Tourisme antillais - Pas d'entourloupe en Guadeloupe

Photo Gary Lawrence
Photo: Photo Gary Lawrence

Précurseur du tourisme dans les Antilles, la Guadeloupe pique du nez par les temps qui courent. Raisons invoquées : le coût de la vie et la prétendue hargne de ses habitants. Pas si vite ! Une mise au point s'impose...

En arrivant au bar Chez Victor, le feu couve déjà. Le temps de garer ma voiture et de gravir les marches de la terrasse et voici que l'algarade éclate. L'un des deux Guadas qui se répand en invectives créoles se dirige alors vers sa bagnole déglinguée, en sort une machette et la brandit en pourchassant l'autre. Il ne m'en faut pas plus pour tourner les talons.

« Ne partez pas, ça va passer ! Entrez, entrez ! », s'empresse alors de lancer la serveuse, me voyant rebrousser chemin.

Amusés par le spectacle, les autres clients rigolent en tentant d'apaiser ce qui, finalement, n'était qu'une escarmouche teintée d'esbroufe. Quelques minutes plus tard, l'orage de la rage s'est éloigné, le furibard a déposé ses armes et il trinque maintenant avec moi, à grands coups de tapes dans le dos.

— Tu te rends compte, il m'a dit que j'étais trop maigre !

— Oui, bon, c'est vrai que... je veux dire, c'est inadmissible !

Après quelques rasades de bibine locale, c'est au tour de Ti Chapo de fraterniser avec moi. Ce sympa Guada me convie ensuite chez lui pour passer en revue sa collection de gravures sur calebasses, avant de soumettre sa production personnelle de tabac qui fait rire à un contrôle de qualité.

En Guadeloupe, le moindre bled a son Chez Victor, ces buvettes où tout le populo vient gentiment lézarder. En ce dimanche ensommeillé parce qu'ensoleillé, c'est là que j'ai glané un peu du village de Gommier et de son âme et... que j'ai gommé de mes impressions les derniers relents de pusillanimité que j'avais à l'égard des Guadeloupéens.

Avant de mettre le pied en Guadeloupe, je m'étais abreuvé d'une pléthore d'articles de quotidiens français qui discréditaient cette destination en la décrivant comme surannée, peu hospitalière, voire dangereuse. Il faut dire que l'an dernier fut particulièrement tumultueux dans l'île en forme de papillon : grèves à répétition, tribulations syndicales avec la pétrolière Texaco, menaces du groupe hôtelier Accor de plier bagages...

Dans ce dernier cas, c'est l'attitude prétendument hostile du personnel guadeloupéen qui a notamment justifié les rodomontades de la bannière hôtelière française. Même que la Guadeloupe continue d'en débattre avec une réputation de racisme qui lui colle à la peau, peu importe son teint.

« Tu sais, malgré ce que tu as pu entendre sur nous, nous adorons les étrangers, explique Ti Chapo. Tu as vu comment ils t'ont accueilli, au bar ? Seulement voilà, personne ici n'aime l'esprit de tutelle de certains Métros [Français de l'Hexagone] qui jouent encore les colonisateurs. »

Le professeur Philippe Nemo, dans un article paru en novembre dernier dans Le Figaro, a probablement mis le doigt sur le bobo des idées reçues tout en suggérant un excellent baume :

« Il est vrai qu'il y a, dans la psychologie des Antillais, un dernier reste de complexe colonial. Les lointains descendants des esclaves croient encore que les visiteurs européens vont les regarder de haut et ils se tiennent donc sur leurs gardes. Si le touriste en prend ombrage et est lui-même désagréable, cela confirme l'Antillais dans ses préjugés et, dès lors, un mauvais climat peut s'installer. Simple malentendu, cependant. Si le touriste fait le premier pas et se montre a priori aimable, l'Antillais est rassuré et retrouve instantanément sa nature chaleureuse. Tout visiteur qui a percé ce secret passe aux Antilles un séjour délicieux. »

Fidel Montana, directeur de l'hôtel la Cocoteraie, abonde dans ce sens : « Depuis 13 ans que je suis ici, ils ne m'ont jamais fait de grève, assure-t-il. Il faut simplement savoir comment les prendre, c'est-à-dire avec le coeur. »

En une semaine à sillonner la Guadeloupe de long en large, aucune inimitié, aucune agressivité, aucun regard torve n'est venu assombrir le ciel clément de mon séjour. Du volcan de la Soufrière à la romanesque Pointe des Châteaux, des plages éblouissantes jusqu'au plus reculé des hameaux, du ravissant parc national de la Guadeloupe jusqu'aux sites de plongée des îlets Pigeon, rien, niet, foin d'animosité. « Ou bien vous êtes verni, ou bien le coup de semonce d'Accor a vraiment été pris au sérieux, l'an dernier... », avance une Béké (Créole blanche), de passage en Guadeloupe.

En fait, seule Pointe-à-Pitre, qui revêt un sinistre manteau glauque la nuit venue, peut être de nature à indisposer, par endroits. Le chef-lieu figure justement, avec les plages isolées, parmi les rares lieux qu'on recommande d'éviter, le soir. Car avec un taux de chômage à 25 %, une certaine frange de la jeunesse, désabusée par de sombres perspectives d'avenir, a choisi de verser dans la délinquance.

Mais si ce DOM (département d'outre-mer) français voit péricliter son industrie touristique, la première de l'île, il faut en chercher les causes ailleurs que chez l'humeur ou le désarroi de certains de ses habitants.

Le tout-inclus tout imbu

Depuis l'avènement de l'ère du tout-inclus roi, Cuba et la République dominicaine grappillent sans vergogne le jardin fertile de l'Hexagone, traditionnel client de la Guadeloupe.

Destination dispendieuse s'il en est, la petite île antillaise ne peut concurrencer ses rivales sur tous les fronts. Pas surprenant que la Plantation Sainte-Marthe, un établissement guadeloupéen repris par une société québécoise, soit devenu en 2002 le premier tout-inclus des Antilles.

« La Guadeloupe, c'est la France, et les salaires sont cinq fois plus élevés qu'en République dominicaine. Alors, vous comprenez que ce n'est pas demain la veille que nous allons miser sur ce type de produit. Et puis, chez nous, un hôtel, c'est fait pour dormir : il y a tant à voir, à faire et à découvrir à l'extérieur », postule Guy-Claude Germain, de l'Office de tourisme des îles de Guadeloupe, à Pointe-à-Pitre.

Précurseur du tourisme et de l'écotourisme dans les Antilles, la Guadeloupe figurait déjà en lettres d'or dans l'agenda de vacances des Québécois, il y a 25 ans. Puis vinrent la détresse du stress, la semaine de 70 heures, le surmenage et le moral qui surnage au-dessus de la froidure hivernale qui perdure...

Aujourd'hui, une très forte majorité de nos compatriotes met le cap sur le sud uniquement pour recharger les piles ou s'arracher de la surface de la terre : qu'importe le balcon sur la mer, pourvu qu'il y ait l'ivresse. Mais c'est la minorité qui reste qui titille l'industrie touristique guadeloupéenne.

«Les gens séjournent ici pour la mobilité, pour se balader et découvrir le pays en empruntant un réseau routier fort développé et en très bon état, rencontrer le peuple et vivre des expériences gastronomiques comme il en existe peu dans les Antilles », indique Guy-Claude Germain.

Contrairement à d'autres destinations antillaises, la Guadeloupe ne ghettoïse ni ses résidants, ni ses touristes : pas de plages privées, pas de zones restreintes. « Au contraire, nous encourageons fortement les étrangers à entrer en contact avec la population. Et puis, les premiers clients des restaurants et des bars locaux, ce ne sont pas les touristes, mais bien les Guadeloupéens », insiste Guy-Claude Germain.

L'appel de l'archipel

Reste qu'une partie du parc hôtelier pèche plus par vétusté qu'il ne brille par vénusté. Surtout lorsqu'on le mesure à l'aune des standards auxquels sont habitués les Québécois, qui ont tâté de la nouvelle génération de complexes de villégiature, ailleurs dans les Antilles.

Pour raviver la flamme de l'intérêt dans l'âtre des vacanciers, la Guadeloupe héritera bientôt d'argent frais de la part de l'État français. Grâce à une loi-programme destinée au développement de l'outre-mer, elle bénéficiera aussi d'une défiscalisation améliorée, ce qui encouragera de nouveaux investisseurs à venir s'y établir en se prévalant d'exemptions de taxes.

Du reste, l'Office de tourisme a d'ores et déjà entrepris une campagne de marketing à l'étranger. C'est ainsi qu'on a pu voir à Montréal, l'hiver dernier, de grands panneaux publicitaires mettant en évidence non pas la Guadeloupe, mais les îles de la Guadeloupe.

«C'est la première offensive grand public que nous entreprenons depuis longtemps. Elle vise à tempérer le succès des autres îles tout en rappelant que la Guadeloupe est avant tout un archipel, qui regroupe notamment Saint-Martin et Saint-Barthélémy », souligne Guy-Claude Germain.

La Guadeloupe per se, elle, est formée de deux ravissantes grandes îles rattachées par un isthme, Grande-Terre et Basse-Terre, autour desquelles gravitent les croquignolettes Saintes, l'intemporelle Marie-Galante et la sybilline Désirade, toutes situées à une heure de bateau. Autant de bonnes raisons d'aller y voir de plus près...

En vrac
- De décembre à avril, Air Transat (www.airtransat.com) relie Montréal à Pointe-à-Pitre via Fort-de-France (Martinique), tous les jeudis. Certains voyagistes, comme Tours Mont-Royal/Nouvelles Frontières (www.nf-tmr.com), achètent aussi des sièges en bloc auprès d'Air Transat, ce qui peut augmenter la disponibilité des places, en fin de saison. De son côté, Air Canada (www.aircanada.ca) dessert Pointe-à-Pitre en vol direct tous les samedis de l'année, au départ de Montréal.
- L'hébergement chez l'habitant, de plus en plus prisé, permet d'établir des contacts hors pair avec les Guadas, en plus d'économiser. La Guadeloupe compte aussi un Club Med de même que plusieurs appart-hôtels. Sans être renversant, le Canella Beach (www.canellabeach.com), un trois-étoiles situé à 15 minutes de l'aéroport, constitue un bon rapport qualité/prix pour une famille, lorsque réservé en forfait. C'est aussi un bon point de chute central pour explorer l'île, et ses studios sont dotés d'un coin dînette et cuisinette, à l'extérieur, sur le balcon. Aux Saintes, précipitez-vous aux Petits Saints, une auberge-galerie d'art vraiment épatante : www.petitssaints.com.
- Renseignements : Maison de la France, (514) 288-2026/1 888 883-7363, www.lesilesdeguadeloupe.com.

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Ce reportage a été réalisé grâce au concours de Maison de la France et de l'Office de tourisme des îles de Guadeloupe.