Une impression de douceur de vivre

L’église abbatiale de Tihany, qui domine le lac Balaton, est construite sur une crypte qui date de 1055. Photo du haut: en Hongrie, les traditions perdurent, notamment à travers la richesse de l’artisanat.
Photo: L’église abbatiale de Tihany, qui domine le lac Balaton, est construite sur une crypte qui date de 1055. Photo du haut: en Hongrie, les traditions perdurent, notamment à travers la richesse de l’artisanat.

Au coeur de la Mitteleuropa, un petit pays s'illustre par son unicité, son authenticité et la joliesse de sa capitale, l'une des plus belles cités qui soient. Truffée de sources thermales, tressée de vignobles et pas stressée pour trois forints, la Hongrie baigne dans un climat tempéré toute l'année et réussit à laisser une impression de douceur de vivre. Même quand tout va mal.

Lac Balaton — Elle en a quand même bouffé, de la vache enragée, la Hongrie. Au cours des cinq derniers siècles surtout. Avant, tout baignait, ou presque: après les Celtes, les Romains et des contingents de barbares, les tribus de l'Oural et de la Volga qui se sont établies au pied des Carpates ont réussi à élargir leur empire jusqu'à toucher trois mers — Baltique, Adriatique, Noire. Mais c'était sans compter les Turcs, les Habsbourg et les Soviétiques.

Quand s'effondre l'empire austro-hongrois, à l'issue de la Grande Guerre, la Hongrie perd près des deux tiers de son territoire, après le Traité de Trianon. Adieu Transylvanie, Ruthénie, Croatie, Slovaquie... Pas surprenant, dans les circonstances, qu'elle jouera plus tard la carte du «beau risque» nazi, avant de s'en mordre les doigts.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la mouise continue de lui coller aux pattes: diktats communistes, répression soviétique et panade économique se succèdent, interrompus par quelques rares embellies. Encore récemment, la Hongrie a failli déposer son bilan, avant d'être renflouée in extremis par le FMI.

Ni slave, ni germaine, isolée linguistiquement et géographiquement dans le bassin du Danube, la république magyare forme aujourd'hui une sorte d'ovni culturel et ethnique au sein de l'Europe centrale, même si tous les pays qui l'entourent comptent une minorité hongroise — soit la majorité des cinq millions de Hongrois de la diaspora, contre 11 millions en Hongrie — vu le déplacement des frontières au fil de l'histoire. Entre tout ce beau monde, les relations ne sont pas au beau fixe: «La plupart de nos voisins ne voient en nous que d'anciens conquérants!», note Zsófi Bittó, guide hongroise.

Quand on allonge le pas dans les rues de Budapest, on tombe d'ailleurs souvent sur des voitures portant un autocollant militant pour le retour de la Grande Hongrie: encore aujourd'hui, nombreux sont ceux qui estiment s'être fait empapaouter jusqu'au trognon par le Traité de Trianon. «Le patriotisme hongrois est fait d'un curieux mélange de fierté blessée et d'incurable nostalgie», avance-t-on dans le guide Gallimard. Mélancolique, ce pays qui a remporté 13 prix Nobel? Certes oui. Mais pas ronchonneur pour autant. Même s'ils sont nombreux à tirer une tronche de prime abord, les Hongrois sont réputés amicaux et accueillants. Il faut simplement savoir que lorsque la table est mise, il peut subsister quelques miettes de rigueur communiste sur la nappe de cette république née en 1990.

«Cela dit, la Hongrie a toujours été reconnue comme la baraque la plus joyeuse du camp soviétique, rappelle Enikö Gaskò, guide budapestoise quadragénaire. Quand j'étais ado, j'écoutais les Bee Gees, je portais des jeans et je ne manquais d'à peu près rien.» De fait, le gulyaskommunizmus — communisme du goulasch — était beaucoup plus permissif qu'ailleurs derrière le Rideau de fer, histoire de ne pas souffler sur les braises d'un peuple à la révolte facile. Après tout, c'est dans ce pays qu'on a inventé l'allumette, et c'est à Budapest que sont apparues les premières fissures dans les fondations du bloc soviétique, lors de la révolte de 1956.

Étonnamment, c'est également sous ce joug que s'est structuré le tourisme hongrois, une industrie aujourd'hui fort bien rodée. Si on vient désormais en Hongrie pour sa capitale hallucinante de beauté et d'éclectisme architectural, sa gastronomie qui surpasse celle des voisins, les us et coutumes de villages tétanisés par le temps, le pittoresque de patelins hors d'âge et huit sites classés par l'UNESCO, ce que venaient chercher les kamarades du Pacte de Varsovie, ce sont les bienfaits du thermalisme hongrois.

Héviz dans le mille

Si ce n'était de ces longs bâtiments aux chapeaux pointus qui en émergent sur des pilotis, le lac d'Héviz ressemblerait à n'importe quel autre. Or, il n'en est rien: il forme le «plus grand lac thermal biologiquement actif au monde». Grâce à l'imposant débit des geysers souterrains qui le nourrissent, il se nettoie de lui-même et se renouvelle tous les trois jours, déchargeant ses «eaux usées» dans le Balaton, plus grand lac d'Europe. Sulfureuses et légèrement radioactives, les eaux d'Héviz possèdent des vertus curatives qui permettent de soigner les rhumatismes, les arthroses et certaines maladies nerveuses, ce dont se prévalent annuellement des millions de curistes.

Vaste piscine naturelle chauffée par la fournaise de la Terre — 35 degrés l'été, 24 l'hiver —, le lac Balaton compte également d'autres stations thermales, dont Balatonfüred, la «Lourdes des cardiaques», où on soigne les maladies du coeur, et Zalakaros, où sont traités les troubles respiratoires et gynécologiques. Sans compter que, tant ici que partout au pays, aller aux bains est une composante essentielle de l'art de vivre hongrois, telle qu'introduite par les Romains, telle que bonifiée par les Turcs.

Même pour ceux qui n'ont cure des thermes, le lac Balaton mérite tout de même quelques jours de baguenaude. L'endroit est tout à fait charmant: de mignons villages érigés par la bourgeoisie d'autrefois (Balatonfüred), une jolie bourgade austro-hongroise (Keszthely), une église abbatiale qui domine vertigineusement le lac (Tihany), le château le plus ravissant de Hongrie et sa fabuleuse bibliothèque Hélikon (Festetics), de nombreux sites de baignade et une eau perpétuellement turquoise, quoiqu'un brin laiteuse.

Pas étonnant que ce lac soit le lieu de villégiature préféré des Budapestois — et de plus en plus d'étrangers: en moins de 10 ans, le minuscule village de Cserszegtomaj a vu sa population augmenter de près du tiers, notamment en raison des retraités allemands, autrichiens, anglais ou suédois qui viennent s'y établir pour profiter du lac d'Héviz tout proche.

En quittant un peu la périphérie du lac, dans la vallée de Kalimedence, on a aussi droit à de forts beaux échantillons de Hongrie rustique et champêtre: craquants petits hameaux, maisons au toit de chaume, bétail aux longues cornes, paysans à la peau ciselée par les éléments, ainsi qu'une pléthore d'anciens volcans tapissés de lavande et de vignobles vraiment pas ignobles.

Déjà, au temps des Romains, l'antique Pannonie comptait de nombreux champs de vigne. Depuis, la culture du vin n'a eu de cesse de se développer, hormis sous l'occupation ottomane, où on préférait le jus de raisin, et à l'époque communiste, où on a sacrifié la qualité pour la quantité afin d'étancher la soif du grand frère de Moscou. Mais depuis la chute du Mur, le vin hongrois ne cesse de s'affiner et de s'affirmer. Désormais, on dénombre plus de 3000 producteurs éparpillés dans les 22 régions viticoles de Hongrie, où on peut butiner de viticulteur en viticulteur.

Outre le célèbre bikaver («sang de taureau», de la région d'Eger), le vin hongrois le plus connu est le tokay (ou tokaji), plus ancien vin liquoreux du monde, moelleux à souhait et encensé par tous les fins connaisseurs. C'est ni plus ni moins que «le roi des vins, le vins des rois», dixit XIV, Louis de son prénom, et un excellent complément au foie gras — cette grande spécialité hongroise qui est sans doute la seule qu'on serve sans paprika.

Malheureusement, le tokay est parfois difficile à trouver au-delà des frontières hongroises, comme c'est souvent le cas des meilleurs crus du pays, d'ailleurs. Sans doute les Magyars en ont-ils marre de bouffer de la vache enragée et qu'ils se réservent le droit de s'offrir un bon petit remontant de temps en temps.

En vrac

-Entre autres transporteurs qui desservent la Hongrie au départ du Québec, Air France relie quotidiennement Montréal à Budapest, via Paris. www.airfrance.ca.

-Bénie par un climat continental doux, la Hongrie se visite de très tôt le printemps à très tard l'automne. Juillet et août sont à proscrire pour cause d'engorgement touristique, surtout à Budapest et autour du lac Balaton.

-Même si le coût de la vie a tendance à augmenter pour ses habitants, la Hongrie demeure encore très abordable pour les visiteurs de passage.

-De nombreux guides de voyage ont publié sur la Hongrie. Pour un instantané proche de la réalité actuelle: le Routard Hongrie-République tchèque-Slovaquie 2009; pour un survol agréable de tout le pays: Budapest et la Hongrie, Guides Évasion, Hachette, 2008; pour voyager avant de partir avec moult photos: Hongrie, «Bibliothèque du Voyageur», Gallimard, 2006.

-Pour découvrir Budapest et tout le pays, Cityrama (www.cityrama.hu) et Unique Tours (www.uniquebudapest.com) ont fait leurs preuves.

-Un bon plan pour séjourner à Budapest: le charmant petit hôtel Gerloczy, un excellent rapport qualité-prix situé au-dessus d'un chaleureux petit café-bistrot (www.gerloczy.com). À Héviz, l'hôtel NaturMed Carbona, fraîchement rénové, mérite bien ses 4 étoiles (sauf peut-être pour la bouffe), pour ses installations thermales (www.carbona.hu). Enfin, tous les chouettes petits hameaux du lac Balaton offrent le gîte chez l'habitant.

-Renseignements: www.gotohungary.com, www.hongrietourisme.com.

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L'auteur était l'invité d'Air France et de l'Office de tourisme de Hongrie.

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