Un désert dans la mer

Avec ses cactus candélabres, sa broussaille et sa poussière, Aruba ressemble par endroits à un petit Arizona des Caraïbes.
Photo: Avec ses cactus candélabres, sa broussaille et sa poussière, Aruba ressemble par endroits à un petit Arizona des Caraïbes.

Quand on a tout vu, tout bu, tout su des Caraïbes, Aruba peut encore rendre baba d'étonnement: kitschissime architecture rococoloniale, fonds sous-marins revisités dans leur façon d'être visités, vents véloces qui font virevolter les cerfvolistes aérotractés et... bizarroïde désert arizonesque. Incursion dans une île caribéenne pas comme les autres.

Au début, j'avoue avoir été rebuté par certaines façades bling-bling d'Oranjestad, le surdéveloppement à outrance de cette île où les seuls espaces vierges sont le ciel, la mer et quelques aires protégées, la cherté des prestations en général ainsi que les hôtels surdimensionnés qui se bousculent sur Palm Beach, dans le sud-ouest de l'île.

Puis, je me suis mis dans la peau d'un parent majeur et vacciné, qui a tout vu des Caraïbes, qui trimballe sa smala en vacances et qui cherche à varier de décor tout en s'échauffant le corps. Et j'ai commencé à comprendre pourquoi tant de vacanciers reviennent encore et toujours à Aruba, minuscule île de moins de 200 kilomètres carrés, où les 100 000 habitants donnent toujours l'impression de jouer du coude.

Située en deçà de l'orbite des ouragans mais directement sur la trajectoire des estivants, Aruba est assez sûre pour apaiser les parents en quête de destinations sans trublions et assez mûre pour attirer les poupons, nourrissons et autres moutards de tout âge. Entre autres avantages, la côte sud-ouest se décline en longs liserés sablonneux doucement inclinés et gentiment mouillés par l'écume, où une majorité d'établissements sont rompus aux besoins familiaux: programmes éducatifs, sorties sportives et activités ludiques sont ici assez nombreux pour occuper les membres les plus agités d'une tribu vacancière.

Pour meubler les temps libres, la marmaille peut aussi investir une apaisante ferme de papillons, visiter un surprenant sanctuaire d'ânes sauvages ou s'ébattre dans les jeux d'eau de l'île De Palm... tout en supportant du regard la disgracieuse usine de désalinisation voisine. Bref, Aruba n'est pas réputée pour attirer des cohortes de célibataires, quoique la fréquentation de certains bars endiablés d'Oranjestad, le week-end, donne envie de le devenir. Surtout lorsqu'on sait qu'il y a cinq Arubaises pour un Arubais.

À cet égard, la très affable population locale fait partie des raisons qui expliquent l'assiduité de tant d'étrangers, année après année. «C'est vrai que nous sommes aimables et accueillants, probablement à cause de nos racines caiquetios [amérindiennes], assure Nathalie Maduro, relationniste à l'Aruba Tourism Authority. En fait, nous sommes si réputés pour la qualité de notre accueil que nous recevons régulièrement des délégations d'autres pays, qui viennent ici pour l'étudier!»

Avec le vent

Mais il y a plus. Ici, le vent souffle constamment et jouissivement, juste assez pour se faire décoiffer un brin et rafraîchir les peaux burinées en maintenant la température ambiante autour de 27 degrés, toute l'année durant. Pas étonnant que, dans les Caraïbes, Aruba soit la Mecque plus ultra des véliplanchistes, cerfvolistes et autres adeptes de sports aérotractés, comme on peu le constater à Boca Grande ou à l'extrémité nord-ouest de Palm Beach, où des bouquets de voiles chamarrées s'agitent sur fond d'azur.

Sous l'étale, les activités originales ne manquent pas non plus. D'abord, un simple masque et des tubas permettent de lorgner de (très) près l'imposante épave de l'Antilla, un cargo allemand de 130 mètres envoyé par le fond en 1940 et dont le mât affleure en surface. Pour explorer plus longuement les profondeurs abyssales, le sous-marin Atlantis plonge pour sa part jusqu'à 40 mètres de profondeur, tandis que les scaphandriers en algue (i.e. en herbe marine) peuvent arpenter le plancher de la mer grâce aux cloches futuristes de Sea Trek, qu'on porte sur les épaules sans autre formalité. Enfin, ceux qui craignent la plongée-bouteille peuvent zieuter la faune et la flore sous-marine grâce à un équipement sous narines, le snuba, sorte de plongée en apnée avec oxygène assisté.

Relents amstellodamois de bon aloi

Avec à peine 2 % de chômage, Aruba compte peu de larrons en quête d'occasions, quoique les esprits s'échauffent parfois à Sint Nicolaas, croquignolet village où gravitaient jadis les 12 000 travailleurs qui oeuvraient à l'hideuse raffinerie qui dépare toujours Baby Beach, la plage locale. Car dans les bars un brin canailles de ce bled bigarré, la prostitution est toujours légale, ce qui a l'heur d'attirer quelques têtes brûlées par l'eau-de-feu ou l'abus de tabac qui fait rire: jadis partie intégrante des Antilles néerlandaises, Aruba forme désormais un État autonome au sein du Royaume des Pays-Bas.

S'il n'est pas possible, comme à Amsterdam, d'y faire du lèche-vitrine pour soulager ses poussées de libido, bien de petits relents amstellodamois se font sentir ici et là, à Aruba. D'abord, la capitale Oranjestad déploie un drôlatique échantillonnage d'architecture rococoloniale, tantôt gaiement peinturlurée, tantôt couverte de sucre blanc ou de glaçage à gâteau décoratif, comme si on avait voulu créer un décor hâtif.

Ensuite, si le parler principalement papoté est le papiamento — un curieux assemblage d'espagnol, de portugais, de néerlandais, d'anglais, de français, de langues africaines —, la principale langue officielle demeure la même qu'aux Pays-Bas. Du reste, l'île est aussi plate que l'ancienne métropole, avec un point culminant de 188 mètres, le système scolaire est le même que de l'autre côté de la Grande Glaque et on commerce ici en florins (arubais).

Là s'arrêtent cependant les comparaisons: à Aruba, peu ou prou de moulins à vent, pas de champs de tulipes au printemps ni de sabots de bois omniprésents, pas de vent du nord qui fait craquer les digues à Scheveningen. Et, surtout, les deux tiers de l'île sont couverts par une zone semi-désertique quasi unique dans la zone caraïbe.

Décor de western

Si l'arbre le plus répandu dans l'île, le divi-divi, dirige toujours ses branches dénudées dans la même direction — celle où s'en va le vent —, l'essentiel de la végétation de l'étrange parc Arikok, qui couvre un cinquième de l'île, pointe droit vers le ciel: dans ce décor digne d'un western, les cactus candélabres rivalisent avec le meilleur aloès du globe, les acacias jouxtent les bayahondes et la broussaille est toujours nimbée de poussière ambiante.

Au sol, crotales, scolopendres charnus et geckos ventrus partagent les lieux avec plusieurs représentants de la gent ailée, qu'on peut croiser en empruntant 34 kilomètres de sentiers de randonnée serpentant entre l'ancienne mine d'or de Miralamar, la grotte Fountein et ses pétroglyphes caiquetos, l'église Sainte-Anne ainsi que quelques habitations traditionnelles cunucu, construites avant que soit institué le parc national, en 1995.

Le long de la côte nord-est, les déferlantes rabotent furieusement les rocs rêches et glabres, exempts de végétation en raison des vents cinglants chargés d'embruns salés, qui ont depuis des lustres cramé le littoral au point de le transformer en terre de Caïn. L'ensemble forme un véritable petit désert déposé sur la mer, dont les ocres délavés tranchent avec le bleu intense des flots. Un désert qui se dégrade cependant sous les roues des innombrables quads, jeeps et autres véhicules qui foulent du pneu le parc lors des populaires safaris d'exploration proposés aux nombreux croisiéristes.

Pour maintenir la qualité de ce site et de bien d'autres à Aruba, on a entamé une vaste opération d'amélioration des infrastructures touristiques l'an dernier: en tout, 300 millions de dollars seront investis. Après avoir parachevé la rénovation du poste d'accueil du parc Arikok, on a entrepris de construire de nouveaux hôtels (on se demande bien où), d'améliorer la gare maritime, de délocaliser des conteneurs et des réservoirs à essence qui déparent le pourtour d'Oranjestad et de rénover les musées national et archéologique.

Mais hélas, trois fois hélas, pas un florin n'a été prévu pour implanter sous ces latitudes l'un des éléments les plus significatifs de la culture néerlandaise, et qui fait cruellement défaut à Aruba: le coffee shop.

En vrac

- Aruba est située dans les Îles sous le Vent, à 25 kilomètres du Venezuela et à environ cinq heures de vol de Toronto. Air Canada (www.aircanada.ca), Skyservice (en vol nolisé, www.skyserviceairlines.com) et certains transporteurs américains (de Québec et de Montréal, via les États-Unis) desservent l'île au départ du Canada.

- Même si on peut visiter Aruba toute l'année, l'automne et l'hiver sont très prisés alors que la basse saison s'étend d'avril à juillet.

- Côté hébergement, on dénombre une large palette d'hôtels, d'appartements et de villas, mais peu de B&B. En revanche, les voyageurs à petit budget ont accès à quelques rares établissements modiques, comme les Aruba Beach Villas (www.arubabeachvillas.com), tandis que le time-sharing a la cote.

Les plus fortunés préféreront le Marriott (www.arubamarriott.com), qui a l'avantage d'être le dernier hôtel de la longue enfilade d'établissements de Palm Beach. Enfin, la reine Béatrix a l'habitude de descendre au Tierra del Sol (www.tierradelsol.com) ou au Renaissance (www.arubarenaissance.com), lequel dispose d'une île privée.

- Si on n'y mange pas aussi bien qu'en Martinique, Aruba compte néanmoins plusieurs bonnes tables. À essayer: le Charlie's Bar, bistro capharnaüm sans flafla de Sint Nicolaas (www.charliesbararuba.com); le chic L.G. Smith's, pour ses appétissantes grillades et ses fruits de mer pansus (www.arubarenaissance.com); le Pinchos, où les produits de la mer sont servis sur une terrasse sur pilotis (www.interreps.nl/pinchos); le Simply Fish, dont l'excellente cuisine se déguste les pieds dans le sable (www.arubamarriott.com); le Papiamento, un ravissant manoir colonial réputé pour sa cuisine arubaise (www.papiamentorestaurant.com).

- Tant qu'à être sur place, on peut faire un saut de puce dans les autres «ABC Islands»: Bonaire et ses éblouissants sites de plongée (www.tourismbonaire.com) ainsi que Curaçao, dont la capitale, Willemstad, est classée au Patrimoine mondial de l'Unesco (www.curacao.com).

- À lire: les sections «Antilles néerlandaises» des guides Rough Guides to the Caribbean et Lonely Planet Caribbean Islands, ou encore les guides Fodor's et Frommers sur Aruba, Bonaire et Curaçao.

- Info: www.aruba.com.

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L'auteur était l'invité de l'Aruba Tourism Authority.

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