Héliski et poudreuse rebelle

Skier avec vue sur un horizon de montagnes.
Photo: Isabelle Chagnon Skier avec vue sur un horizon de montagnes.

Tout le monde est excité. Ce soir, au salon-bar du lodge, on fait la fête! Judy se commande un bon rouge, Michelle propose son sourire éclatant et Jeff, ancien danseur professionnel, nous offre le coup de hanche de la semaine. Une vraie bande de gamins un soir de veille de Noël. Y a de quoi afficher le grand bonheur... Dave, le chef des opérations, vient de nous annoncer une super nouvelle: il tombera 25 centimètres de neige de plus d'ici demain matin. Wow! Les flocons ont plus d'impact que des cadeaux sous le sapin. Que c'est bon de se retrouver avec des gens pour qui une bonne chute de neige n'est pas la catastrophe du siècle...

Bugaboos — Il est vrai que 25 centimètres de neige en pleine nature, ce n'est pas aussi contraignant qu'en plein centre-ville. Ici, dans les montagnes Purcell de la Colombie-Britannique, à deux doigts des Rocheuses, la neige est la matière qu'on vénère. Faux. Ce n'est pas de la neige, c'est de la poudreuse. C'est mieux. La version haut de gamme de la neige. Alors chaque chute de neige additionnelle, c'est de la poudreuse nouvelle.

Ici, elle est toujours fraîche, vierge, opulente et immaculée; compacte, lourde, soufflée ou légère; folle, amusante, surprenante et enveloppante. Par endroits et par moments, son accumulation nous atteint les cuisses! Ici, on paye le gros prix pour la caresser et en tirer le meilleur: glisser sur son abondance les deux pieds sur des skis, à une altitude moyenne de croisière de 2800 mètres...

On ne parle pas ici de centre de ski. On est plutôt au coeur du paysage montagneux, à des kilomètres de toute civilisation, et le télésiège s'appelle hélicoptère... Au menu: ski alpin, planche à neige et ski-alpinisme (avec peaux de phoque synthétiques) 100 % hors pistes, en haute altitude, à flanc de montagne, dans des vallées, sur des glaciers, la tête dans la brume par temps nuageux, à hauteur d'un champ de cimes par temps fabuleux... Et les obstacles à contourner le long des parcours improvisés sont d'envergure surdimensionnée: des conifères géants et des rochers de granite qui ont d'abord attiré les alpinistes intrépides au début du siècle dernier.

Canadian Mountain Holidays est l'un des voyagistes exclusifs qui détiennent un permis d'accès au territoire montagneux de l'Ouest canadien pour la pratique de l'héliski. La surface skiable est de... 15 765 kilomètres carrés. Chacun son territoire. Personne ne va jouer dans la poudreuse de l'autre. C'est vrai pour les voyagistes, mais aussi les skieurs.

— «La poudreuse, tu la veux uniquement quand elle est vierge. Alors quand tu skies, tu évites de faire de trop gros zigzags. Sinon, tu ne seras pas très populaire au bar le soir! Les amateurs de poudreuse n'aiment surtout pas skier dans les traces des autres.

— Ah bon ! Et qu'est-ce que je devrais savoir d'autre, avant de m'initier à l'héliski?

— Si, adossée au mur, tu peux faire la chaise pendant 20 minutes, t'es prête pour te lancer. Tes cuisses sont en assez bonne forme.

— Vingt minutes? Mais qui peut faire la chaise pendant 20 minutes?»

Première appréhension. C'était il y a six mois, avant la grande fête au bar, la veille des 25 heureux centimètres annoncés. Le grand saut était donc pour bientôt. Six mois pour s'entraîner à faire la chaise... À ce moment-là, il y avait aussi une deuxième appréhension:

— «Et les avalanches? Y a pas quelques risques d'avalanches là-bas? C'est pas dans ce coin-là qu'on a perdu un des fils Trudeau il y a quelques années?

— Je suis guide d'héliski depuis des années, j'ai une épouse et deux enfants. Je fais le plus beau métier du monde et j'adore mes enfants. Les risques d'avalanches sont calculés. Sinon, je n'irais pas travailler.»


Six mois plus tard

Retour au salon-bar. Tout le monde est excité. Ce soir, on fait la fête! Judy se commande un deuxième rouge, Michelle rit toujours à belles dents et Jeff, notre ex-danseur professionnel, empoigne son cocktail comme s'il entamait un tango avec une partenaire.

On est au troisième jour de ski de la semaine. Le lodge est au milieu de nulle part, au centre d'une carte postale. Les séjours se passent donc sur plusieurs jours. L'ambiance est heureuse et chacun rêve déjà de ces nouveaux 25 centimètres de poudreuse annoncés quand Dave, le chef des opérations, poursuit son briefing quotidien de soirée.

— «Demain matin, n'oubliez pas votre émetteur-récepteur de fréquences. Vous devez le porter en tout temps. C'est grâce à lui qu'on vous repérera en cas d'avalanche.»

— Ça ne vous inquiète pas, Dave, les avalanches?

— Vous savez, chaque matin, une équipe part avant tout le monde pour faire du repérage, parfois du dynamitage, et mesurer les risques d'avalanches, ou les annuler complètement puis déterminer les secteurs où on ira skier. Il n'y a donc pas de danger. Mais je rappelle que chacun est la responsabilité de tous. Vous êtes ici pour vous amuser. Alors amusez-vous, mais en toute sécurité. Vous savez, j'ai une épouse et deux enfants. J'adore mon métier et mes enfants. Les risques d'avalanches sont calculés. Sinon, je n'irais pas travailler... »

Tiens, déjà entendu cela quelque part...

Une journée type

Le lendemain matin. 7h15. James parcourt les étages du lodge et sonne une grosse cloche en cuivre à bout de bras. C'est l'heure du réveil. Dans les chambres, pas de réveil, ni radio, ni télé, ni téléphone. Pas d'importance. On est là pour skier. On n'est pas obligé de se lever mais si vous saviez comme tout le monde en a envie... Une autre journée hallucinante de ski est sur le point de commencer.

7h30. Début de la séance d'étirements de 30 minutes dans la salle de gym. Le mot est fort. Ce n'est pas vraiment une salle de gym. Le gym, il est dehors, blanc, moelleux et poudreux. En fait, c'est plutôt une salle pour les plans B, quand une sortie de ski est annulée par trop mauvais temps. Ça arrive.

8h. Petit-déjeuner. On est tous un tantinet hamster. Faut faire des réserves. Faire du ski dans la poudreuse jusqu'aux cuisses demande un effort physique considérable et constant. Si bien qu'on nous conseille même fortement de ne pas... tomber! Car se relever dans la poudreuse demande énormément d'énergie.

Tout le monde se rend ensuite vers la salle d'habillage qui fait aussi séchage. On attrape son émetteur-récepteur et une provision de chocolat, puis on se dirige par petits groupes vers l'héliport du lodge. Les groupes sont formés par niveau (intermédiaire, intermédiaire/expert, excellent) et par style et envie (promenade, parfaire sa technique, kamikaze)...

9h. Le premier groupe part. L'hélicoptère viendra chercher les autres à intervalles de 15 minutes. Les promeneux ne skieront pas très loin des techniqueux et des kamikazes, car pendant que les uns glissent, la limo repositionne les autres dans un véritable tic-tac-toe aérien. Chaque groupe s'amusera par contre sur la morphologie paysagiste et neigeuse qui lui convient. Par exemple, les promeneux glisseront sur un boulevard de poudreuse, les techniqueux négocieront avec les conifères et les kamikazes mordront les dénivelés les plus fous de la région, littéralement.

Judy, 67 ans, est du groupe des promeneux. L'hélicoptère se pose sur la montagne, elle en sort et s'enfonce dans la poudreuse jusqu'aux genoux. Elle est bouche bée! Le glacier est là, à ses pieds, immense, recouvert d'une fourrure de poudreuse, et pas un flocon de travers. À ses oreilles, le bruit du silence des hauteurs, des décibels aériens que seuls les cimes des montagnes, les ventes et les nuages sont capables de produire. Un concert de mystère...

Judy et les sept autres skieurs du groupe fixent leurs skis puis amorcent la descente en se positionnant jusqu'à former un éventail. Chaque skieur veut sa poudreuse vierge. Puis c'est l'extase: les skis disparaissent sous la neige, la poudreuse se lève, enveloppe les jambes et provoque la sensation de glisser sur une éponge. On ne skie pas sur la poudreuse, mais avec la poudreuse, au rythme d'une valse aérobique...

Michelle, perfectionniste, est du groupe des techniqueux. Elle aborde son terrain préféré: une forêt de conifères. Comme ses coéquipiers, elle chante, siffle ou roucoule! Et bien fort. En tout temps, elle doit informer le groupe de son positionnement. C'est vital. Ici, le hors-piste est un sport d'équipe, car les tree wells — des puits d'air profonds qui se forment entre les branches des arbres— menacent le skieur imprudent. Si on tombe dedans, bonjour les manoeuvres de survie pour en sortir. On chante donc pour dire aux autres qu'on est toujours là.

Jeff, lui, saute sur sa planche. Il est du groupe des survoltés! L'héritage de son ancienne carrière de danseur lui sert énormément: sa souplesse, le curriculum vitae de ses muscles et son psychisme qui carbure encore à la performance lui permettent d'aborder la silhouette verticale du pic enneigé de façon totalement décontractée. Par moments, il ne glisse pas, il vole.

Midi. Les estomacs crient famine. Faut faire le plein mais pas question de quitter ce paradis. Pas de problème. Le deuxième hélicoptère du lodge arrive. Livraison de soupes fumantes, croissants saumon fumé et fromage, chocolats chauds, à 2600 mètres d'altitude. Le pique-nique ne s'éternisera pas. Les skieurs sont piqués à la poudreuse...

16h. Début de retour progressif des skieurs au lodge. On a skié toute la journée et au compteur, une moyenne de... neuf descentes!

17h30. Rendez-vous au salon-bar. Ce soir, on fait la fête! Judy raconte son glacier, Michelle siffle de plus belle et Jeff, toujours électrique, nous simule la danse du granite surplombant une poudreuse enjôleuse. Personne n'a pensé aux avalanches. On n'est toujours pas sûrs de pouvoir faire la chaise pendant 20 minutes mais tous se sont amusés comme des bambins un matin de Noël...

En vrac

- L'héliski s'adresse aux skieurs de niveau intermédiaire avancé et en très bonne forme physique.

- Les séjours avec Canadian Mountain Holidays ont Calgary comme point de départ, d'où la clientèle est transportée en autocar vers les héliports. WestJet offre des vols directs sur Calgary au départ de Montréal.

- Canadien Mountain Holidays programme des semaines d'introduction à la poudreuse pour les non-initiés. www.canadianmountainholidays.com. L'été venu, l'héliski devient hélirandonnée. Même principe: on vous transporte en hélicoptère vers un lieu de départ, au coeur du paysage montagneux.

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