À bord de L'Aranui 3 - La croisière du peuple

Sur Faku Hiva, de jeunes Marquisiennes se produisent régulièrement pour les étrangers de passage.
Photo: Sur Faku Hiva, de jeunes Marquisiennes se produisent régulièrement pour les étrangers de passage.

Depuis plus de 20 ans, un cargo mythique ravitaille l'un des archipels les plus isolés du globe, tout en permettant à 200 croisiéristes d'être les témoins privilégiés du quotidien de ses habitants. Embarquement immédiat pour une croisière unique et totalement envoûtante aux îles Marquises.

Juché au sommet de l'une des grues de l'Aranui 3, je regarde manoeuvrer Mahalo Pahuatini, le balèze grutier de ce cargo à bord duquel je me suis embarqué quelques jours plus tôt. Couvert de pied en cap de saisissants tatouages, Mahalo manie ses deux manettes de contrôle comme s'il pêchait des toutous dans un jeu de foire. Sauf qu'au bout de la pieuvre de chaînes qu'il dirige avec une réelle maestria, une pelle mécanique de plusieurs tonnes oscille au-dessus de huit malabars qui courent et gesticulent dans tous les sens sur une barge balancée par la houle.

«Même s'il y en a un qui me fait signe de laisser descendre la charge, je ne bronche pas tant que je ne vois pas tous mes gars en bas», indique Mahalo. Aujourd'hui, la mer est relativement calme, mais aux îles Marquises, c'est loin d'être toujours le cas. Par mauvais temps, tout bouge dans tous les sens: la barge pilonnée par les vagues, la charge soufflée par les vents, les marins qui grenouillent en évitant de tomber à l'eau ou de recevoir une poutre en pleine poire... Et paf! Mahalo vient de déposer la pelle mécanique sans heurt.

Sur les 17 éblouissantes escales marquisiennes de l'Aranui 3, seules trois se font à quai. Le reste du temps, le cargo demeure en rade et le déchargement se fait par barge, à l'aide de l'une des deux grues qui émergent du pont avant. Dans cet archipel fantasmagorique perdu dans le nord-est de la Polynésie française, à 4800 kilomètres des Amériques, la mer est trop turbide et les baies, trop rares ou pas assez profondes pour qu'il en soit autrement.

Bien plus salutaire qu'on ne le croit, le travail de Mahalo est en fait vital pour la survie des Marquisiens. À peine quatre petits aéroports relient l'archipel au reste du monde et, hormis l'Aranui 3, qui transporte aussi la plupart des touristes, seul un autre cargo, le Taporo IV, approvisionne les Marquises.

Vu de la proue, l'Aranui 3 est un authentique cargo dont les cales et les conteneurs peuvent stocker jusqu'à 2000 tonnes de fret; vu de la poupe, c'est un véritable navire de croisière capable d'accommoder 200 passagers avec tout le confort et les commodités d'un paquebot.

À bord, les croisiéristes ont le choix entre le dortoir, la chambre ou la suite avec balcon privé. Mais une fois dans la salle à manger, tout le monde se retrouve sur le même pied d'égalité et partage les mêmes repas, les mêmes vins et la même table, dans une ambiance décontractée et sans chichis. La formule plaît tellement que les accros sont de plus en plus nombreux.

«Je reviens presque chaque année, explique Ursula Schultz, une Allemande septuagénaire férue de voyages et abonnée à l'Aranui 3. La mer est sublime, les Marquises sont incroyablement belles et, pour le prix d'une place en dortoir, j'économise et je peux voyager plus longtemps, ailleurs en Polynésie.»

Au départ de Papeete, à Tahiti, l'Aranui 3 réalise en deux semaines une tourneboulante boucle de 3400 kilomètres en ralliant les six Marquises habitées. Chacune d'elles se distingue: Hiva Oa garde la mémoire de Brel et Gauguin; Ua Huka, l'île aux chevaux, est la plus désertique; Tahuata forme la plus petite des îles habitées; Nuku Hiva est la plus vaste, la plus peuplée et la plus développée; Fatu Hiva demeure presque aussi sauvage que lorsque Thor Heyerdal y a séjourné; et Ua Pou, la bien-nommée île-cathédrale, dresse ses pitons irréels vers l'abîme du ciel. Mais peu importe où ils débarquent, les passagers ont toujours droit au même privilège: jouer les badauds du quotidien des Marquisiens.

Badins badauds ébaubis

Ce matin, l'Aranui 3 est à quai à Hakahau, principal village de l'île de Ua Pou, renversante de beauté âpre avec ses sublimes necks (colonnes basaltiques) qui s'élèvent comme autant de colossaux clochers de lave durcie. Tandis que Mahalo transvide les cales, l'incessant ballet du va-et-vient des villageois s'entame au pied de la coque. Les caisses s'empilent sur le quai, les portes des conteneurs frigorifiques s'ouvrent en laissant s'exhaler de blancs nuages de vapeur de glace et les Marquisiens travaillent à la chaîne pour charger leur camionnette.

Il y a de tout: des vivres, du courrier, des pièces de rechange d'auto, un scooter, un mât de voilier, des poutres, des médicaments, des sacs de gravier... Inversement, les Marquisiens apportent au quai les denrées qu'ils exportent: le coprah, cette chair de noix de coco séchée utilisée dans la fabrication du monoï, mais aussi le noni, ce pestilentiel fruit dont les vertus (notamment celle de prolonger la vie) lui ont récemment valu un réel engouement, surtout aux Bêtas-Unis.

D'ailleurs, nombreux sont les Marquisiens à avoir délaissé la coprahculture, trop laborieuse, pour s'adonner à la noniculture, plus simple et tellement plus rentable. Mais comme d'autres pays s'y sont mis aussi, avec des coûts de revient moindres, bien des Marquisiens en ont pris pour leur rhume.

Le taux de chômage actuel, en hausse, est d'autant plus pénible que les problèmes qui en découlent, éthylisme et violence conjugale compris, mijotent depuis longtemps dans la marmite de l'insularité. À l'église de Hakahau, en cette période de carême, cette triste réalité émerge à travers les messages que les enfants ont inscrits sur des tableaux: «Maman, arrête de te disputer avec Papa; Papa, arrête de mentir et de boire de l'alcol [sic]...»

«Pourtant, les Marquisiens sont de doux agneaux, des hommes roses qui participent aux tâches ménagères et de très bons pères, du moins dans les premières années de l'enfance», note Ursula Schultz. Dans l'ouvrage phare Les Marquises, archipel de mémoire, l'archéologue et journaliste Ève Sivadjian relève pour sa part que, «dans les autres pays, les enfants pleurent quand ils vont à l'école [...]; aux Marquises, ils s'y précipitent avec joie parce qu'on s'occupe d'eux»...

La renaissance d'un peuple

Le lendemain, de tôt matin, l'Aranui 3 est déjà à quai dans le port de Taiohae, capitale de l'île de Nuku Hiva, la plus grande des Marquises. L'un des points forts de l'endroit demeure sans conteste la cathédrale des Marquises, qui symbolise la renaissance de la culture marquisienne dans les années 70. Il n'y a pas si longtemps, bien malin celui qui aurait pu croire en la survie du fait marquisien en Polynésie française.

«Découvertes» par hasard en 1595 par l'explorateur espagnol Mendana, colonisées puis corrompues par des Européens aux moeurs légères (baleiniers, batteurs de grève, aventuriers sans vergogne...) avant d'être évangélisées, elles ont bien failli voir leur peuple et leur culture carrément éradiqués.

«Quand Robert Louis Stevenson est venu passer deux mois aux Marquises, en 1888, on voyait tellement de gens mourir que ça en devenait normal; les jeunes finissaient presque par imiter les mourants», déplore Pascal Erher, consultant en tourisme et guide-conférencier sur l'Aranui 3.

En 1920, il ne restait plus que 2000 Marquisiens sur les 100 000 que les îles ont déjà comptés. Arrive bientôt le Dr Louis Rollin, qui réapprend aux Marquisiens les gestes d'hygiène, eux qui étaient désormais plus préoccupés par leur survie que par leur culture. Il sera suivi de monseigneur Le Cléac'h, qui jette aux orties le code Dordillon et ses préceptes conservateurs tout en incitant les Marquisiens à revenir aux valeurs traditionnelles. Aujourd'hui, 10 000 Marquisiens habitent les Marquises, alors que la diaspora est beaucoup plus imposante.

Petit à petit, les Marquisiens ont ainsi redécouvert leur culture, leur artisanat, leurs chants et leurs fêtes: magnifiques tapa (dessins sur écorce) sur Fatu Hiva; sculpture sur os sur Tahuata; bois de tou ou de miro finement ciselé sur Ua Huka, et surtout renaissance, partout aux Marquises, de ces tatouages qui comptent parmi les plus ravissants du globe.

Aujourd'hui, nombreux sont les Marquisiens à fièrement parer leur corps de ces sublimes gravures corporelles par quête d'identité. À commencer par Mahalo le grutier.

«Tu vois ce tatouage; il évoque mes ancêtres venus d'Hawaii, dit-il. Et celui-là, il date de la reprise des essais nucléaires à Mururoa.» Inutile d'insister pour en savoir plus sur les autres motifs qui couvrent près de la moitié de son corps, il n'en fera rien: chaque tatouage est lié à l'histoire personnelle et aux moments charnières de celui qui le porte, et lui seul peut en dévoiler ou non la teneur.

«En général, les Marquisiens se gardent bien de le faire, même avec moi qui les fréquente depuis 50 ans», explique l'anthropologue Robert Suggs, sommité mondiale ès Marquises et conférencier sur l'Aranui 3.

S'il s'est autant entiché des Marquises, c'est notamment en raison de la forte concentration de sites archéologiques et de me'ae, ces lieux de culte lithiques étalés en plein air, qu'on trouve un peu partout. Dans l'île d'Hiva Oa, le site de Puamau compte même le plus grand tiki (statue d'une divinité) de toute la Polynésie française.

À Nuku Hiva, où Herman Melville, auteur de Moby Dick, a jadis été fait prisonnier par les cannibales de Taipi, Robert Suggs soupire devant un autre site. «Si on m'en donnait le droit, je le fouillerais et je ne mettrais pas longtemps à trouver des ossements humains», assure-t-il. Mais il faudrait qu'il s'adjoigne des archéologues locaux qui aient cette volonté; or ces sites sacrés sont auréolés de tapus (interdits) qui empêchent tout étranger de s'adonner à des fouilles. A fortiori de nos jours, alors que les Marquisiens sont en pleine reviviscence culturelle et identitaire.

Pascal Ehrer fait ainsi partie d'une frange de la jeunesse marquisienne qui prône un renouveau culturel par la remise au goût du jour du riche passé marquisien. Ses mots d'ordre: prise de conscience, retour aux sources, respect de l'environnement et développement d'un tourisme durable, lequel passe notamment par la classification de certains sites et paysages sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.

Entre autres choses, on compte aussi développer le plein air — une sage décision compte tenu du relief absolument éblouissant des Marquises — et peaufiner le concept de village d'accueil qui existe déjà sur l'île de Ua Huka: quand les croisiéristes de l'Aranui 3 arrivent à Hapatoni, tous les habitants du village se donnent le mot pour danser, festoyer et fraterniser... comme cela se faisait tout naturellement aux temps jadis.

Sur quoi d'autre encore misent les Marquises? Bien peu de choses, en fait. Ici, pas de lagons luminescents ou de plages idylliques comme aux Tuamotu; peu ou prou de plages, hormis quelque bande de sable volcanique esseulée; foin de barrières de corail comme aux Gambier, à cause du frigide courant de Humboldt, qui remonte de l'Antarctique; et zéro bungalow sur pilotis, comme aux îles de la Société: les falaises, rêches et dantesques, tombent raides en abrupts à-pics dans la mer, une mer impitoyable et d'autant plus inoubliable qu'elle ne voit croiser presque personne, hormis les méduses et les requins marteaux.

Et c'est justement là que réside l'intérêt de cet archipel fruste, sauvage et grisant, égrisé par les ressacs, laminé par les déferlantes, dont l'ineffable splendeur brute émerge de nulle part pour s'imprégner à jamais dans nos souvenirs. Exactement comme lorsque Mahalo le grutier grave dans sa chair tous les moments forts de son existence pour qu'ils soient présents en lui chaque jour de son existence.

En vrac

À moins de posséder son propre voilier, l'Aranui 3 demeure le meilleur moyen — et le plus abordable — d'explorer les Marquises. À bord, d'excellentes excursions (pour la plupart gratuites) sont proposées pour découvrir chacune des îles en compagnie de guides chevronnés. Le choix est fort varié: randonnée pédestre, équitation, visite des sites archéologiques, petits musées, baignade, plongée, magasinage d'artisanat et repas copieux aux meilleures tables. À l'aller et au retour, l'Aranui 3 fait aussi escale dans les édéniques Tuamotu, ce qui compense pour la rareté des plages et l'absence de lagons des Marquises.

Offert toute l'année, le périple de deux semaines sur l'Aranui 3 coûte de 1800 à 4400 euros (2900 $ à 7100 $) tout compris (dont le vin aux repas), mais sans l'avion. La basse saison s'étend d'octobre à mai.

Air Tahiti Nui relie New York à Papeete en vol direct (13 heures), deux ou trois fois par semaine selon la saison.

Renseignements: www.aranui.com, www.airtahitinui.com, www.marquises.pf, www.tahiti-tourisme.com.

À lire: surtout le Lonely Planet Tahiti (en français), mais aussi l'Évasion Bleu et le Géo, moins complets. Un must: Les Îles Marquises, archipel de mémoire, Autrement, Paris, 1999.

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Collaborateur du Devoir

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L'auteur était l'invité de l'Aranui 3 et d'Air Tahiti Nui.