Bornéo, fragile paradis

En langue malaise, orang-outang signifie «homme des bois». Ces beaux primates roux aux bras démesurés vivent encore au Sabah et au Sarawak. Mais pour combien de temps?
Photo: En langue malaise, orang-outang signifie «homme des bois». Ces beaux primates roux aux bras démesurés vivent encore au Sabah et au Sarawak. Mais pour combien de temps?

Nous voici en plein royaume des orangs-outangs, des singes nasiques et des plus beaux papillons du monde. Mais le melting pot humain bigarré et chaleureux vaudrait à lui seul le détour. Au Sarawak et au Sabah, les deux États malais de Bornéo, vit une population de tous les métissages, au sang chinois, malais, philippin, autochtone, indien. Les différentes ethnies ont beau être abonnées aux rituels musulmans, bouddhistes, hindouistes, chrétiens, animistes, elles se côtoient sans conflit majeur, habituées depuis des lunes aux «accommodements raisonnables», sans réclamer de commission d'étude sur la question...

Ici, le passé empiète encore sur le présent, même si la déforestation menace les trésors de ce patrimoine mondial et les détruira demain. Courez-y vite, car des circuits d'aventure sillonnent encore une jungle pas tout à fait domestiquée qui enivre les amants de la nature.

Cette immense île d'Asie du Sud-Est, affalée entre Sumatra et les Célèbes, est en grande partie mais pas uniquement indonésienne. Bornéo abrite aussi le riche et pétrolifère sultanat indépendant de Brunei.

Cet été, nos pas nous ont plutôt conduits du côté du Sarawak et du Sabah (affiliés à la Malaisie depuis 1963), plus pacifiques que le Kalimantan indonésien et vrais paradis de l'écotourisme. Entre jungle et rivière, de la ville coloniale de Kuching aux maisons longues des anciens chasseurs de têtes ibans en passant par la rivière Kinabatangan qui sillonne un territoire d'une incroyable biodiversité, on vole d'un monde à l'autre. La jungle n'est jamais très loin...

L'«homme des bois»

En langue malaise, orang-outang signifie «homme des bois». Ces beaux primates roux aux bras démesurés vivent encore au Sabah et au Sarawak. Pour combien de temps? Leurs forêts primaires sont abattues au profit des palmeraies, l'huile de palme constituant un produit d'exportation de premier plan. Dans une jungle rétrécie comme peau de chagrin, ces doux végétariens sont souvent la proie de braconniers. Des centres de réhabilitation recueillent des bêtes orphelines ou blessées, les bercent et les nourrissent jusqu'à leur retour à la vie sauvage. Celui du Semenggoh au Sarawak et le sanctuaire de Sepilok au Sabah, particulièrement bien aménagé, aident les primates à survivre tout en les rendant trop dépendants de l'homme. Rien n'est parfait.

Le public peut s'approcher de plates-formes alimentaires à certains moments de la journée. Il faut alors voir les orangs-outangs accourir sur leur liane en chassant les macaques. Dans leurs bons jours, ils font des numéros d'acrobatie pour plaire aux visiteurs, s'accrochant aux pattes les uns des autres et virevoltant sur leur liane. Les mâles dominants sont immenses avec des bajoues et un visage noir. Un conseil: évitez le mois d'août si vous voulez voir des orangs-outangs. Les fruits étant abondants dans les arbres, les primates n'ont qu'à se baisser pour les cueillir en pleine nature et délaissent alors les mangeoires.

Kuching, le joyau colonial

Une ville à visiter au Sarawak? Sa capitale, Kuching, véritable joyau colonial. L'endroit fut le chef-lieu des rajas blancs. Trois générations de Britanniques, James, Charles et Charles Vyner Brooke, ont régné pendant 100 ans sur cette région dès le milieu du XIXe siècle. Le premier du nom, James, un aventurier fils de famille, avait reçu en fief privé le Sarawak des mains du sultan de Brunei pour avoir maté les pirates qui semaient la terreur. Son neveu prit sa succession, puis le fils de celui-ci. Il dut céder son royaume à la fin de la Deuxième Guerre mondiale à la couronne britannique (qui l'administra jusqu'à l'annexion à la Malaisie) tant les Japonais l'avaient ruiné sous l'occupation.

La ville, miraculeusement préservée de ces ravages, est restée proche de ses origines avec son vieux fort Sainte-Marguerite, son magnifique quartier chinois, ses temples et la rivière Sungai Sarawak qui la coupe en deux: côté malais, côté chinois. Un sampan mené par un Chinois au chapeau conique fait la navette entre les rives contre quelques ringgits. Tout le charme de cette ville repose dans ces promenades alanguies le long des rives, le soir venu, quand la brise chasse la terrible humidité du jour brûlant.

Coupeurs de têtes

Un voyage au Sarawak serait incomplet sans une visite dans les maisons longues des tribus ibans, ces réputés chasseurs de têtes. Certains reçoivent les visiteurs (il faut se renseigner auprès des offices de tourisme). Les Ibans viennent alors nous chercher en pirogues à moteur. On s'offre une demi-heure de méandres riverains avant d'atteindre ces habitations de bois sur pilotis, qui abritent plusieurs familles. Les plus vieux guerriers, qui dansent pour les visiteurs, ont les épaules tatouées, témoignant encore de leurs prises capillaires. Les Ibans du Sarawak (comme les Muruts du Sabah) coupaient les têtes de leurs adversaires afin d'acquérir la protection des esprits, en guise de cadeau de noces, pour témoigner du courage des guerriers ou protéger les provisions de riz. Et les anciens crânes pendouillent encore du plafond de la véranda commune où la famille élargie mène sa vie collective. Quand donc ont cessé ces pratiques? Certains vous diront: au cours des années 50, 60, 70. Des gens chuchotent que dans l'arrière-pays, encore aujourd'hui...

On visite dans la petite ville de Penampang le village culturel Monsopiad, du nom d'un chasseur de têtes légendaire. Le clou du lieu est «la maison des crânes», où les binettes de pirates décapités sont alignées. On doit d'ailleurs demander à leurs restes funèbres la permission d'entrer dans ce sanctuaire, aussi réputé pour ses rituels chamaniques.

La Sabah est un État plus pauvre que le Sarawak, sans villes au charme de Kuching mais avec une sauvagerie de plus. Kota Kinabalu, sa capitale, se baigne les pieds dans la mer de Chine, et le va-et-vient des bateaux de pêcheurs, son marché de poisson et de légumes où Malais, Chinois et Indiens dorment et palabrent au milieu des étals, avec les enfants qui courent partout, constituent un endroit tellement grouillant de vie que nos pas nous y ramènent sans cesse.

Plusieurs voyageurs vont escalader un peu plus loin le mont Kinabalu à la flore unique et spectaculaire. Mais les îles des environs attirent aussi les adeptes de snorkling. On va au Sabah surtout pour prendre un bain de nature.

Dans la ville de Sandakan, superbe baie devant la mer Soulou où se dessine la dernière île des Philippines, tout un quartier de maisons sur pilotis fort pittoresques exhibe maintes façades colorées. Sandakan constitue le point de départ d'une foule d'excursions: certaines vers l'île aux Tortues, où les porteuses de carapaces vont pondre et s'ébattre, d'autres en direction du sanctuaire d'orangs-outangs de Sepilok.

Surtout, on part de cette ville en bateau sur la mer Soulou pour rejoindre la rivière Kinabatagan avant de passer nos nuits dans différents lodges, ces auberges de bois postées au long de son cours. Quel régal de partir à l'aube et au coucher du soleil en bateau avec un guide (ceux du Sabah sont particulièrement compétents) pour observer la faune d'une richesse d'autant plus extraordinaire que les coupes sauvages se sont multipliées autour et que le bassin de cette rivière s'est transformé en vrai refuge! La rivière Kinabatangan et sa mangrove ont la réputation d'abriter la plus grande diversité faunique de toute la Malaisie.

S'y profilent les singes nasiques, avec le nez protubérant des mâles et leur gros ventre (ils ont deux estomacs). Les autochtones de Bornéo les surnomment «les Hollandais»; leurs ancêtres trouvaient quelques analogies entre les silhouettes des premiers envahisseurs européens et cet animal au physique ahurissant. Rien de plus comique que de voir le mâle dominant assis dignement sur sa branche, avec son pif et sa bedaine, entouré de son harem et des petits qui criaillent.

Les abords riverains sont aussi l'antre des crocodiles jaunes, des orangs-outangs sauvages qui font un nid différent chaque soir sur les branches d'un arbre et d'une foule d'espèces d'oiseaux, dont les spectaculaires calaos, à la tête cornue. Quand le soir tombe, les lucioles viennent se percher sur un arbuste et clignotent en choeur à la façon des ampoules de Noël. Féerie garantie!

Même si les rhinocéros et les éléphants (les plus petits du monde) sont désormais rarissimes là-bas, cette rivière et la jungle environnante ont quelque chose du dernier des paradis sauvages, une Amazonie d'Orient, qui nous fait trembler pour sa survie. Chaque visiteur plante un arbre avant de quitter les lieux. Ça paraît bien peu. Mais des cris d'alarme sont enfin lancés. Qui les entendra?

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Odile Tremblay était au Sarawak et au Sabah à l'invitation de l'Office de tourisme de la Malaisie.