Montserrat, paradis et enfer

Une coulée avait recouvert l’est de l’île et l’aéroport, en 2006. Ci-dessous: la population de Montserrat fait pousser de nouveaux villages et reconstruit patiemment son monde.
Photo: Une coulée avait recouvert l’est de l’île et l’aéroport, en 2006. Ci-dessous: la population de Montserrat fait pousser de nouveaux villages et reconstruit patiemment son monde.

Le paradis et l'enfer cohabitent sur une même île minuscule aux confins de l'Atlantique et de la mer des Caraïbes. Quelques milliers de rêveurs s'accrochent à cet éden montagneux posé sur les fourneaux de la Terre.

Montserrat — Les problèmes ont débuté en 1989, lorsque l'ouragan Hugo a dévasté l'île. Puis, à partir de 1992, le volcan La Soufrière s'est lentement éveillé. En juillet 1995, le drame anticipé survient: l'éruption gonfle le dôme de lave du volcan et provoque des coulées pyroclastiques d'une violence effroyable.

Les images aériennes tournées à ce moment montrent une avalanche noire indescriptible et soudaine qui s'abat en 90 secondes sur la capitale, la transformant sur le coup en un Pompéi moderne. Heureusement, Plymouth et les villages environnants avaient été préalablement évacués. La ville a été définitivement fermée depuis.

«Madame Soufrière», comme on dit ici en parlant du volcan comme d'une femme, n'avait pas dit son dernier mot. Le ventre de la montagne est entré dans une phase de borborygmes, de hoquets et de frissons qui ont conduit à un haut-le-coeur dramatique.

Juin 1997: le volcan explose à nouveau et ses écoulements s'épandent cette fois-ci vers l'est, détruisant les ports et l'aéroport et tuant 19 personnes. Après cette manifestation, on a carrément interdit toute la moitié sud de l'île et Montserrat est entrée dans une période de crise à tous points de vue. De 12 000 habitants qu'elle était, la population a chuté à moins de 3000 personnes. Un nouvel observatoire est entré en fonction pour surveiller chaque fait et geste de La Soufrière et sonner l'alarme en cas de danger. Le tourisme s'est effondré et tous les services ont dû être relocalisés au nord-est de l'île. Les écoles, les garderies, les commerces, l'hôpital, le terrain de soccer, l'aéroport... tout était à refaire. De nouveaux villages complets ont dû être aménagés.

Une récidive

Les touristes recommençaient à venir au compte-gouttes avec l'ouverture d'un minuscule aéroport sur le seul bout de terrain plat qu'on ait trouvé. L'espoir renaissait. En décembre 2006 cependant, La Soufrière se manifeste de nouveau. Le terre recommence à trembler et le dôme du volcan grossit à vue d'oeil.

Le 11 du mois, une coulée pyroclastique s'échappe vers la mer sur près de trois kilomètres en suivant la rivière Tar. Elle emporte le seul terrain de golf de l'île et laisse derrière elle un canyon qui n'existait pas la veille. Cet épanchement est d'autant plus inquiétant qu'il survient dans une partie de l'île qui n'avait pas été touchée précédemment et qui n'était pas sous protection. La cicatrice béante devient la nouvelle zone d'exclusion au-delà de laquelle il est formellement défendu de pénétrer. Plusieurs magnifiques villas situées à l'intérieur de ce périmètre doivent être abandonnées par leurs propriétaires. Depuis ce temps, le niveau d'alerte est maintenu au niveau 4 sur une échelle de 5. L'activité sismique et volcanique reste incessante. Le dôme, qui double de volume très rapidement, en vient même à dépasser le sommet le plus élevé de l'île, le mont Chances, qui fait 915 mètres d'altitude.

Comme chez nous on ne parle que de météo quand il fait froid, ici on ne parle que du volcan sur Montserrat. Ce n'est toutefois pas pour s'en inquiéter outre mesure.

De l'avis général, on fait une montagne de peu de chose. Pour Troy Depperman, un instructeur de plongée, on s'en fait pour rien. «Les gens de l'île connaissent le volcan et vivent avec depuis toujours. Sa dernière éruption n'a rien de particulièrement menaçant.» Ernestine Cassell, directrice du Bureau de tourisme de Montserrat, affirme pour sa part que le danger est nettement exagéré et que la crainte du volcan est en train de compromettre la renaissance du tourisme. Elle va même jusqu'à reprocher au gouvernement canadien d'effrayer les éventuels voyageurs avec les mises en garde du ministère des Affaires extérieures. Pourtant, vérification faite, le Canada présente un portrait réaliste de la situation et ne dissuade pas ses ressortissants d'aller à Montserrat.

Betsy et Dick Egan demeurent imperturbables. De la terrasse de leur magnifique villa, on a une vue absolument extraordinaire sur la mer d'un côté et sur le volcan de l'autre. Ils occupaient une place de choix quand le toit de La Soufrière s'est mis à cracher le feu, le 11 septembre 2006. Devant eux, le terrain de golf verdoyant est maintenant noir comme l'asphalte et, juste au-dessus, d'autres villas aussi luxueuses que la leur risquent de devenir des maisons fantômes. «Nous sommes tellement bien ici et les gens sont si gentils que nous ne songeons absolument pas à laisser notre propriété.» Leur maison luxueuse s'ouvre au grand air sur les deux tiers de sa largeur pour donner sur cette terrasse qui surplombe la mer. Pendant leurs absences, les Egan louent leur maison pour 1800 $US par semaine.

Pour Jadine Glitzenhirn, une consultante en tourisme qui aime éperdument son île, le volcan ne constitue pas une menace mais plutôt un attrait touristique majeur que les visiteurs devraient venir voir de partout si les liens aériens et maritimes le permettaient. Mais voilà, on ne peut venir à Montserrat qu'à partir d'Antigua, en avion, puisque le service de traversier qui la reliait à sa voisine n'a pas été rétabli.

Vert Irlande

Cet îlot d'à peine 105 kilomètres carrés est situé dans les Petites Antilles, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest d'Antigua et au nord-ouest de la Guadeloupe. Christophe Colomb lui a donné son nom en 1493, les montagnes de l'île devant lui rappeler celles où se trouve le monastère bénédictin de Montserrat, dans la région de Barcelone. Plusieurs Irlandais catholiques y sont ensuite venus après avoir été chassés des autres îles britanniques par les protestants.

Avec sa mixité culturelle, la population de Montserrat affiche une grande fierté pour cet antécédent irlandais, allant même jusqu'à être le seul endroit à l'extérieur de l'Irlande où le jour de la Saint-Patrick est férié. La couleur nationale est le vert et l'emblème comporte le trèfle. Il s'agit toutefois d'un territoire britannique d'outre-mer qui n'a jamais été une destination touristique «comme les autres». Cela est peut-être dû à l'absence de plages intéressantes et à la présence du volcan. On peut toutefois soupçonner qu'une certaine élite financière se soit réservé ce petit paradis pour s'y établir de façon saisonnière et lui forger une vocation touristique originale. Effectivement, Montserrat ne comptait que deux hôtels et l'un d'eux a été fermé après l'éruption volcanique de décembre 2006, qui l'a isolé en zone interdite.

Villégiature en villa

Depuis la reprise de l'activité volcanique sur l'île, en 1995, le prix des propriétés s'est effondré. Plusieurs propriétaires ont aussi abandonné leurs villas. Incapables de les vendre, ils les offrent en location à des prix imbattables durant les mois où ils ne les occupent pas. L'industrie touristique sur Montserrat est donc essentiellement fondée sur la villégiature et la location de villas. On peut se trouver une villa avec vue sur la mer et piscine à partir de 700 $US par semaine. Et le catalogue est étoffé. Naturellement, il faut des vacanciers qui ont les nerfs solides et que les soubresauts du volcan n'empêchent pas de dormir. Et il s'en trouve plusieurs!

En arrivant au restaurant The Attic, deux Québécois nous entendent parler et nous invitent à leur table sur la terrasse pour partager un des mets traditionnels des Caraïbes: le rôti. Luc et Manon Rozon sont de jeunes retraités de Saint-Jean-sur-Richelieu qui fréquentent assidûment Montserrat depuis quelques années. «Nous aimons tout de cette île. Son rythme de vie très relax. Son climat toujours agréable avec une petite brise pour nous rafraîchir. Sa sécurité totale. Les gens sont tous sympathiques et accueillants. L'environnement est magnifique... C'est tout ce que nous recherchions. Nous avons donc acheté une maison à un prix très intéressant. Nous achevons de l'aménager après avoir reçu un plein conteneur de mobilier et de décoration que nous avions envoyé par bateau du Québec. Le volcan ne nous inquiète pas. Au pire, il nous oblige à balayer notre grande galerie quand il rejette de la cendre, mais nous n'y voyons pas d'inconvénients plus graves que ça.»

Au programme

Outre le farniente au bord de la piscine, qu'y a-t-il à faire sur Montserrat? Il va de soi que le volcan constitue l'attrait majeur et incontournable. On peut l'admirer de deux points de vue. Le premier se trouve sur le versant est, où on distingue encore le bout de la piste d'atterrissage de l'ancien aéroport W. H. Bramble. Le second se trouve à l'observatoire volcanique, où on est en train d'aménager un centre d'interprétation. De cet endroit, on voit au loin les vestiges de l'ancienne capitale, Plymouth, et des villages qui ont été abandonnés à la suite des éruptions de 1995 et 1997. Jusqu'à récemment, il était possible de se rendre à Plymouth et de visiter ce Pompéi moderne recouvert de cendre et de pierre ponce. La chose n'est cependant pas autorisée actuellement à cause du haut niveau d'alerte.

Montserrat constitue également une destination exceptionnelle pour les amateurs de plongée sous-marine et d'apnée, qui y trouvent des conditions de visibilité remarquables. L'entreprise Green Monkey Inn & Dive Shop conduit les plongeurs jusqu'au rocher de Little Redonda. Il y a là des formations coralliennes magnifiques, des grottes et l'épave d'un schooner du XIXe siècle à 15 mètres de profondeur. Les adeptes de randonnée pédestre et d'ornithologie peuvent aussi profiter d'un réseau de sentiers qui sillonne la forêt pluviale encore présente sur l'île. Pour le reste, il est tout simplement passionnant d'observer cette population qui fait pousser de nouveaux villages et qui reconstruit patiemment son monde. Cette société éprouvée reprend espoir avec le nouveau centre culturel que vient de lui donner son plus illustre citoyen: sir George Martin. Il s'agit d'un superbe édifice jaune où il va ramener ses amies superstars.

Montserrat ayant de l'eau de qualité à profusion, on y trouve aussi une source bien spéciale. On dit que si on boit l'eau de Runaway Ghaut, il est certain qu'on reviendra à Montserrat. J'y ai bien pensé, puis... j'en ai bu une pleine gourde.

En vrac

- Le seul moyen de transport vers Montserrat est l'avion à partir de l'aéroport d'Antigua, pour moins de 100 $CAN aller-retour.

- Observations quotidiennes du volcan: www.mvo.ms.

- Jadine Glitzenhirn, une guide et une conseillère exceptionnelle: jigproms@hotmail.com.

- The Green Monkey Inn & Dive Shop: www.divemontserrat.com.

- Informations touristiques et offres de location de villas: www.visitmontserrat.com.

- Renseignements généraux: www.montserrat.com.