Yunnan - Au sud des nuages

Carolyne Parent
De jeunes Naxi participant au spectacle Impression Lijiang. Photo du bas: Impression Lijiang est un spectacle en plein air et à grand déploiement mis en scène, entre autres, par le cinéaste Zhang Yimou. Sur une scène gigantesque et
Photo: Carolyne Parent Carolyne Parent De jeunes Naxi participant au spectacle Impression Lijiang. Photo du bas: Impression Lijiang est un spectacle en plein air et à grand déploiement mis en scène, entre autres, par le cinéaste Zhang Yimou. Sur une scène gigantesque et

Le mont du Dragon de jade. La gorge du Saut du tigre. Le fleuve aux Sables d'or. «Au sud des nuages» ou, si vous préférez, dans la province chinoise du Yunnan, paysage rime avec poésie.

Yijiang — Nous sommes au sud-ouest de la Chine. Dans cette province qui borde la Birmanie, le Laos et le Vietnam. Sur une terre, celle-là même qu'a foulée Kublai Khan, animée de mille et deux légendes. Une terre de fleuves fougueux, de sommets enneigés, de steppes et de vallées, investie des traditions de deux douzaines de minorités culturelles. Un monde rare.

Comme si cela ne suffisait pas à lui assurer un argument touristique de taille, voilà qu'en 1997, le gouvernement du Yunnan annonçait la «découverte» de Shangri-La en ses parages. Né sous la plume de James Hilton et décrit dans son roman Lost Horizon, publié en 1933, Shangri-La est un royaume de paix et de jeunesse éternelle, tapi quelque part au Tibet. Depuis lors, pour les anglophones, il évoque le paradis perdu, le pays rêvé.

Le sino-Shangri-La, lui, figure désormais sur la carte: il englobe une partie du Yunnan, du Sichuan et du Tibet. Même que la ville de Zhongdian a été rebaptisée Shangri-La en 2001. Résultat de l'opération? En 2003, ils étaient 400 000 étrangers à sillonner le Yunnan; en 2006, 1,5 million. Cette même année, 78 millions de touristes chinois y séjournaient.

«On vient ici pour les paysages spectaculaires et la culture tibétaine», dit Oliver Linwu Huang, de la Yunnan Provincial Tourism Administration, rencontré en août dernier à Kunming, capitale de la province. Avouons qu'il faut tout de même du culot pour capitaliser sur un mythe en créant de toutes pièces une région où on invite les touristes à découvrir une culture qu'on réprime par ailleurs violemment depuis bientôt 60 ans... Mais comme ce monsieur n'y est pour rien, revenons-en à nos yacks.

La route du thé

Selon un vieux proverbe évidemment chinois, «qui n'a pas vu Lijiang n'a rien vu du Yunnan». Et pour cause: la vieille ville de Lijiang, aussi appelée Dayan, est inscrite à l'inventaire du Patrimoine mondial de l'UNESCO en raison de la qualité et de l'authenticité de son architecture, qui a pour toile de fond les neiges éternelles du mont du Dragon de jade, haut de 5596 mètres.

Entreprise sous la dernière dynastie Song, la construction de Lijiang s'est poursuivie sous le règne des Yuan, il y a plus de 800 ans. C'est d'ailleurs l'empereur mongol Kublai Khan qui lui a donné son nom. À l'époque des Ming, elle devient un carrefour commercial stratégique de par son emplacement, à la jonction de la route méridionale de la soie et de celle des caravanes de thé. Cette dernière route, qui reliait la zone théière de Pu-erh, au Yunnan, à Calcutta, en Inde, faisait étape à Lhassa. «Pour les Tibétains, dont l'alimentation tourne autour du lait de yack, le thé était et demeure précieux, raconte la guide You Yan, car il contribue à en faire passer le gras.»

La vieille ville, un enchevêtrement de ruelles empierrées, est tricotée serré sur près de quatre kilomètres carrés. Elle s'est développée le long de canaux qu'alimente le bassin du Dragon noir et qu'enjambent des ponts de pierre. Parallèlement à ces canaux s'alignent saules pleureurs, maisons de bois et échoppes d'artisans, aux belles toitures qui retroussent. En gagnant les hauteurs de la ville, on peut d'ailleurs admirer cette formidable canopée de tuiles.

Au coeur du vieux Lijiang, la zone commerçante rayonne autour de l'ancienne place du marché, là où on troquait jadis chevaux, thé et autres denrées. Aujourd'hui, des troupes de danses folkloriques y divertissent les passants tandis que des cavaliers, habillés à la mongole, promènent des enfants sur leurs petits chevaux, de même espèce que ceux qui, autrefois, convoyaient les précieuses cargaisons. Mais que de boutiques, que de monde... Le soir, par contre, illuminée d'une myriade de lanternes rouges qui se reflètent dans les canaux, cette partie de la vieille ville devient carrément féerique.

Et dire qu'il n'y avait aucun touriste ici il y a dix ans à peine, se rappelle You Yan: «On ne trouvait que quelques restaurants et un seul hôtel deux étoiles.»

Coutumes et traditions

À Lijiang comme dans le comté éponyme vivent une douzaine de groupes ethniques, dont les Naxi (on dit «nachi»), les Bai, les Mosuo, les Yi, et chacun a ses coutumes propres, toujours bien vivantes. Dans la société matrilinéaire des Mosuo, par exemple, on pratique encore le «mariage spontané», en vertu duquel un homme et une femme se lient de façon informelle, sans vivre ensemble ni dépendre l'un de l'autre. Si les enfants issus de ces unions sont la responsabilité exclusive des femmes, les hommes, en revanche, ont celle de la progéniture de leurs soeurs. «C'est une tradition qui remonte à la nuit des temps, dit You Yan, et qui perdure, même si à l'époque des Gardes rouges on forçait les Mosuo à se marier officiellement.»

Révélés au monde par l'explorateur américain d'origine autrichienne Joseph Rock au début des années 1920 — «Le premier avion à atterrir ici fut le sien», note la guide —, les Naxi constituent l'ethnie majoritaire. On reconnaît aisément ses femmes à leur costume: une veste sans manches ornée au dos de sept médaillons brodés et portée sur une longue tunique et un pantalon. Mais le plus fascinant, chez les Naxi, c'est qu'ils possèdent, fait rare chez les minorités chinoises, leur écriture propre, soit quelque 2000 pictogrammes élaborés il y a plus de 1000 ans par les dongba, leurs shamans, ou sages. C'est Rock qui rédigea le premier dictionnaire anglais-naxi. Traitant de science comme de religion ou de philosophie, les vieux textes naxi, eux, ont été inscrits en 2003 au registre «Mémoire du patrimoine» de l'UNESCO. Dans la vieille ville, l'atelier Papermaking Family permet notamment aux visiteurs de s'initier à cette forme d'écriture.

La musique est une autre forme d'expression bien ancrée dans la culture naxi ou dongba. «Quand Kublai Khan quitta Lijiang, il demanda aux Naxi d'aider ses hommes à traverser le fleuve Yangzi, explique You Yan. Pour les remercier, il leur donna en cadeau des partitions de musique, et quelques-unes de ces pièces font encore partie du répertoire.»

Ainsi, tous les soirs, dans la vieille ville, au Naxie Guyue Hui, on peut assister à un concert donné par une vingtaine de musiciens d'un âge plus que vénérable et dont le répertoire constitue, dit-on, un «fossile vivant de l'ancienne musique chinoise». Fait intéressant qui ajoute à l'émotion du spectacle: si les instruments rares dont jouent les musiciens ont survécu à la Révolution culturelle, c'est parce que ces derniers ont réussi à les cacher, certains allant jusqu'à les enterrer dans leur jardin.

Poésie de ses paysages, beauté de ses peuples, richesse de ses manifestations culturelles: en vérité, le Yunnan n'avait nullement besoin de Lost Horizon pour vendre sa salade car, c'est bien connu, la réalité dépasse la fiction.

En vrac

- Aller à Lijiang: une fois en Chine, avec China Eastern Airlines via Kunming, un vol de moins d'une heure. Notons que Bangkok n'est qu'à deux heures de vol de la capitale du Yunnan.

- Idéalement, on y va en février et en mars, alors que les camélias, en fleurs, tapissent le panorama sur fond de cimes enneigées, ou alors à l'automne. Aussi, le 8 février, Lijiang est le théâtre de grandes célébrations au cours desquelles les Naxi rendent hommage à leur dieu protecteur, Sanduo. Du 15 au 20 mars, à Dali, une foire rappelle chaque année l'époque où on troquait mules, chevaux et autres produits.

- Hébergement. Non loin de Lijiang, le Banyan Tree Resort a été récemment primé pour la beauté de son design. Forte d'une éthique d'affaires qui, par divers programmes, valorise les cultures locales, cette chaîne tout luxe est aussi une des plus réputées dans la région Asie-Pacifique. www.banyantree.com.

- Restaurant: le Jade Water Village, non loin de Lijiang. Au menu: viande de yack, divers plats de champignons et «peau de grenouille» (qing wa pi en mandarin). Il s'agit de lamelles de l'écorce d'une sorte d'épinette, bouillies, et dont les noeuds verdâtres rappellent en effet la peau du batracien. Surprenant!

- Impression. Lijiang est un spectacle en plein air et à grand déploiement mis en scène, entre autres, par le cinéaste Zhang Yimou. Sur une scène gigantesque et multi-étagée, quelque 500 villageois présentent une épopée musicale avec force costumes et chevaux. En prime, la performance procure un gagne-pain à la population locale. «Ces gens sont très pauvres, vous savez, ils s'en tirent beaucoup moins bien que les citadins, dit You Yan. Ils vivent dans les montagnes, dans des abris sans eau ni électricité. C'est pour les aider que Zhang Yimou a créé ce projet qui rassemble une dizaine de groupes ethniques différents.» On tient tellement à ce que vous le voyiez que, s'il pleut, on vous prête un imper à capuchon, et s'il fait un soleil de plomb, on vous prête un chapeau!

- À rapporter: du thé Pu-erh du Yunnan, évidemment.

- Une bonne guide locale: You Yan, youyan210@sina.com.

- Renseignements: www.tourismchina-ca.com, www.ynta.gov.cn (comprend une section en français), www.yunnantourism.com.

Carolyne Parent était l'invitée de l'Office national de tourisme de Chine.

Collaboratrice du Devoir