Abruzzo? Sì!

Sur l’ancien trabocco de Punta Cavalluccio, un point d’arrêt extraordinaire au bord de la mer Adriatique. En haut: une entrée de service à l’abbaye de San Giovanni in Venere, à Fossacesia, où le monastère date du XIIIe siècle.
Photo: Sur l’ancien trabocco de Punta Cavalluccio, un point d’arrêt extraordinaire au bord de la mer Adriatique. En haut: une entrée de service à l’abbaye de San Giovanni in Venere, à Fossacesia, où le monastère date du XIIIe siècle.

La meilleure façon de visiter les Abruzzes, c'est en marchant lentement et de préférence l'estomac vide puisque tout invite à (bien) manger. Ah... et avec un bon guide, parce que les sentiers de la région ne sont pas toujours balisés. Heureusement.

Sergio Leone avait saisi le potentiel grandiose des paysages de massifs calcaires des Abruzzes lorsqu'il y a tourné ses premiers westerns. Coincé entre l'Adriatique et les Appenins, Abruzzo se définit aussi par une côte de sable fin qui se transforme, quand on s'enfonce dans ses terres, en champs d'oliviers, de vignes ou de coquelicots. Lorsqu'on reluque la mer depuis le haut des falaises, les trabocchi, ces anciens quais de pêcheurs vieux de centaines d'années et rafistolés avec du bois d'épave, ressemblent à des araignées géantes empêtrées dans leurs filets. Certains, comme à Punta Cavalluccio, commencent doucement à être convertis en cafés. Mais il flotte encore dans le moindre village ce parfum d'authenticité, une denrée en voie d'extinction dans le monde du voyage.

En parcourant les routes de la province de Chieti, j'ai longuement repensé à cette famille dont la chienne Titti, amputée d'une patte, m'avait raccompagnée jusqu'au véhicule au moment de quitter son vignoble.

D'abord, j'ai un faible pour les vignerons parce qu'ils peuvent aussi bien vous réciter des vers que réparer une clôture. Ils regardent le ciel et annoncent d'où viendra le vent demain. Ils savent pratiquement tout faire, y compris tirer de la vigne toute la noblesse du monde et faire chanter les verres. Mais à la Fattoria Licia, dans le petit village de Villamagna, dans Chieti, ces vignerons sont des jeunes femmes de 24 et 30 ans!

C'est Peppino De Luca qui, dans les années 1930, a ainsi nommé son vignoble d'après sa grand-mère Licia, ce qui fait dire aux héritières que Licia a dû être une sacrée femme pour que l'histoire, qui ne retient que des hommes, la retienne, elle! Quand Peppino a commencé à cultiver sa terre, son Montepulciano était si intense et si bon que ses fils, Filippantonio et Nicola, n'ont pu faire autrement que d'en augmenter la production. Ils ont ensuite élargi leur offre via de nouveaux cépages.

Après l'ajout du Trebbiano, la famille a eu l'idée d'exporter ses produits et d'élargir ses activités à la culture maraîchère et à celle d'oliviers. Lorsque Enzo, fils de la troisième génération, a repris les affaires avec son épouse, Sylvia, le couple n'a eu de cesse de faire évoluer la Fattoria Licia, mais tout en respectant les méthodes ancestrales, un point d'honneur pour Enzo. L'autre élément qui fait honneur à cet Abruzzais pure laine, c'est sa relève. Toute une relève!

Plus de 75 ans après qu'eut été plantée la première vigne, Erika et Alessia, les deux filles du couple De Luca, assurent la pérennité de l'entreprise. «Chez nous, on préfère faire vieillir le vin dans des bassins de fibre de verre plutôt que dans de l'acier inoxydable, explique Erika. Cela n'a rien à voir avec des données scientifiques, mais dans la famille, on le trouve simplement meilleur ainsi.»

Bénéficiant d'une technologie moderne pour faire face aux lois du marché, Erika ajoute à sa façon d'aborder les affaires une rassurante touche de philosophie. Plus jeune, pendant qu'elle travaillait aux vendanges, elle savait déjà qu'elle voulait reprendre le vignoble et après avoir étudié le tourisme, le commerce et les langues, elle a tenu à étudier la littérature. «Je trouve important de porter un regard sur le monde autrement que par la lorgnette de l'agriculture ou des affaires, note-t-elle. En étudiant la pensée de différents auteurs et leur vision du monde, j'ai lentement nourri mon esprit et forgé ma propre philosophie. Je sais que la littérature m'aide à faire du meilleur vin.»

Sa soeur cadette, Alessia, s'intéresse directement à ce qu'on met dans les bouteilles avec ses études en oenologie. Les De Luca exportent au Japon, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Autriche, en Belgique et en Suisse. Au Canada, c'est le Liquor Control Board of Ontario (LCBO) qui achète leur élixir. Cette jeune génération accueille ses clients au vignoble en leur parlant français, anglais, allemand, et même avec quelques mots de japonais.

Pour ces derniers, la famille De Luca fabrique même des étiquettes différentes sur les bouteilles dédiées à l'exportation car elle a compris qu'à la sobriété des fontes épurées dont raffolent les Français, les Japonais préfèrent la fioriture. Ainsi, tout est ajusté au marché. «Sauf sur nos terres, intervient Alessia. On vendange encore selon les méthodes traditionnelles. Notre vin a l'obligation d'être excellent; il reflète notre famille et notre histoire.» De ce vin-là, on veut rapporter des caisses.

Il faut quitter un village pour se rendre compte qu'il se trouve, un peu plus loin, plus joli village encore! À Loreto Aprutino, Leo di Pasquale, le proprio d'Il Casolare, se dandine derrière le comptoir de son établissement. C'est que nous sommes en retard, coupables de s'être attardés à la dégustation d'huile d'olive de la matinée. Dea, son épouse, ne veut pas faire attendre son plato primo, une lasagne apparemment délicate qu'elle veut servir à son point optimum.

Nous ne sommes pas sitôt assis sous les trophées de chasse de Leo qu'il verse déjà, non sans fierté, son Montepulciano en attendant nos commentaires. C'est ainsi que ça se passe dans les lieux d'agritourisme: chaque produit qui caresse le palais est local, authentique, et souvent servi de la main de ceux qui l'ont cultivé. Mais dans les Abruzzes, c'est souvent plus un mode de vie qu'une étiquette basée sur un modèle d'affaires.

Pendant que nous dégustons les antipasti locali, Leo raconte avec nostalgie ses années passées au Canada avant que Dea n'arrive avec sa fameuse lasagne. C'est là que le temps s'arrête. Personne autour de la table n'a jamais rien goûté d'aussi bon. Dea a beau expliquer que ce ne sont que de fines lanières de pâte aux oeufs avec une légère sauce tomate et un peu de veau et de porc émincé, et que non, il n'y a pas de béchamel — ô sacrilège! —, cette lasagne goûte le ciel et ravive l'espoir d'un monde meilleur. Après les viandes et les pommes de terre, les dolce et le limonchello, ce petit alcool de citron fait maison, nous sommes mûrs pour la montagne.

Hors des sentiers battus, entre les ruines et les vieux monastères, on découvre les traces du passage des Romains, des Byzantins, des Lombards et des Normands. La région compte trois parcs nationaux majeurs, le Gran Sasso, celui des Abruzzes et la Majella qui, à 2700 mètres d'altitude, propose une vaste concentration de monastères — certains parlent de la plus importante de tout le monde chrétien.

Avec son parc régional et plusieurs réserves naturelles, les deux tiers du territoire sont verts. Le moindre trekking permet de découvrir la beauté vertigineuse de ces Abruzzes aux villages perchés et parfois, au détour, un troupeau accompagné de son berger. C'est pour ne pas les manquer, justement, qu'il vaut mieux marcher lentement.

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En vrac

-En décembre 1943, la prise de la ville d'Ortona fut l'une des plus féroces batailles de la Deuxième Guerre mondiale. Une visite au très beau cimetière de guerre canadien de la Moro, à San Donato, où reposent 1375 Canadiens, dont une majorité de Québécois, s'avère bouleversante. La kyrielle de noms connus — des Tremblay, des Brodeur, des Cout... —, la plupart âgés de moins de 25 ans, ne laisse personne indifférent.

-L'huile d'olive. Au Musée de l'huile, à Loreto Aprutino, Gabriella, l'une des spécialistes les plus respectées de la région, nous met au défi d'identifier les arômes, avant de décliner la dizaine d'influences qu'elle détecte dès la mise en bouche. Expérience unique s'il en est une.

-Refaire sa garde-robe. À l'Aquila, la capitale, ou à Pescara, cité balnéaire et port de commerce et de plaisance, les occasions se multiplient de profiter du savoir-faire des Italiens pour la chaussure et la couture. Meilleurs prix qu'à Rome!

-Les pastas. Visiter la fabrique de pâtes artisanales Rustichella, à Moscufo, puis racheter ces pâtes dans des sacs de papier brun à la boucherie Beau-Bien, rue Ontario, à Montréal.

-Les 100 plus beaux villages. Quelques-uns, dont San Stefano di Sessanio, restent en mémoire pour toujours.

-Un spa au vin rouge. Plusieurs acienda, dont l'Agriverde, à Caldari, font mentir Cléopâtre qui se prélassait dans des bains de lait! Les antioxydants du vin rouge commettent pour leur part des promesses d'éternité. Chambres d'hôtes, excellente table et participation aux vendanges en saison.

-À Bezzano, les fresques et la façade de l'église Santa Guista valent le détour. Loreto Aprutino, l'église médiévale de Santa Maria di Piano, fait pour sa part un retour au XIIIe siècle.

Voyager en circuit privé

Luciana Masci est née à Brisbane, en Australie. Fille d'immigrant italien, la physiothérapeute rêvait depuis longtemps d'un circuit sous forme de pèlerinage sur les terres de ses ancêtres abruzzais. Elle fait découvrir l'un des secrets les mieux gardés de la péninsule italienne: une terre à la fois accueillante et sauvage, un patrimoine religieux, architectural et historique intact, des vignobles et des vignobles... et une cuisine à faire damner!

Avec son partenaire Michael Howard, un ténor de réputation internationale qui a chanté en Europe pendant 20 ans et qui offre un opéra privé pendant le circuit, c'est cette Italie vivante, habitée et authentique qu'elle dévoile. Suivre Luciana dans les Abruzzes en groupes de 6 à 12 personnes, c'est voyager en famille car le moindre bourg semble abriter un cousin ou une vieille tante.

Ainsi, le voyage se distingue hautement de tout circuit touristique traditionnel. «Coudon, Luciana, es-tu parente avec Madonna?» Du tac au tac, elle pointe la maison de la grand-mère de La Grande Ciccone, à Pacentro. Le clou du circuit sera la leçon de cuisine où, sous l'oeil aguerri de Zia Elena, Maria Grazia et Adina, on apprend à manier la Chittarra pour fabriquer les pâtes. Au son de l'accordéon et sous l'influence du vin de Carmine servi par les cousins Mario et Piero, la soirée se termine aux petites heures et à l'issue de cette nuit mémorable, tout le monde parle le même langage: la fraternité. On revient du circuit avec le privilège d'avoir oublié sa condition de touriste et avec le sentiment d'avoir fait partie de la famille.

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Collaboration spéciale

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Notre collaboratrice était l'invitée d'Absolutely Abruzzo (www.absolutelyabruzzo.com). Le transport jusqu'à Rome était assuré par Air Transat.

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