Les Philippins, un peuple de grands nomades

Manille — «Trois cents ans dans un couvent, 50 ans à Hollywood.» C'est ainsi que les Philippins résument leur histoire sous le joug des pouvoirs coloniaux espagnol et américain. Mais alors qu'au «couvent», on ne daigna point leur enseigner l'espagnol, à «Hollywood», on leur permit d'apprendre l'anglais, un «passeport linguistique» grâce auquel ce peuple est aujourd'hui l'un des plus mobiles de la planète. Chanteurs à Shanghai, domestiques à Dubaï, infirmières à Vancouver: 11 millions de Philippins (alors que le pays en compte 91 millions) vivent aujourd'hui à l'étranger, selon Wikipedia. Tant et si bien que la présidente du pays, Gloria Macapagal-Arroyo, les a baptisés «Overseas Filipino Investors» (ou investisseurs philippins à l'étranger). Et pour cause: on estime que leurs envois de fonds au pays totaliseront 14,7 milliards $US cette année, en hausse de 700 millions $US par rapport à 2006.

«Les expatriés contribuent à maintenir notre économie à flot, dit la guide Teresina Quitevis. Ils expédient des milliards de dollars au pays chaque année. C'est d'ailleurs pour cette raison que les Philippines se portent tellement mieux que les autres pays de la région.»

Des cieux plus cléments

La première vague d'«Overseas Filipino Workers» (OFW) a quitté le pays dans les années 1950, en quête de cieux plus cléments, explique Mme Quitevis. (Rappelons que, lors de la Seconde Guerre mondiale, Manille fut presque entièrement détruite.) «Pour eux, les États-Unis, considérés comme notre "grand frère", représentaient le meilleur pays où émigrer.»

Au Canada, on estime à près de 400 000 le nombre de citoyens d'origine philippine. «Chez vous, une infirmière gagne en un mois ce qu'elle gagne ici en un an», note Luis Morano, du ministère du Tourisme des Philippines. Et il sait de quoi il parle: deux de ses soeurs sont infirmières et vivent à Calgary.

Si on apprécie que les OFW envoient de l'argent à leurs parents restés au pays, on souhaite néanmoins qu'ils rentrent au bercail à l'heure de la retraite pour y investir leurs dollars. En outre, ces ressortissants ont les moyens de s'offrir les propriétés haut de gamme, tels les Santa Fe Estates, Amalfi et cie, dont on vante les mérites à pleines pages publicitaires dans les quotidiens locaux. «En 2006, 80 000 Canadiens d'origine philippine ont séjourné au pays, indique Maria Corazón Jun Jun Jorda-Apo, chef de l'Équipe nord-américaine du ministère du Tourisme des Philippines. C'est une base sur laquelle on doit construire.» Et puis, il faut aussi séduire cette deuxième et même troisième génération de Philippins nés à l'étranger et n'ayant jamais mis les pieds dans la contrée de leurs ancêtres.

Pour Mme Quitevis, il ne fait aucun doute que les OFW reviendront. «Leurs racines sont ici», dit-elle. Deux jours plus tard, je faisais, à l'aéroport de Manille, une rencontre qui lui donna raison: une Torontoise née aux Philippines s'apprêtait à exécuter les dernières volontés de sa soeur, établie à San Francisco, soit déposer ses cendres dans un récif corallien au large d'une île de l'archipel qui lui tenait à coeur.

Collaboratrice du Devoir

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