Le vent de Buenos Aires

Le cimetière de Recoleta. En haut, à droite: exilé pendant la dernière dictature, Quino se retrouve aujourd'hui dans le métro de Buenos Aires à travers sa célèbre héroïne Mafalda.
Photo: Le cimetière de Recoleta. En haut, à droite: exilé pendant la dernière dictature, Quino se retrouve aujourd'hui dans le métro de Buenos Aires à travers sa célèbre héroïne Mafalda.

Cool et créative, composite et curieuse, attrayante et attirante, Buenos Aires est surtout complètement rompue à l'art de vivre. Et même si elle forme la douzième plus grande ville du monde, la capitale argentine demeure accessible, humaine et totalement envoûtante.

Buenos Aires — Ville à la grandeur vaguement déchue mais qui ne laisse jamais déçu, vieille âme écorchée par le joug effilé des juntes militaires, Buenos Aires a la trame et la fibre vibratoire d'une New York subtropicale, la dégaine classique des grandes cités d'Europe, et un panache bien à elle.

Dès qu'on y met les pieds, on se sent happé par sa verve et sa veine, on est saisi par ses singuliers stimuli, on sent la haute tension de ses courants nous darder l'épine dorsale.

Sa fougue à peine contenue trahit ses gènes espagnols, sa flamboyance feutrée fleure bon l'Italie et son attitude indolente rappelle qu'elle évolue sous de chaudes latitudes. Mais sa fierté d'être rappelle aussi son passé d'immigrante, une immigrante qui n'a pas le choix de réussir, au risque de devoir repartir.

Née aux abords d'un fleuve-mer auquel elle tourne toujours le dos, élevée à coups de vagues et de tsunamis d'étrangers, Buenos Aires n'est pas une ville mais une courtepointe d'agglomérations aussi bigarrées que distinctes.

Elle glisse élégamment le pas au son du tango dans Abastado, se nippe chic dans Recoleta, Barrio Norte ou le Haut Retiro, danse volontiers sous les gloriettes de Belgrano, joue la bobo insouciante sur les terrasses de Palermo Soho et l'agace-touriste devant les façades peinturlurées de La Boca, frise le tiers-mondisme dans ses villas miserias (bidonvilles), parade fièrement sur les docks de Puerto Madero et campe une grande dame d'Europe dans Monserrat et le Microcentro: vous avez dit la Paris d'Amérique du Sud?

Même si plusieurs cités de ce monde ont été comparées à la Ville lumière, la capitale argentine les bat toutes à plate couture. «Au XIXe siècle, c'est la volonté politique du maire de l'époque, Torcuato de Alvear, qui entraîne la transformation de sa ville avec Paris comme modèle, pour s'affranchir de l'Espagne et entrer de plain-pied dans la modernité en calquant ce qui se fait de mieux de l'autre côté de l'Atlantique», explique Silvia Gonzalez Verocay, guide et consultante en tourisme. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le maire a dû lancer «Paris tenu», comme on peut le constater autour de la Plaza San Martin ou sur de longs tronçons de l'Avenida Alvear, «l'avenue Foch» de Buenos Aires.

Un éclectisme anarchitectural

Aujourd'hui, c'est un incroyable éclectisme anarchitectural qui caractérise aussi la capital federal. D'une part, l'ouverture d'esprit de cette ville lui a permis d'absorber tous les styles et leurs contraires; d'autre part, dans les années 60 à 80, le béton sans bon ton a champignonné, porté par le souffle hasardeux d'une certaine conception de la modernité... et nourri par la main sans scrupule de toute la crapule porteña.

Loin d'être une vile ville-musée figée dans le temps, Buenos Aires est en constante évolution. Première ville UNESCO du design (un an avant Montréal), elle a transformé les entrepôts infestés de rats de Puerto Madero en élégant promenoir, intégrant notamment un pont piétonnier signé Calatrava et, plus récemment, un musée d'art argentin grâce à Amalia Lacroze de Fortabat, la femme la plus riche du pays. Dans un proche périmètre, le déluré promoteur Alan Faena a retenu les services de Sir Norman Foster pour concevoir The Aleph, un éblouissant projet résidentiel.

Complètement à genoux après la crise de 2001, Buenos Aires s'est donc relevée, non seulement parce que la nécessité est mère de l'invention mais aussi parce que cette ville sait faire beaucoup avec peu.

«Depuis la crise, design et créativité n'ont jamais été aussi ludiques, éclatés et délurés, comme si on avait fait table rase et qu'on ne voulait plus s'encombrer de codes», constate Silvia Gonzalez Verocay.

Dès lors, la gastronomie s'est réinventée, les hôtels chic et choc ont essaimé et les créateurs de tout acabit continuent de pimenter les rues de Palermo Viejo, de San Telmo et d'ailleurs. En pénétrant dans le MALBA — le musée d'art latino-américain —, on constate aussi que ce n'est pas d'hier que Buenos Aires compte son lot d'artistes allumés, en admirant l'oeuvre de Xul Solar — une sorte de Dali cubiste — ou celle de León Ferrari, comme son Christ crucifié sur un avion de chasse.

Ville insensée d'où émane un profond sentiment de liberté, Buenos Aires forme, tout compte fait, une sorte d'amalgame subtil entre une vieille dame vénérable et une jeune échevelée aux instincts décoiffants: c'est ce qu'on sent lorsqu'on s'assoit au sublime teatro Colon ou sous les vitraux Belle Époque du café Tortoni, puis qu'on assiste au Rojo Tango, la version moderne des spectacles de danse argentins, à l'hôtel Faena + Universe.

Cela dit, Buenos Aires a beau compter pas moins de 14 millions d'habitants, se déployer avec une envergure tentaculaire et être traversée par la plus large avenue du monde (Avenida 9 de Julio, 125 mètres!), elle garde par endroits une dimension très humaine et permet de vivre un peu partout une multitude de petits moments empreints de sérénité.

Aux puces de San Telmo

Un dimanche de décembre, comme tous les dimanches, rue Defensa. Sur quelques kilomètres, cette mignarde artère un brin décatie du quartier de San Telmo se transforme en marché aux puces. Elle est alors envahie par des piétons, des brocanteurs d'un jour, des amuseurs à mater, des vendeurs de calebasses à maté, sans compter tous ces colporteurs de portraits du Che et de trucmuches du Paraguay ou de la Bolivie.

Le petit vieux qui figure dans les guides de voyage joue encore de la guitare devant une affiche de Carlos Gardel, et la même maman indienne vue la veille sur l'avenue Florida plante aujourd'hui ses marmots à San Telmo pour qu'ils jouent n'importe quoi sur leur micro-accordéon afin de soutirer une larme et trois pesos aux flâneurs. «Hé, barbarito, t'as pas vu que nous sommes misérables?», dit-elle du regard à un impassible passant.

À travers tout ce fatras, un petit orquesta tipica s'est improvisé une scène sur un coin de rue: des violonistes, un vieux piano en équilibre sur le trottoir, des joueurs de bandonéon et un violoncelliste adossé à un bac à rebuts rempli de gravats. Puis, le chanteur au coffre puissant entonne un air larmoyant, cinq doigts sur la poitrine, les cinq autres plantés dans le ciel. Tout le monde s'arrête et s'assoit sur les pavés sales pour écouter couler la musique, et tant pis pour la jupe et le pantalon souillés.

Si ce moment de grâce ne laisse personne de glace, il est aussi très révélateur du caractère de cette ville, qui sait se faire chic, élégante et raffinée, mais qui peut tout aussi bien ne se formaliser de rien. Perpétuellement décontractés, les Porteños (habitants de Buenos Aires) sont non seulement agréables à regarder, ils sont aimables à côtoyer, faciles d'accès, curieux et intéressés par l'autre, surtout s'il est étranger.

«Parce que nous sommes un pays d'immigrants et de déracinés et que nous avons longtemps été isolés et loin de tout, nous avons toujours aimé avoir des nouvelles du reste du monde», explique Silvia Gonzalez Verocay. Mieux: les Porteños se soucient du bien-être de leurs hôtes, toujours en train de mettre en garde les étrangers contre les voleurs à la tire.

«Ils sont presque paranos pour nous, alors que nous ne nous sentons jamais menacés», expliquent Linda et Kurt Fernandez, deux Texans qui ont fui la bêtise des États-Honnis de Bush pour s'établir à Buenos Aires et y faire la vie de rentiers. «Nous nous sommes acheté un appartement et nous allons au resto une, sinon deux fois par jour. C'est si modique! Et puis, l'art de vivre et la qualité de vie sont exceptionnels ici... »

Sur 143 villes recensées par l'Institut Mercer, Buenos Aires arrivait au 138e rang pour le coût de la vie en 2008. Cela dit, tous les Porteños disent qu'ils vivent la situation contraire; à leur décharge, il faut dire que depuis, l'inflation est passée du petit trop au grand galop. Le ton monte et l'impatience commence d'ailleurs à se faire sentir: gare aux rappels des concerts gratuits de casseroles...

Même le sublimissime cimetière de Recoleta, le «Père-Lachaise argentin», n'échappe pas aux vicissitudes économiques. Dans ce fabuleux microcosme de la ville, où tous les styles jadis en vogue se retrouvent, les mausolées pour richards côtoient des caveaux abandonnés et vandalisés parce que certaines familles n'ont plus les moyens de les entretenir.

Comme à l'autre Père-Lachaise, les attroupements se forment autour du dernier logis des célébrités locales, à commencer par Eva Peron, qui ne repose toujours pas en paix vu le nombre de badauds qui se pressent sur sa tombe.

Avec toutes les tribulations dont elle et son mari ont été la cible, sa sépulture nous rappelle également que le cimetière de Recoleta est plus qu'une nécropole, c'est un concentré modèle réduit de l'histoire de Buenos Aires: d'un côté le faste, la splendeur et la richesse; de l'autre la grandeur vaguement déchue, une vieille âme écorchée par le joug effilé des juntes militaires et leur règne de sang.

En vrac

- Le transporteur chilien LAN (www.lan.com) relie Toronto à Buenos Aires plusieurs fois par semaine via Santiago du Chili, avec une (pénible) escale à New York. De Montréal et de Québec, on peut se rendre à Toronto plusieurs fois par jour et parfois pour trois fois rien sur les ailes de WestJet (www.westjet.com). Au départ du Québec, mieux vaut cependant rallier Miami en vol direct et transférer sur le vol quotidien et direct de LAN sur Buenos Aires (neuf heures de vol).

- La petite entreprise Cultours (www.cultours.com.ar) propose plusieurs découvertes de la ville à pied, en compagnie de jeunes guides allumés et très politisés. De son côté, la galerie Galeria de Arte 5006 (www.galeriadearte5006.com.ar) organise des rencontres avec les artistes contemporains qu'elle représente, tandis que La Bicicleta Naranja (www.labicicletanaranja.com.ar) offre d'intéressants circuits guidés à vélo.

- Coup de coeur pour Silvia Gonzalez Verocay, d'Argentine Voyages spécialisés, qui sait tout faire sur mesure: visite des hauts lieux architecturaux de la ville, rencontre avec des créateurs originaux, virée des meilleures soirées tango... En plus d'être hyper sympa et efficace, cette organisatrice de choc connaît tout le monde, parle un très bon français et accuse un faible avoué pour le Québec — d'ailleurs, elle a déjà reçu une mission diplomatique de Lucien Bouchard. Pour la joindre: % (54+11) 4799-2052 ou argexp@arnet.com.ar.

- À lire: le guide Time Out Buenos Aires, extrêmement à jour, ou le Lonely Planet Buenos Aires, également bien.

- Renseignements: www.bue.gov.ar.

- L'auteur était l'invité de LAN et de WestJet.

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Collaborateur du Devoir

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