L'île vraie

Sur la plage de Grand Anse.
Photo: Carolyne Parent - Le Devoir Sur la plage de Grand Anse.

Saint George's —- C'est à Grand Anse que j'ai vraiment compris à quel genre d'île j'avais affaire. Grand Anse, c'est une plage de sable blanc longue de trois kilomètres, la plus populaire au pays, où les hôtels se comptent... sur une main.

Où ces constructions, de petits établissements de moins de 100 chambres à une exception près, sont moins hautes que les cocotiers, comme l'exige la loi grenadienne. Où les restos, les bars et autres bazars pour touristes, qui défigurent habituellement les fronts de mer, brillent par leur absence. Étonnant, dites-vous? Et comment, d'autant plus que cette plage se trouve au sud de l'île, là où est concentrée la majeure partie de son infrastructure touristique. Alors, imaginez un peu sa côte nord...

Située entre Saint-Vincent-et-les-Grenadines et Trinité-et-Tobago, la Grenade comprend Carriacou et Petite Martinique, deux micro-îles de l'archipel des Grenadines, ainsi que l'île éponyme, qui fait 34 kilomètres de long et 19 de large. «Avec une aussi petite superficie, nous ne pouvons satisfaire aux exigences du tourisme de masse, explique le guide et chauffeur Roger Augustine. Mais, de toute façon, cela ne nous intéresse pas, nous ne voulons pas devenir une autre République dominicaine. Nous souhaitons plutôt qu'en séjournant chez nous vous constatiez à quel point la Grenade est le secret le mieux gardé des Caraïbes!» Ah! ça, pour être confidentielle, elle l'est: l'an dernier, la destination, qui compte 96 000 habitants, a accueilli 118 000 vacanciers (hors croisiéristes). On ne se bouscule donc pas par ses monts et mornes. Ni à Crochu Harbour, La Sagesse Bay, River Antoine et autres lieux dont les toponymes rappellent que la Grenade a été, pendant 133 ans, l'enjeu d'une partie de ping-pong entre Français et Anglais jusqu'à ce que ces derniers gagnent le match, en 1783. L'île a par ailleurs obtenu son indépendance en 1974.

L'île tranquille

Bon à savoir: on ne va pas à la Grenade pour s'éclater. On y séjourne plutôt pour contempler un relief de volcans érodés que domine le mont Sainte-Catherine, une forêt tropicale tricotée serré, des cascades froufroutantes, des lacs de cratère, des côtes échancrées aux baies pigeonnantes, une mer de bleus et de verts à point, ainsi que des fonds marins et des épaves qui en font une destination de plongée de première. Et puis, la Grenade, c'est aussi un rythme — piano moderato. Me réjouissant que McDo n'ait pas trouvé d'adeptes au pays, un chef local me dira: «Mais pourquoi mangerions-nous sur le pouce? Nous ne sommes pas si occupés!»

À Gouyave, un village de pêcheurs, c'est Fish Friday qui rythme la semaine. À l'occasion de cette fête du vendredi soir créée par et pour les villageois mais où tout le monde est bienvenu, on prépare des plats de poisson dans des cantines dressées autour de l'église. Au menu: lambi waters (un potage à base de conque), jackfish frits (un genre de sardines), beignets de morue salée, langoustes grillées, brochettes de crevettes, alouette! D'étal en étal, on remplit son assiette, on s'attable avec les «locaux» et on se surprend à taper du pied en cadence sur les airs de soca et de calypso que crache une vieille chaîne stéréo. Et lorsque celle-ci s'enroue, pas de problème, des joueurs de congas prennent aussitôt la relève!

À Saint George's, tous les matins sauf le dimanche, messe oblige, c'est le marché des fruits et légumes qui anime la capitale, l'une des plus photogéniques des Caraïbes. Sous des parasols, les tables débordent de calices de l'oseille de Guinée desquels on tire un jus, de paw paw (papayes), d'ignames, de manioc, de christophines (chayottes), de fruits à pain, de taros et de ses feuilles appelées callaloo, avec lesquelles on fricote une soupe savoureuse. Pour savoir quoi commander au restaurant, rien de tel que de voir à leur état naturel les ingrédients qui composent les plats locaux! Ce marché est aussi une vraie boîte à épices.

Cannelle, clou de girofle, gingembre, curcuma... La Grenade est aussi le deuxième producteur mondial de muscade après l'Indonésie. Introduite au pays au XIXe siècle, cette épice parfume tant la soupe de callaloo que le gâteau au fromage, la courge musquée que la crème glacée. Le macis, la «dentelle» rouge et filamenteuse qui recouvre la noix, est utilisé pour rehausser le poisson, apprend-on aussi à la Dougaldston Spice Estate. Mais si la plus importante plantation d'épices du pays possède encore un vieux boucan, ou entrepôt, celui-ci sert davantage ces temps-ci au traitement du cacao qu'à la muscade, et pour cause...

Deux ouragans, Ivan et Emily, ont dévasté l'île en 2004 et 2005. En plus de souffler les toitures de 90 % des maisons, Ivan-le-Terrible a détruit 85 % des muscadiers, raconte Edwin Frank, du Conseil du tourisme de la Grenade. «C'est dramatique, car même si on a replanté les arbres depuis, il leur faudra encore des années avant qu'ils ne produisent des fruits. Or, le premier employeur était justement ces plantations.»

Sans compter que The Incident, comme on appelle ici bien trop poliment l'invasion américaine de 1983, avait déjà fragilisé le secteur agricole. Flashback: en 1979, Maurice Bishop s'empare du pouvoir à la faveur d'un putsch. Quatre ans plus tard, il est exécuté par les éléments les plus radicaux de son gouvernement à tendance marxiste-léniniste. Ronald Reagan rameute alors 7000 marines dans l'île, qui fait un peu trop copain-copain à son goût avec Cuba et la Russie. L'ordre à la mode de l'Oncle Sam est rétabli en quelques jours, non sans faire plusieurs centaines de victimes. Et l'agriculture, là-dedans?

«Après The Incident, les États-Unis nous ont fortement encouragés à nous débarrasser de notre machinerie russe. Conséquemment, nous importons annuellement pour des millions de dollars de denrées... des États-Unis», explique M. Augustine.

Lourdement endettée, la Grenade mise sur le tourisme pour renflouer ses coffres, un secteur néanmoins toujours affecté par la crise économique. Une demi-douzaine de développements hôteliers sont présentement sur la planche à dessin, qui ne font pas l'affaire de tous. Ainsi, une aire contiguë au Mount Hartman National Park, un sanctuaire d'oiseaux, ainsi que Hog Island, une zone protégée, accueilleront un grand centre de villégiature géré par Four Seasons en 2012, au grand dam des environnementalistes. La romancière Margaret Atwood et Graeme Gibson ayant sonné l'alarme il y a quelques années à titre de présidents honoraires de BirdLife International, le développeur a révisé à la baisse l'ampleur de son projet. Soit, c'est une bonne nouvelle, mais à la lumière du besoin pressant qu'a la Grenade de rebâtir son économie alors que 13 % de sa population chôme, on est en droit de se demander si l'île vraie le sera toujours dans quelques années... Moi, à votre place, je ne tarderais pas trop à y aller.

En vrac

*S'y rendre: jusqu'en avril 2010, via Toronto, avec Vacances Air Canada (www.vacancesaircanada.com) et Sunwing (www.sunwing.ca), qui offre des vols secs et des forfaits. Autrement, via Toronto et la Barbade, puis avec le transporteur antillais LIAT (www.liat.com).

*Se loger: à Grand Anse, au Spice Island Beach Resort. Cet hôtel de luxe, entièrement restauré, comme la majorité des propriétés de l'île après le passage d'Ivan, compte 64 suites, appartient à un Grenadien et a le chic, en formule tout-compris, de ne pas nous plaquer un bracelet au poignet car «c'est tellement inélégant»... (www.spiceislandbeachresort.com). En surplomb de la baie de St. David, à la Bel Air Plantation: 12 maisonnettes de rêve au design créole (www.belairplantation.com). À Sauteurs, au nord de l'île, encore moins développé que le sud, à l'hôtel Petite Anse: 11 chambres sans prétention qui donnent sur une plage sauvage. www.petiteanse.com.

*Célébrer Noël: après la messe de minuit dans l'une des rares églises de l'île ayant recouvré sa toiture, on trinquera avec de la bière de gingembre ou du jus d'oseille et on mangera du dark cake, un gâteau aux fruits et au rhum. Le 25 décembre, dinde, jambon et macaroni pie seront de tous les menus.

*Se restaurer: les pieds dans le sable, ou presque, à The Aquarium, à Point Salines, et chez Oliver's, au Spice Island Beach Resort, deux des meilleures tables du pays.

*Plonger en apnée: à Molinière Bay, pour voir la demi-douzaine de sculptures de l'Underwater Sculpture Park. Les oeuvres de Jason de Caires Taylor sont autant de récifs artificiels que colonise la vie marine. Magnifique! www.underwatersculpture.com, www.devotion2ocean.com.

*Voir du pays: à travers l'ancienne plantation de St. Margaret, puis dans la forêt tropicale jusqu'aux chutes Seven Sisters en compagnie de Telfor Bedeau, un guide de randonnée de 70 ans qui a plus de kilométrage dans les rotules que ma Volks! 473 442-6200.

*Aller à Carriacou: pour découvrir d'autres fabuleux paysages et apercevoir les dômes de lave de Kick-'em-Jenny, un volcan sous-marin actif. Au départ de Saint George's, le catamaran Osprey effectue le trajet de deux heures tous les jours, au coût de 160 $ des Caraïbes orientales (63 $) aller-retour.

- Renseignements: www.grenadagrenadines.com, www.tuktukca.

- Carolyne Parent était l'invitée du Conseil du tourisme de la Grenade.

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Collaboratrice du Devoir