Taiwan, l'autre Chine

Le Grand Hôtel de Taipei est le plus grand édifice d’architecture chinoise traditionnelle au monde.
Photo: Le Grand Hôtel de Taipei est le plus grand édifice d’architecture chinoise traditionnelle au monde.

Si Taiwan était un jus, on pourrait lire sur son étiquette: «Concentré de Chine ancienne à 100 %.» Nulle part ailleurs trouverez-vous l'histoire et la culture chinoises exposées aussi clairement. «Il n'y a pas eu de révolution culturelle ici et nous utilisons les caractères chinois traditionnels, ce qui nous donne un rapport direct avec la littérature et la calligraphie anciennes», explique Chung-tien Chou, directeur du Mandarin Training Center de la National Taiwan Normal University. C'est la plus grande et la plus prestigieuse des écoles de mandarin de Taipei.

Taipei — Les Taiwanais se voient comme les gardiens de la culture chinoise authentique. Leur argument massue est le plus prestigieux des musées d'art chinois au monde. Le Musée national du palais (nommé «musée du vieux palais» en chinois) est centré sur 6500 objets d'art extirpés du palais impérial de la Cité interdite par les troupes de Tchang Kaï-chek (le grand opposant de Mao Zedong) en marge de la révolution communiste des années 1940.

En clair, plusieurs des plus grandes oeuvres de l'art chinois antique ne sont pas en Chine populaire mais à Taiwan, en République de Chine!

Le Musée national du palais est la plus forte attraction touristique de Taiwan. Pourtant, beaucoup d'Occidentaux repartent déçus par ce musée. Les objets d'art y sont petits et subtils. On y trouve beaucoup de ces sculptures miniatures qui ravissaient les empereurs ainsi que des casse-tête de céramique et de jade qui sont des merveilleuses d'ingéniosité. Mais cet art chinois miniaturisé est souvent un plaisir d'initiés.

Néanmoins, certains articles demeurent gravés dans les esprits, comme ce chou blanc et vert taillé en suivant les teintes naturelles d'une pierre de jade blanche et verte. Il y a aussi ce tableau du XIIIe siècle montrant un chat bondissant de surprise, prenant une pose introuvable dans l'art occidental.

Six des 23 millions d'habitants du pays habitent Taipei. Cette capitale pas très jolie charme plutôt par sa gentillesse et sa vitalité. Habitués aux Occidentaux, les Taiwanais sont affables et fiers; personne ne quête ou ne harcèle pour vendre quoi que ce soit.

Les marchés de nuit de Taipei sont féeriques et gais. Et ce sont des lieux de rassemblement populaires extraordinaires. Familles, couples et amis s'y retrouvent pour bien manger pour pas cher. La spécialité est l'omelette aux huîtres, un plat doux et délicat.

La gastronomie de Taiwan est peut-être la plus intéressante du monde chinois. Pourquoi? En 1948-49, quand les fidèles de Tchang Kaï-chek fuient la Chine de Mao et se réfugient à Taiwan, ils emmènent avec eux une forte proportion des meilleurs chefs de toutes les provinces de la Chine. Il en résulte une concurrence féroce entre les chefs pour s'arracher les clientèles huppées de Taipei. Rivalisant d'ingéniosité et de virtuosité, les chefs exilés à Taipei ont créé une nouvelle gastronomie tirée de la fusion des meilleures cuisines chinoises.

Et ils ont profité des largesses alimentaires d'une île au climat semi-tropical (similaire à celui de la Floride) où tout pousse, s'élève ou se pêche.

Le grand paradoxe taiwanais

Le grand, très grand, immense paradoxe de ce Taiwan «concentré de Chine» est que la longue histoire de cette île n'est pas très axée sur la Chine. En effet, les autochtones de l'île formaient la population de langue polynésienne la plus «nordique» du Pacifique. Leurs us et coutumes étaient liés à ceux des autochtones des Philippines et des autres îles du Pacifique Sud. À la grande époque ancienne, ce qui est devenu Taiwan ne faisait pas partie de l'Empire du milieu.

Les Hans, peuple dominant de la Chine, n'ont commencé à prendre pied sur cette île qu'au XVIIe siècle. Au XIXe siècle, la colonisation chinoise de ce qu'on nommait Formose a été interrompue par l'invasion des Japonais. La colonisation nipponne a duré jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Elle a laissé des traces profondes et assez positives. Les Japonais ont bâti des infrastructures utiles et amélioré la qualité de vie des insulaires sans infliger les même brutalités qu'en Chine.

Les Taiwanais sont donc dépositaires de la culture de l'Empire du milieu tout en ayant une identité nationale forte et cadrée hors de la Chine. Et l'identité actuelle de Taiwan se forge sur l'enclume de l'abandon et de la frustration. «Depuis que le monde reconnaît la Chine communiste, Taiwan et sa population sont laissés à eux-mêmes. Nous devons notre prospérité à notre travail acharné et à notre fierté», estime mon guide, un ancien journaliste de 50 ans qui devient très animé dès qu'il parle de la question nationale de Taiwan. Le peuple taiwanais veut désespérément être reconnu par le reste du monde, qui l'a progressivement abandonné pour ne pas se mettre à dos la Chine de Mao. Si on écoute la radio taiwanaise de langue anglaise (icrt.com.tw), on entend constamment des manchettes à propos des tentatives faites pour que la République de Chine soit reconnue aux Nations unies et au sein des autres grands organismes internationaux. L'élection présidentielle du 22 mars portera en grande partie sur les questions liées à «la réunification et l'indépendance nationales». Alors que bien des Québécois parlent toujours de se séparer du Canada, les Taiwanais discutent constamment de se réunifier à la Chine! Dans les deux cas, ce sont des conversations nationales permanentes...

Accro de Taiwan

Je demande finalement à mon guide quinquagénaire s'il finira par devenir un citoyen de la République populaire de Chine: «Pas moi, je vais mourir taiwanais et j'en suis fier. Par contre, mes enfants deviendront probablement des Chinois ayant Pékin comme capitale. Ils n'auront sans doute pas le choix. On verra bien.» Aujourd'hui, le made in Taiwan est nettement plus cher que le made in China. Les fameux et nombreux produits de l'industrie informatique taiwanaise, comme les ordinateurs de marque Acer, sont souvent fabriqués en Chine. L'intégration au rouleau compresseur économique du gros voisin semble inévitable pour esquiver une dégringolade, déjà amorcée, du niveau de vie national.

Malgré sa très forte concentration industrielle, Taiwan présente certaines des plus grandes beautés naturelles d'Asie, comme la gorge Taroko et la côte Est. Taiwan est un pays de montagnes et de mer où les possibilités de randonnée sont illimitées. Immensément exotique et différente de tout l'Occident mais facile à naviguer et très variée, Taiwan est une de ces destinations qui rendent accro à l'autre bout du monde et à l'autre bout de soi.

En vrac

- La vie culturelle de Taiwan est intense et carbure bien sûr à la fusion de l'Orient et de l'Occident. À preuve, la troupe de danse contemporaine Cloud Dance Theatre, de Taipei, a fait vibrer les planches et les pensées à la Place des Arts l'automne dernier.

- Eva Air, la compagnie aérienne de Taiwan, assure des vols directs New York-Taipei et Vancouver-Taipei (correspondance depuis Montréal avec Air Canada). Le service à bord d'Eva Air est extraordinaire. Cette entreprise propose des sièges de classe affaires pour un supplément bien abordable comparativement à la classe économique (Élite). EvaAir.com.

- Beaucoup de liaisons aériennes vers l'Asie font un arrêt à Taipei. De petits circuits guidés depuis l'aéroport permettent de découvrir Taipei entre deux vols. Si vous prolongez votre escale, le forfait «I Land Paradise» accorde une nuit à l'hôtel, des visites (comprenant le Musée du palais national et Taipei 101) et un repas typique pour 79 $US. Détails auprès de l'Office de tourisme de Taiwan.

- Tourisme Taiwan: le bureau le plus proche se trouve à New York. 212 867-1632. go2taiwan.net & taiwan.net.tw.

Collaborateur du Devoir