îles de la madeleine - Châteaux de sables émouvants

Photo: Isabelle Chagnon
Photo: Photo: Isabelle Chagnon

Les îles de la Madeleine, c'est une enfilade de terres bordées de sable, de falaises et de rochers, balayées par des vents qui sont soit très violents, soit moyennement méchants ou passablement pernicieux. Et parmi les grains partout présents, on s'invente ou on se construit des châteaux... de sables émouvants.

Grande-Entrée — Aux îles, il y a bien longtemps, Dieu devait avoir dans son atelier de création une main armée du scalpel d'un sculpteur pointilleux et l'autre occupée par un ventilateur géant. Car il est impossible de vous faire le coup des terres gorgées de verdure luxuriante et bercées par la brise au milieu du Saint-Laurent. Ici, le vent est roi et maître. Vents machos qui soulèvent les jupes des belles étrangères en bord de crique ou vents cathos qui font sonner les cloches hors des heures de messe.

Il y a d'ailleurs, à l'intérieur de chaque édifice religieux, un signe extérieur de richesse éolienne: le miroir de l'entrée, juste après la porte. Non pas que le maquillage vite fait, bien fait soit l'apanage des Madeliniennes, mais le miroir permet tout simplement aux femmes de pêcheurs de pouvoir se confesser à tête reposée et, surtout, recoiffée.

Les vents corsaires, eux, s'attaquent aux navires pour les projeter sur des récifs pointus ou les faire tournicoter dans des fonds marins où seuls les homards savent danser. D'après une gravure des îles, qui fait dans le vieux coup de crayon et la carte maritime très près de celle griffonnée par Jacques Cartier, on peut répertorier les naufrages connus de bateaux inconnus.

On peut en compter 152 en l'espace de quelques décennies! Quand, tout récemment, nous avons assisté à la tristesse d'un peuple autour de la disparition de ses chasseurs de phoques, j'ai tout de suite pensé à cette carte. Devant la disparition des marins ou des pourfendeurs de vagues, tout le monde se ressemble un peu: on est malheureux ou on sent un vide, un gouffre d'absence, une perte non méritée.

Il y a des nuits où le vent madelinot m'a fait songer aux bateaux inconnus, aux femmes infidèles et aux marins outranciers. Pourtant, il y a certains avantages à être dans le vent: pollution atmosphérique et harcèlement du moustique inexistants. Les insectes ailés sont d'ailleurs peu nombreux. Si une libellule de bonne taille ou un maringouin de bonne famille décidaient de prendre un peu leurs aises, les vents les ramèneraient vite sur terre, du côté de l'île du Prince-Édouard dans le meilleur des cas, ou vers le Labrador si leur signe zodiacal est ce jour-là à tendance négative.

Cela m'a donné l'idée d'écrire un essai sur la vie d'un moustique des îles, émigré éolien au Labrador, cherchant en vain des peaux tendres, des fesses dodues, des jointures adéquates. Par trop d'errances, il se suicide dans la bouche d'un ours qui pêche le saumon un matin de juillet...

Le vent, aux îles de la Madeleine, c'est aussi la base du camp d'entraînement des oiseaux, qu'ils soient résidants ou migrateurs. Que de fous de bassan qui musclent leurs ailes, de mouettes tridactyles et de cormorans qui agitent leurs plumes! Quel bonheur de voir un héron jouer au supersonique, un macareux s'amuser à culbuter un rocher ou un minipingouin faire du surf! Un soir, j'ai observé une marmette de Brünnich jouer dans le soleil couchant. C'était comme une ballerine du Bolchoï qui brûlerait d'envie de venir danser aux Grands Ballets madelinots. Technique, efforts, virtuosité et passage soudain vers l'ouest en coup de vent...

Je terminerai le syndrome du vent par l'aspect peut-être le plus positif: inutilité de la sécheuse durant la belle saison en territoire madelinot. Qu'il est touchant de découvrir les intimités de ses habitants au fil des routes! Que de bobettes, de salopettes, de carpettes et autres linges de maison sur les cordes à linge!

Un jour, je me suis arrêté devant ce que je croyais être un fil à linge qui revendiquait une culotte féminine d'une grandeur incroyable. Cela ressemblait aux filets de pêche dont se servaient auparavant les pêcheurs européens pour soulever de la sole ou du carrelet. Je suis resté un long moment les yeux fixés sur la portion de tissu qui volait au vent et me suis aperçu que c'était un cerf-volant à saveur comique. Un détail: pour les parents aussi bien que les enfants, apporter son cerf-volant n'est pas une fanfaronnade.

Depuis quelques années, certaines maisons se sont donné des couleurs de bonbons et c'est toujours avec joie qu'on se retrouve, l'espace d'un virage, devant une maison jaune, verte, bleue, mauve ou tirant sur un rose de conte de fées, à travers collines et petits chemins, au-dessus des falaises ou quelquefois harmonieusement cachée dans un champ qui revendique l'unicité.

Et puis les deux extrêmes, les forcenés des idées, les empêcheurs de tourner en rond, les purs, les durs, les doux... du côté de Havre-Aubert ou de Grande-Entrée. C'est également ici que les paysages sont les plus lyriques, les plus édentés, les plus secoués par le scalpel du sculpteur précédemment nommé. De petits ports, de grosses falaises, des collines doucereuses, des maisons qui jouent aux meilleures palettes... La capitale du homard, le meilleur loup-marin au monde, c'est ici, dans cette enfilade de criques. Et puis les gris de la Grave, histoire et tourisme intensif. Les faiseurs de sable ne sont pas très loin.

Et, entre tout cela, les identités colorées précédemment nommées de l'île du Havre-aux-Maisons, avec ses sinuosités et ses hérons bleus qui se font la nique dans la Petite Baie. Le chemin des Échoueries, la dune du Sud... Pointe-aux-Loups avec ses plages, ses coques.

Il y a aussi les Anglos de Grosse-Île, avec son île Brion, le rocher aux oiseaux et les intimités portuaires de Old Harry et d'East Cape. Toute cette insularité a pourtant quelque chose en commun: on ne s'ennuie pas. Cela vient bien sûr du langage des Madelinots, coloré, exagéré, excessif dans la véracité après les inepties du syndrome hivernal. Mais cela vient surtout du dépaysement total d'une terre québécoise perdue en mer. Mais pas si perdue que cela.

Car ce peuple s'est fabriqué à coups de stars du sable, des écumes et des coutumes éoliennes. Il n'y a aucune raison de leur donner un nom. Les insulaires vivent trop dans l'étroitesse de la connaissance pour qu'on les nomme, cela serait exagéré. Mais je vous souhaite de rencontrer ce capitaine homardier qui, l'hiver, se penche sur ses rabots et ses limes pour constituer des oeuvres magistrales en bois qui vont prendre place dans des églises ou chez des particuliers.

Il y a tout à côté l'institutrice à la retraite qui rêve encore à des leçons du tout-savoir pour le plus grand nombre de jeunes insulaires. Il y a celui qui aimait pêcher aussi bien le requin que les féminités dans toutes les eaux.

Il y a la capitaine de bateau sourde et muette qui pousse des cris à ses marins et à ses homards en se faisant comprendre. Il y a ce peintre madelinot qui a sévi en France et au Québec, mais qui revient toujours dans les faubourgs de la Grave prendre note des herbes qui ont poussé, des oies qui ont grandi et des gris qui ont perlé. Il y a un capitaine qui vend son bateau, faute d'avoir fait assez de sorties en mer pour des touristes qui ne comprennent rien à la pêche au maquereau.

Il y a celle qui taille des chapeaux dans du loup-marin et qui, l'été, taille en pièces dans des monologues fort courus la petite communauté qui l'entoure, une espèce d'Yvon Deschamps au féminin qui a en plus l'humour marin et salin. Il y a l'accordeur de pianos, l'aïeule qui connaît un répertoire impressionnant de chansons locales, et il y a le Viking qui traîne, en guise de drakkar, une armada de personnes qui font tout pour rendre un séjour aux îles des plus agréable. Et il y a la mer qui court...

Chaque année, je me retrouve le plus souvent avec ma fille à Old Harry, du côté de l'immense plage de la Grande Échouerie. Chaque année, on se fabrique un château avec des sables de différentes tailles et différentes formes. Elle est le plus souvent la fée des roches et des grains de sable. Je suis son corsaire des vents et nous nous étendons sur le sable au pied du château fini. Au large, un loup-marin sort la tête pour plonger de plus belle dans ce qui reste du ponton de Old Harry. Nous chantons et nous crions à tue-tête pour parler plus fort que la mer. Quand nos mains se rejoignent, ma fille est presque endormie.

Que les sables ici sont émouvants.

En vrac...

- Pour le concours des châteaux de sable et autres nombreuses festivités estivales: 1 877 624-4437, www.tourismeilesdelamadeleine.com. On peut commander une excellente carte intitulée Parcours cyclables et lieux de marche aux Îles.

- Côté hébergement, le Club Vacances des îles a changé sa décoration intérieure et son nom pour La Salicorne. On a équipé les chambres, plus champêtres, de télés à écran plat, et le séjour se veut lié au milieu qui l'entoure, c'est-à-dire la communauté de Grande-Entrée. Deux guides naturalistes sont sur place pour évoquer la faune et la flore. L'île Boudreau n'est pas loin et de nombreuses excursions et activités sont prévues chaque jour, que ce soit la découverte des falaises en kayak ou la marche le long des dunes. Il y a aussi des activités prévues quotidiennement pour les enfants qui accompagnent leurs parents. Accès Internet avec plusieurs postes de réception et animations locales en soirée. 1 888 LES ILES.

- Un des moyens pour aller aux îles en voiture est de partir de Montréal et de monter son véhicule sur le bateau Le Vacancier le vendredi midi pour arriver aux îles le dimanche matin en parcourant le Saint-Laurent. On peut également prendre un traversier qui part de Souris et qui rejoint les îles en quelques heures. C'est le groupe CTMA qui affrète ces deux navires. Je vous suggère d'aller faire un tour du côté de la Fondation Madeli-Aide, qui fêtera cette année ses dix ans révolus d'existence par trois repas au homard à bord du navire CTMA Vacancier. Le mercredi soir 11 juin à Québec, le jeudi soir 12 juin à Montréal et le vendredi midi 13 juin à Montréal. La Fondation Madeli-Aide a pour mission de distribuer des bourses d'étude aux étudiants qui, après le secondaire aux îles de la Madeleine, doivent poursuivre leurs études collégiales et universitaires à l'extérieur. C'est une occasion de découvrir le navire, de poser des questions et d'aider de jeunes étudiants. http://www.madeli-aide.org.

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Collaborateur du Devoir