous-densité démographique, c'est contribuer à distancer les ressources, encourager le transport motorisé individuel et stimuler l'émission de GES. Et quant à moi, c'est tout sauf «éco-responsable».

  • Vivianne Lafrance - Abonnée 8 février 2010 16 h 25

    À mi-chemin: le tourisme responsable

    Il existe des possibilités de voyage très variées qui peuvent convenir à des tempéraments et à des intérêts tout aussi divers. Cela, c'est du point de vue du touriste. Mais du point de vue de la communauté d'accueil, il n'y a qu'une façon de faire valable pour voyager «responsable»: respect de l'environnement, de la culture et des personnes avant tout. J'ai publié un article dans Présence magazine faisant un survol de quelques options qui se situent dans une zone à mi-chemin entre le tourisme de masse et l'antitourisme (qui recèle certainement de l'intérêt) mis de l'avant ici. On peut le lire à cette adresse: http://temporubato.files.wordpress.com/2009/12/voy