République dominicaine - Samana, cet ancien bout du monde devenu abordable

Une chambre de l’hôtel Gran Bahia Principe Cayo Levantado.
Photo: Une chambre de l’hôtel Gran Bahia Principe Cayo Levantado.

Samana — Dans son livre La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao, gagnant du prix Pulitzer 2008, Junot Diaz, d'origine dominicaine, parle de la péninsule de Samana, en République dominicaine, comme d'un paradis aux plages immaculées «vierges de toute infrastructure touristique». C'est là qu'un gangster à la solde du dictateur Trujillo, qui régna en sanguinaire sur l'île jusqu'en 1961, abandonne la mère d'Oscar, enceinte, au terme de quelques jours d'une escapade amoureuse.

«L'un des auteurs de la Bible du roi Jacques a sillonné les Caraïbes, écrit-il, et je me dis souvent qu'il songeait à un lieu tel que Samana lorsqu'il a rédigé les chapitres sur l'Éden. Car c'était effectivement l'Éden, un méridien enchanté où mer et sol et gazon se sont unis pour donner naissance à un peuple entêté, qu'aucune tartine de prose ampoulée ne pourrait décrire.»

Aujourd'hui, il y a belle lurette que l'industrie du tourisme s'est introduite dans la péninsule de Samana. Il ne faut donc pas s'étonner du fait que, depuis quelques années, on y a construit un aéroport international et une route flambant neuve reliant la péninsule à la capitale Santo Domingo. Et les hôtels aux formules «tout-inclus» ont tranquillement pris place aux côtés des maisons achetées plus tôt par de nombreux Français en quête d'exotisme et établis à demeure dans la région.

Mais la péninsule de Samana a conservé bien des charmes même après avoir perdu sa virginité. La plage, d'abord et avant tout, bordée de cocotiers, présente, du moins aux abords du village de Las Terrenas, son sable clair à perte de vue. Au village, parmi les boutiques d'artisanat local et moins local, plusieurs galeries, intérieures et extérieures, offrent de l'art d'origine haïtienne. À la Haitian Caraibes Art Gallery, on peut même trouver quelques pièces de collection comme les toiles naïves de Préfète Duffault, qu'on présente comme le peintre le plus connu d'Haïti. Car c'est bien à Haïti, qui occupe l'autre moitié de l'île d'Hispaniola découverte en 1492 par Christophe Colomb, que les diverses expressions artistiques sont les plus répandues. Cela serait dû, selon le Guide du routard 2009, à la «chasse au vaudou» menée de longue date par le gouvernement dominicain et qui aurait du même souffle réprimé l'expression de l'imaginaire liée à ces croyances. Dommage...

Une composante ethnique diversifiée

La République dominicaine, et la péninsule de Samana en particulier, a par ailleurs une composante ethnique très diversifiée. À Santa Barbara de Samana, par exemple, ce sont des esclave libérés, arrivés des États-Unis en 1824 alors qu'ils s'étaient fait donner des terres pour peupler la région, qui ont bâti la petite chapelle de bois anglicane sise au milieu village. «Il arrive que le prêtre commence à dire la messe en espagnol pour la finir en anglais», explique le guide. À côté, des enfants jouent au baseball avec une planche de bois comme batte, devant un centre d'éducation à l'Internet doté d'une bibliothèque virtuelle. En principe, les enfants ont ici accès à l'école obligatoire jusqu'en 8e année, mais il n'est pas rare, semble-t-il, que les programmes soient amputés de plusieurs heures par jour faute de professeurs pour les enseigner.

Une colonisation variée

Il faut dire aussi que la République dominicaine a connu des expériences de colonisation extrêmement variées. Avant l'arrivée de Colomb, l'île, notamment peuplée d'Indiens Ciguanos et Tainos, s'appelait Quisqueya. Au parc des Haitises, qu'on peut atteindre par bateau à partir de Sanchez, on peut, paraît-il, visiter des grottes ornées de pétroglyphes précolombiens. Et au village de Las Terrenas, où le commerce d'artisanat Mundo Puro a pignon sur rue, on trouve certaines poteries originales confectionnées par les Indiens Tainos.

Harcelée par les pirates, notamment anglais et français, l'île sera divisée en deux en 1697 par le traité de Riswick qui accordera à la France Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti, et à l'Espagne Santo Domingo, aujourd'hui République dominicaine.

Depuis, les deux pays ont connu des destins à la fois voisins et très différents. Saint-Domingue subira de nouveau l'invasion française, puis haïtienne, puis de nouveau espagnole, avant de faire une indépendance qui n'empêchera pas une invasion américaine au début du XXe siècle, puis le règne sans partage du dictateur Trujillo durant plus de 30 ans, de 1930 à 1961, date de son assassinat. Les anecdotes abondent d'ailleurs sur les frasques de cet homme, coureur de jupons invétéré, qui a inspiré à Mario Vargas Llosa le roman La fête au bouc. À Puerto Plata, lorsqu'on prend le petit téléphérique qui mène au sommet du mont Isabel, le conducteur raconte que le dictateur emmenait ses prisonniers en haut de la montagne pour leur trancher la gorge... Trujilllo serait devenu à un moment donné l'homme le plus riche du monde et il aurait rebaptisé temporairement la capitale du pays, Santo Domingo, Ciudad Trujillo.

C'est le président Leonel Fernandez, du PLD, qui a été réélu en 2008 pour un deuxième mandat. Au cours des dernières décennies, certains scandales, comme le traitement infligé aux travailleurs haïtiens en République dominicaine, notamment dans l'industrie de la canne à sucre où ils sont maltraités et sous-payés, ont créé un tollé dans l'opinion publique internationale. La pauvreté est encore très présente et lorsqu'on emprunte la route qui borde la mer, de Puerto Plata à Santa Barbara de Samana, on mesure la modestie des petites maisons de bois au coeur des villages. Les églises et les maisons de paris qui s'y côtoient semblent d'improbables espoirs d'une vie meilleure pour ses millions d'habitants. On est loin du confort des touristes venus par milliers visiter cet ancien bout du monde devenu abordable.

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