Prendre la route avec Le Devoir

En 1924, en Acadie, Henri Bourassa et les «pèlerins du Québec» furent partout acclamés «avec ferveur, et parfois avec des larmes».
Photo: Archives Le Devoir En 1924, en Acadie, Henri Bourassa et les «pèlerins du Québec» furent partout acclamés «avec ferveur, et parfois avec des larmes».

Le Devoir au temps d'Henri Bourassa et de Georges Pelletier, ce n'était pas qu'un journal. C'était aussi une imprimerie qui éditait livres, brochures et circulaires, une librairie qui vendait ce qu'on appelait alors de «bons livres» et, plus surprenant encore, une agence de voyages. Ces services auxiliaires permettaient, avec la publicité et les campagnes de souscription auprès des lecteurs du Devoir, de renflouer en partie les finances d'un quotidien chroniquement déficitaire.

Créé en 1924 et actif jusqu'en 1947, le Service des voyages du Devoir proposait surtout des voyages organisés, soit dans la diaspora canadienne-française (Acadie, provinces de l'Ouest, Louisiane), soit dans les grandes villes du monde à l'occasion d'événements religieux comme les Congrès eucharistiques.

Car le Service des voyages du Devoir n'était pas une agence de voyages comme les autres. Comme l'explique Napoléon Lafortune dans un article paru dans un supplément du Devoir le 23 février 1935, ce service avait pour mandat de prolonger «l'oeuvre» du journal, soit défendre la langue française et la foi catholique, mais par d'autres moyens:

- d'une part, en permettant aux voyageurs «d'acquérir une connaissance plus intime des différents groupes de la famille française d'Amérique, pour mieux comprendre leurs luttes, leurs espoirs, et les mieux appuyer au besoin»;

- d'autre part, en offrant aux Canadiens français «de se joindre aux catholiques du monde entier» lors des Congrès eucharistiques, «pour affirmer la fidélité du Canada français à sa foi ancestrale».

Le Service des voyages est donc appelé à remplir une «tâche élevée, commente M. Lafortune, en ne se bornant point à vendre tout simplement du papier imprimé, qu'il s'agisse d'un journal ou d'un billet de voyage».

De l'Acadie à la Louisiane

Le tout commença en 1924 avec un voyage en Acadie, auquel participa Henri Bourassa lui-même, qui y prononça de nombreux discours. Selon un témoin de l'époque, Esdras Terrien, M. Bourassa et les «pèlerins du Québec» furent partout acclamés «avec ferveur, et parfois avec des larmes, tant les Acadiens étaient émus». Le dernier wagon du train, dans lequel voyageaient les amis du Devoir, affichait un panneau avec le logo du journal en grosses lettres bien visibles (voir photo en page 16 du cahier spécial sur les 100 ans du Devoir).

Le tout avait été organisé à l'initiative du rédacteur en chef de l'époque, Omer Héroux, qui avait rencontré un publiciste du Canadien National, lequel proposa l'idée au gérant du Service aux voyageurs du CN. Ce dernier, coïncidence heureuse, était Acadien et rêvait justement d'organiser un «pèlerinage historique» dans son pays natal.

Même si l'on ne possède pas de chiffres quant au nombre de personnes qui participèrent à ce «baptême du rail» du Service des voyages du Devoir, l'expérience fut assez concluante pour que les responsables décident d'y donner suite. D'autres voyages furent donc organisés en Ontario en 1925, de nouveau en Acadie en 1927, puis en Louisiane en 1931, toujours dans le but d'encourager les communautés francophones hors Québec. Et chaque fois avec succès, si l'on en croit les organisateurs.

De Chicago à Buenos Aires

L'autre volet des voyages organisés par Le Devoir, qui concernait la participation aux Congrès eucharistiques un peu partout dans le monde, connut sa grande première à Chicago en 1926. Selon Napoléon Lafortune, grâce au Devoir les Canadiens de langue française, «voyageant en trains pullman spéciaux», y représentèrent «le plus fort contingent de pèlerins après ceux de langue anglaise».

L'expérience fut répétée, avec évidemment moins de participants, en 1928 à Sydney, en Australie, en 1930 à Carthage, en Tunisie, en 1931 à Dublin, en Irlande, en 1934 à Buenos Aires, en Argentine, et en 1937 à Manille, aux Philippines.

Le succès de ces voyages organisés fut tel que Le Devoir décida petit à petit de s'occuper également de voyages individuels, allant des simples déplacements d'affaires aux séjours culturels en Europe ou sur d'autres continents. Pour s'assurer que les clients du Devoir puissent voyager sans ennuis, le Service des voyages s'associa avec une grande agence de l'époque, Exprinter, basée à Paris, qui avait des bureaux partout dans le monde.

Le Service des voyages constituant un appoint d'ordre matériel non négligeable pour Le Devoir, il continua de se développer tant qu'il fut rentable. Il déclina toutefois à l'aube de la Deuxième Guerre mondiale, qui avait rendu les voyages internationaux en pratique impossibles. Selon Mme Jeanne Carmel, qui travailla comme commis-comptable au Devoir durant plusieurs décennies, le Service des voyages n'existait déjà plus dans les faits lorsqu'elle commença à travailler au Devoir, en 1945. Le Service des voyages ne fut toutefois officiellement démantelé, ainsi que le service de librairie, qu'à l'arrivée de Gérard Filion à la direction du journal, en 1947.

Les lecteurs du Devoir durent ensuite attendre quelques années avant de pouvoir voyager de nouveau avec leur quotidien préféré, mais par le texte cette fois, grâce aux chroniques spécialisées sur les voyages...