Dans la forêt d'Edward James, ce fou authentique

Comment expliquer cette oeuvre imposante de James, composée de 36 immenses palais depuis lesquels des escaliers sans issue tourbillonnent vers le firmament, sinon en disant qu’elle est un pur délire architectural rappelant un peu Gaudi, Borromini, Si
Photo: Agence France-Presse (photo) Comment expliquer cette oeuvre imposante de James, composée de 36 immenses palais depuis lesquels des escaliers sans issue tourbillonnent vers le firmament, sinon en disant qu’elle est un pur délire architectural rappelant un peu Gaudi, Borromini, Si

Certains artistes peuvent se contenter d'un studio, d'une toile, d'un bloc de savon et d'un peu d'imagination pour créer leurs oeuvres. Mais pas Edward James. Le richissime artiste écossais, lui, avait des idées de grandeur. C'est donc niché au coeur de la forêt tropicale mexicaine qu'il a érigé son jardin surréaliste plus grand que nature.

Xilitla, Mexique — Située à quatre kilomètres de la route municipale de Xilitla, un village perché à 1000 mètres d'altitude dans la région de San Luis Potosi, Las Pozas de James est la création la plus surréaliste qu'il ait réalisée entre 1949 et 1984, l'année de sa mort. Comment expliquer son oeuvre imposante, composée de 36 immenses palais depuis lesquels des escaliers sans issue tourbillonnent vers le firmament, sinon en disant qu'elle est un pur délire architectural rappelant un peu Gaudi, Borromini, Simon Rodia et Escher?

Une fois le premier monument traversé, l'impression d'être catapulté dans un autre monde, une sorte d'éden de verdure, nous happe. Partout où l'on porte les yeux, que ce soit vers le ciel ou en contrebas, des bouts de palais bétonné apparaissent à travers les épais feuillages de la jungle. Çà et là jaillissent des papillons multicolores. Le paradis, en presque mieux.

L'omniprésence de ces joyaux ailés aurait convaincu Edward James de se poser à cet endroit qui ne pouvait être que féerique. Il s'est approprié une partie de la jungle pour ne faire qu'un avec elle.

Les domaines aux formes organiques et géométriques porteuses de symboles spirituels se veulent en parfaite harmonie avec la nature et les sentiers s'ouvrent sur des cascades — les pozas — dont l'une est juchée à 80 pieds dans les airs.

Les visiteurs peuvent grimper sur les structures, toucher aux végétaux et se perdre (pour vrai) dans les méandres des constructions aux noms plus farfelus les uns que les autres. Du nombre, il y a «la Maison avec trois étages qui aurait dû en compter cinq», «le Temple des canards», «la Maison destinée à être un cinéma», «la Terrasse du tigre», «la Maison au toit de baleine». Ces noms évoquent souvent la faune et témoignent de l'importance qu'avaient les animaux pour l'artiste.

Un peu partout, des cages ont été construites à même les maisons pour les bêtes que possédait James: un étang pour ses tortues, une cage pour son boa constricteur, d'autres pour loger sa centaine d'oiseaux... Même son tigre avait sa demeure.

Dans «la Porte de saint Pierre et saint Paul», porte menant au paradis — mais munie métaphoriquement de lames, puisqu'on n'accède pas au paradis sans embûches —, on aperçoit trois épaisses colonnes de béton à la base plus épaisse, léchée de mousse. Elles représentent trois pattes d'éléphant. Trois? Pourquoi pas, puisque la quatrième se repose chez James, véritable trophée de chasse légué par son oncle.

On ne peut passer outre à la fortune d'Edward James, héritée de cet oncle. Pour réaliser son incroyable jardin au coût de cinq millions de dollars, il a vendu sa collection d'oeuvres surréalistes et, du reste, a dépensé sans compter. Son bon ami Salvador Dalí disait de lui qu'il était «le seul fou authentique». On ne peut que lui donner raison.

Chacune des demeures reste inachevée. Dès qu'une nouvelle idée bouillonnait dans l'esprit de l'exubérant James, il laissait tout en plan pour réaliser son nouveau fantasme artistique. Encore aujourd'hui, on peut observer au creux des structures des outils confirmant le passage du défunt créateur.

En 1987, un avocat mexicain, Plutarco Gastelum, a repris Las Pozas de James et le garde ouvert au public, sans espoir de faire du profit puisque l'endroit n'en a jamais généré. Pendant plus de quatre décennies, ce fou d'Edward James a parrainé sa famille. Une histoire d'amour, faut-il croire.

Avec les années, la mousse, les racines, le feuillage et des araignées aussi grosses qu'un oeuf d'autruche ont tranquillement repris possession des maisons érigées par l'artiste. La boue jalonne le sol et certains pans des constructions se sont affaissés, pluies et chaleur tropicales obligent. Le système électrique installé par le visionnaire artiste ne fonctionne plus. De toute façon, l'éclairage de cet empire serait trop onéreux. Mais les installations demeurent, au cas où des fonds permettraient de parer au passage des années où l'on a négligé d'entretenir la folie de James. Il y a beaucoup de «si», d'«au cas où» et d'«un jour».

Les années sont comptées avant que, dans cette compétition entre la nature et Las Pozas, la jungle ne reprenne vraiment son trophée.

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