Philippines - Les chaussures d'Imelda au musée

Marikina — «Capitale de la chaussure» des Philippines, Marikina manufacture 70 % de tout ce que le pays produit comme souliers. C'est d'ailleurs pour honorer ses premiers artisans, qui se sont installés dans cette municipalité du nord de Manille au XIXe siècle, que le Shoe Museum a été inauguré en 2001. Mais si on y trouve bien un diorama représentant ces pionniers à l'oeuvre, c'est une tout autre collection qui lui vole la vedette: celle des chaussures d'Imelda Marcos, un don de l'ex-première dame du pays au musée.

Dans ce qui fut jadis un arsenal, un immense portrait de la veuve de Ferdinand Marcos veille sur des vitrines pleines à craquer de mules, d'escarpins et de sandales d'avant-midi ou d'après-minuit, perlés, incrustés de pierres du Rhin, vernis, en peau de croco ou de python.

Beltrami, Charles Jourdan, Bruno Magli, Chanel, Givenchy, Ferragamo, Bally, Maro (une marque locale): les étiquettes se lisent comme un Who's Who mondial de la chaussure de luxe. Au total, 620 paires sont exposées, dont trois ayant appartenu au dictateur.

Selon le Guinness Book of Records, Imelda Marcos possède 3000 paires de souliers. Au seul palais présidentiel, on en a retrouvé 1200 (mises sous séquestre lors de l'exil forcé du couple, en 1986). «Le sous-sol de Malacañang était l'entrepôt d'Imelda, raconte la guide Lynn Baranda Erba. Ça ressemblait à un magasin à rayons! Il y avait là ses vêtements, dont une robe traditionnelle pare-balles, ses chaussures, y compris une paire à talons hauts lumineux qui clignotaient lorsqu'elle dansait, des boîtes et des boîtes pleines de bijoux — elle adorait Cartier. Et dans la chambre forte, avec tous les diamants, il y avait aussi l'ours en peluche que lui avait offert George Michael.»

Rien à cirer

Comme il est de notoriété publique que Ferdinand Marcos aurait délesté le trésor philippin de milliards de dollars au cours de ses 20 années au pouvoir, la pointe de fierté qui transparaît dans la voix de la guide étonne. D'autant plus que les Philippins, avec un produit intérieur brut de 5000 $US par habitant en 2006, ne roulent pas sur l'or... Lorsqu'on le lui fait remarquer, c'est alors notre surprise qui l'étonne: «On a crié au scandale à l'étranger, mais pas ici, dit-elle. Vous savez, la société philippine est très féodale. La masse est convaincue qu'elle a besoin d'un patron, d'un propriétaire, d'un politicien. Elle croit aussi qu'Imelda, à titre de première dame du pays, pouvait s'offrir tout ce qu'elle voulait. C'était en quelque sorte le privilège de sa classe sociale.»

Pour Dolly Borlongan, curatrice du musée, cette collection constitue «un trésor national qui fait partie de notre histoire». Pour les étudiants, designers et manufacturiers locaux, ces chaussures sont «des archives» du savoir-faire des fabricants étrangers. Elle envisage d'agrandir l'établissement afin de valoriser comme il se doit l'histoire de Marikina, de s'assurer qu'il fasse dorénavant partie du circuit touristique de Manille et de faire voyager les gougounes d'Imelda jusqu'au Bata Shoe Museum de Toronto. Bref, le fait que le visiteur type n'ait pas grand-chose à cirer d'un diorama semble ici déranger davantage que l'extravagance éhontée d'une ex-reine de beauté.

Mais alors, peut-être aurait-il mieux valu, pour vraiment rendre hommage aux artisans de Marikina, que les fameuses chaussures ne sortent jamais de Malacañang...

- Le Shoe Museum est situé sur la rue J. P. Rizal, à Marikina City. www.experiencephilippines.ph, www.wowphilippines.com.ph.

Collaboratrice du Devoir