Chaudière-Appalaches - Moments choisis au fil du fleuve

Le Domaine Joly-De Lotbinière. Les allées sinueuses, les petits kiosques, les jardins rustiques et la galerie autour du manoir s’inspirent du mouvement romantique.
Photo: Le Domaine Joly-De Lotbinière. Les allées sinueuses, les petits kiosques, les jardins rustiques et la galerie autour du manoir s’inspirent du mouvement romantique.

Voie de navigation depuis toujours, le Saint-Laurent garde les traces de l'histoire qui a marqué le destin du pays. Sur la longue façade fluviale de Chaudière-Appalaches, de Lotbinière à Saint-Roch-des-Aulnaies, des sites remarquables se lovent dans un paysage grandiose. Ancrées au milieu du fleuve, les îles sont un monde à part, riche en émotions.

Sainte-Croix. Imaginons une forêt domaniale de 150 hectares à la Pointe-Platon, avec un manoir, des dépendances, un immense parc-jardin comptant 2100 variétés de végétaux, un accès au fleuve longeant un boisé de 260 majestueux noyers noirs plantés en 1882 et une batture de près de quatre kilomètres à marée basse. Nous sommes au Domaine Joly-De Lotbinière, une propriété ayant appartenu à la même famille pendant cinq générations. Aménagé en 1851 par Pierre-Gustave Joly, sa femme Julie-Christine Chartier, seigneuresse de Lotbinière, et leur fils, Sir Henri-Gustave, un politicien passionné de sylviculture, le site bénéficie d'un micro-climat. On y trouve des essences exotiques comme l'aulne blanc d'Europe, le pin d'Écosse et l'épinette de Norvège. Les allées sinueuses, les petits kiosques, les jardins rustiques et la galerie autour du manoir s'inspirent du mouvement romantique, alors en vogue, qui prône le rapprochement avec la nature.

Tombée en amour avec l'endroit, Hélène Leclerc en a pris la direction il y a 24 ans. Longtemps abandonné, il avait perdu alors son faste. «Tout était délabré et il n'y avait plus rien dans le jardin», souligne Hélène qui, depuis, y consacre toute sa vie. Des années de travaux et des millions de dollars plus tard, le domaine a retrouvé sa splendeur originelle. Devenu propriété de la Fondation du Domaine Joly-De Lotbinière qui le gère, il a bénéficié de gros travaux entre 1998 et 2004, et a été réaménagé comme au temps des seigneurs. Aux jardin de fleurs à couper, jardin blanc, jardin de plantes alpines, potager à l'ancienne et roseraie s'ajoutent le jardin du sous-bois, l'allée des lilas, le jardin méditerranéen, la prairie ronde et l'étang. Les collections sont constamment améliorées: iris mauves et blancs, centaurées et myosotis bleus, tulipes tigrées allant du rose pêche à l'orange, dont 43 000 bulbes ont été plantés en 2006. Dans la maison, les pièces du bas, aux exceptionnelles boiseries, sont aménagées avec objets, meubles d'époque et souvenirs de Sir Henri-Gustave. Le haut est réservé à de belles expositions temporaires. Après une bonne demi-journée de balade, nous nous posons au café-terrasse pour déguster de bonnes recettes concoctées par Louisette!

Mémoire d'Irlande

Ce matin, nous embarquons à Berthier-sur-Mer sur un bateau de la famille Lachance, qui habite dans l'archipel depuis cinq générations. François, le capitaine, et son plus jeune fils, Dominique, nous amènent à Grosse-Île, ancienne station de quarantaine où ont séjourné quatre millions d'immigrants de 43 nationalités différentes. L'endroit reste marqué par le drame irlandais. Au XIXe siècle, des populations entières d'Irlandais, et aussi d'Écossais et d'Anglais, chassés par la famine, émigrent vers le Canada. À partir de 1832, à cause des épidémies, une quarantaine est imposée aux arrivants. En 1847, l'Irlande connaît la pire famine de son histoire. De mai à octobre, quelque 100 000 personnes affamées, dont beaucoup ont le typhus, arrivent sur 400 navires. Les morts se comptent par milliers. Par la suite, les arrivants seront répartis par secteurs selon leur état de santé. Des hôtels seront construits pour les bien-portants.

La visite commence au bâtiment de désinfection. Le surintendant, une infirmière et une préposée (des comédiens en costume d'époque) dressent un diagnostic, stérilisent les affaires et nous envoient à la douche désinfectante. Dans le secteur ouest de l'île, au cimetière des Irlandais, de petites croix blanches marquent les fosses communes où plus de 6000 personnes sont enterrées. Il jouxte le Mémorial des Irlandais, érigé en 1998. Sur une immense paroi de verre sont gravés 7553 noms d'immigrants, marins ou employés morts ici. Sur la colline, la croix celtique en granit gris, érigée en 1909, dresse ses 15 mètres sur un promontoire en face du fleuve. C'est l'endroit le plus émouvant. Bien isolé, le village était réservé au personnel. On y voit notamment la chapelle anglicane, la chapelle catholique, les maisons des médecins et, à l'autre bout, le lazaret. Grosse-Île est gérée par Parcs Canada, qui a entrepris de restaurer les bâtiments comme ils étaient dans les années 1920. Témoin d'une histoire écrite à coups de drames, l'île reste peuplée des fantômes de ceux qui y ont séjourné.

L'air des battures

Rien n'est plus grisant qu'une croisière sur le fleuve. Dans l'archipel de l'Isle-aux-Grues, notre destination du jour, il fait 17 km de large. La traversée vers les îles est agitée quand souffle le nordet! Jean-François Lachance (fils aîné de François), aux commandes, connaît la moindre roche comme sa poche. Environ 100 personnes habitent à l'année sur l'Isle-aux-Grues. Elles vivent du produit de leur ferme (surtout du lait, destiné à la fromagerie de l'île) et du tourisme. L'été, la population triple. Magnifique et tranquille, l'île est propice aux découvertes en bicyclette. On peut aussi la parcourir en «écotrain». Du quai, il faut se rendre jusqu'au bout du chemin de la batture (10 km) jusqu'à l'Île-aux-Oies, privée et fermée au public. Entre les deux îles se découvre une immense batture à marée basse. Au printemps et à l'automne, des milliers d'oies blanches en migration viennent se gaver de scirpe d'Amérique, une plante très rare poussant dans cette eau saumâtre à demi salée. Du côté du manoir McPherson, où habitait Jean-Paul Riopelle, une marche d'une demi-heure nous emmène, sur un sentier pédestre longeant les battures, voir respirer le fleuve à l'infini. L'île est célèbre pour sa mi-carême. Les costumes faits à la main par les insulaires sont exposés au Centre de la Volière.

Sur le chemin du retour, nous louvoyons entre les îles. L'archipel, riche d'une faune et d'une flore exceptionnelles, en compte une vingtaine. Plusieurs, privées, abritent des camps de chasse. Jean-François évoque la vie de ses ancêtres qui allaient en chaloupe à l'école sur l'Isle-aux-Grues. Son arrière-grand-père habitait l'Île-au-Canot et son arrière-grand-mère, Philomène Pruneau, venait de l'Île-Sainte-Marguerite.

Patrimoine fluvial

De la proue du brise-glace Ernest-Lapointe, le fleuve s'offre en panorama. Cet ancien navire de la Garde côtière canadienne, qui servit le pays entre 1940 et 1978, poursuit sa vie en cale sèche en face du Saint-Laurent, dans l'enceinte du Musée maritime du Québec à L'Islet. À côté se trouve un étrange bâtiment de guerre, l'hydroptère HMCS Bras d'Or. Trônant sur la pelouse, et tout juste repeint aux couleurs d'origine, le petit voilier J.-E. Bernier II (10 m x 3 m), traversa en 1977 le mythique passage du Nord-Ouest. Un exploit. Le musée, dont la mission est la mise en valeur et la sauvegarde du patrimoine lié au fleuve, présente quatre expositions-témoignages. Très interactive, l'exposition Piloter sur le Saint-Laurent montre le rôle fondamental du fleuve, avec sa voie maritime de 3750 km, ses 23 écluses et les quelque 6000 navires qui l'empruntent tous les ans. La toute nouvelle exposition, 74° Nord, relate l'expédition arctique du J.-E. Bernier II, menée par le capitaine Réal Bouvier et son équipage québécois. Gens du pays, gens du fleuve est un hommage aux hommes qui ont façonné l'histoire maritime du pays. On voit de superbes maquettes et des instruments de navigation. Enfant de L'Islet et grand explorateur de l'Arctique canadien, Joseph-Elzéar Bernier, né en 1852, est également honoré.

En vrac

Activités et patrimoine

Domaine Joly-De Lotbinière, 7015, route de Pointe-Platon, Sainte-Croix, tél: 418 926-2462 ou www.domainejoly.com

Kayaks et nature, 3962, rue des Champs, Saint-Antoine-de-Tilly. Carol Anne et Paul Brunet proposent des excursions à un rythme tranquille pour approcher les paysages, la faune et la flore du fleuve, dans un rayon de 30 km. tél: 418 886-2218 ou http://membres.lycos.fr/kayaksetnature

Croisières Lachance, départs: 110 de la Marina, Havre de Berthier-sur-Mer. Plusieurs croisières dont Grosse-île, l'Isle-aux-Grues et l'archipel. tél: 1-888 476-7734 ou www.croisiereslachance.com

Lieu historique national du Canada de la Grosse-Île et Mémorial des Irlandais. Accès par divers services de bateaux. Compter quatre heures sur place. tél: 1-888 773-8888 ou www.pc.gc.ca/grosseile

Isle-aux-Grues. Accès par divers services de bateaux. Location de vélos: Croisières Lachance (voir ci-dessus) ou Corporation de développement touristique, tél: 418 241-5117, www.isle-aux-grues.com (infos sur l'île).

Musée maritime du Québec, 55, chemin des Pionniers Est (route 132), L'Islet, tél: 418 247-5001 ou www.mmq.qc.ca

Dormir et manger

- La Maison Normand, 3894, chemin de Tilly, Saint-Antoine-de-Tilly. Ce gîte douillet (4 soleils) est aménagé dans l'ancien magasin général, une bâtisse de 1894 de style Second Empire. Splendides boiseries, grand jardin, vue sur le fleuve, accueil chaleureux des propriétaires, Carol Bourdages et Diane Bouchard, et déjeuners somptueux à base de produits du terroir. Goûtez aux confitures et aux petits muffins chauds, tous faits maison! tél: 418 886-1314 ou www.gitescanada.com/8002.html

- Manoir de Tilly, 3854, chemin de Tilly, Saint-Antoine-de-Tilly. La réputation du Manoir et de son restaurant n'est plus à faire. Pascal, le fils de la famille Gagnon, est le chef de cuisine depuis 18 ans. Table raffinée d'inspiration française. tél: 1-888 862-6647 ou www.manoirdetilly.com

- Auberge La Belle Époque, 100, rue Saint-Jean-Baptiste Est, Montmagny. Carole Gagné et Lucien Dubé, chef de cuisine, vous accueillent dans une belle maison bourgeoise de 1855. Le restaurant est une merveilleuse découverte. Lucien privilégie les produits locaux — il cueille ses légumes chez un maraîcher du village et les offre le soir en de multiples créations — et les produits biologiques, y compris viandes et poissons. Le saumon glacé au miel et le filet de boeuf Charolais (d'un éleveur de Cap-Saint-Ignace) sont un régal. tél: 418 248-3373 ou www.epoque.qc.ca

- Auberge et jardin de Mikami, 351, boul. Blais Ouest (route 132), Berthier-sur-Mer. Anna Ouellet et Camilien Pelletier ont créé un petit paradis sur un promontoire en face du fleuve. Du gîte (5 soleils), la vue est aérienne sur le pittoresque jardin ouvert au public, comptant des centaines de vivaces et un potager biologique, avec le fleuve pour décor. Le déjeuner surprise est une fête. tél: 1-866 922-2320 ou www.mikami.ca

- Auberge des Glacis, 46, route de la Tortue, Saint-Eugène-de-L'Islet. Reconversion réussie pour deux journalistes venus de l'Abitibi, Nancy Lemieux et André Anglehart, qui ont acheté en juin 2006 cette auberge en plein bois. Au bord de la rivière Tortue, ils reçoivent les clients en amis. Le chef français, Oliver Raffestin, compose avec délectation des menus gourmands à base de produits du terroir, qui font la part belle aux plantes sauvages et herbes inusitées du jardin. Ainsi, le bar rayé se marie à merveille avec une émulsion d'ortie, et l'absinthe devient un granité. Au déjeuner du matin, festin de préparations maison. tél: 1-877 245-2247 ou www.aubergedesglacis.com

Infos sur la région: Tourisme Chaudière-Appalaches, tél: 1-888 831-4411 ou www.chaudiereappalaches.com

Collaboratrice du Devoir