Mauritanie, une autre planète

Leur carte en main, des femmes arrivent au bureau de vote pour le premier tour de la présidentielle du 11 mars dernier à Ghasrem, un petit village sur la «Route de l’espoir», au nord-est de Nouackchott. En bas: le lait de chameau est reconnu pour
Photo: Leur carte en main, des femmes arrivent au bureau de vote pour le premier tour de la présidentielle du 11 mars dernier à Ghasrem, un petit village sur la «Route de l’espoir», au nord-est de Nouackchott. En bas: le lait de chameau est reconnu pour

La Mauritanie est un bout de terre qui fait la liaison entre le Maghreb et l'Afrique noire et qui n'est pas vraiment touristique, que ce soit sur la plage ou dans le désert. On se demande souvent si on est sur la même planète. Suffit alors d'être guidé.

Chinguetti— Coincé entre Mehdi et Ahmed, je ne savais plus à quel saint me vouer. Prier n'était pas nécessaire. Il fallait simplement se prêter au jeu des sables enivrants. La caravane n'avançait plus et je trouvais que les deux guides montés sur des chameaux avaient perdu le nord ou le sud, ou les deux en même temps, et buvaient beaucoup trop d'eau. Les réserves faiblissaient et mon chameau me faisait de l'oeil. Un anneau jaune filait dans le sable... Seulement le vent qui trace une ride, pouvais-je lire dans mes souvenirs des jours précédents. Mais j'avais lu aussi Le Petit Prince et l'anneau qui, le piquant, le renvoyait dans sa planète natale. Je pense avoir souhaité à cet instant voir le plus gros serpent jaune du monde me ramener auprès de ma famille.

Ça faisait des jours que ça durait. On m'avait dit que les bruits du silence, c'est merveilleux. Et que le désert, c'est surtout cela, les bruits du silence.

Avec le recul, un peu de musique saharienne sur CD et un ou quelques verres dans le nez, un constat philosophique comme celui-ci est de mise. Mais lorsque vous en êtes à la énième heure à vous demander quand finira ce rallye assis entre deux bosses, que vous recrachez votre millième datte en essayant de viser une des deux oreilles de votre monture, les bruits du silence, ce n'est pas pour vous. Pourtant, le voyage avait bien commencé. Je veux dire que les cinq heures de jeep qui allaient d'Atâr à Chinghetti m'avaient paru plutôt courtes. Les routes sont faites de pierres concassées par le vent et le paysage est lui-même concassé. Il y en a qui font tout cela à pied... Des pierres jaunes. Pas encore de dunes. Un paysage à plat. comme un Manitoba sans herbe.

Les personnes rencontrées n'avaient pas spécialement le sourire mais distribuaient tout de même des salutations que je devinais amicales. Le port d'une kalachnikov en bandoulière ne représentait aucun danger, selon le guide. Chaque famille, chaque tente avait son arme finement décorée. On s'en sert ici pour jouer et pour chasser.

Jouer à quoi? À faire des concours d'adresse sur des cibles bricolées. Avec toutes les douilles d'AK-47 que j'ai vues en cinq heures, les Mauritaniens du coin s'amusent comme des petits fous.

On se trouvait en plein coeur de la Mauritanie et les femmes étaient belles. Voilées, mais belles. Belles dans la démarche, belles dans les yeux. Et voilées non pas par religion, disent les guides, mais à cause du sable qui s'engouffre partout, du vent qui affecte les blessures ou qui prolonge inlassablement les rides de la peau.

S'il y avait un statut de la femme à étudier dans le nord de l'Afrique, ce pourrait être en Mauritanie, où les femmes dirigent la vie quotidienne. Elles dépensent, elles courtisent, elles neutralisent ou intensifient les esprits guerriers. Le seul domaine d'où elles sont écartées, c'est le sacré. Au mariage, les maris adoptent leur nom, et non l'inverse.

Un homme qui revient de chasser ou de creuser un puits ne pensera jamais à demander à sa douce si son plat préféré est prêt: il mangera ce qu'on lui donne, à l'heure que la madone des sables a décidée. Il arrive même souvent que des femmes de tout âge se moquent éperdument des mâles du coin. Cela se passe chaque jour à l'intérieur de l'ancienne caserne de Chinguetti. Sur une dune qui a envahi la cour.

Ce soir-là, lorsque le soleil tapait moins dur, Mina et ses copines faisaient le point sur un jeune Maure resté nomade mais qui a de la famille à Chinguetti. Tous les trois mois, il passe faire un tour et fait les yeux doux à Mina. Cela dure depuis des années. Le garçon est timide et la bande de filles est incontrôlable.

Ça fait plusieurs saisons qu'après tous ces quolibets, le jeune berger monte vers le nord avec sa famille pour nourrir ses bêtes. Ici, on pense à nourrir les animaux avant les hommes. Car même à Chinguetti, il n'y a rien, si ce n'est de l'eau. C'est pour tous ces nomades la parenthèse du désert.

Une ancienne caserne, un vestige de minaret carré, des maisons en terre infiltrées par le vent et les sables... voilà tout ce qu'il y a.

Les pierres ont laissé la place aux dunes et Chinguetti, dans cet océan jaune, paraît légèrement ocre. On ne compte plus les dunes. Elles semblent s'entasser en crabes ou de front. Mais nous, on semble toujours être à la dérive. Le village s'étale sur un monticule de pierre. La seule chose qui pousse vraiment dans le coin, c'est de l'herbe à chameau nourrie par cette eau sortie de nulle part puisqu'il n'y a aucun puits à l'horizon, sur des centaines de kilomètres à la ronde.

Même si rien ne pousse et que le sable à envahi les maisons, il y a de l'eau, parfois en abondance dans les gueltas environnantes. Ces sources forment de petites piscines naturelles dans le creux de quelques rochers perdus dans le sable. C'est le rendez-vous des garçons qui manient les armes, qui se battent pour montrer leurs premiers muscles ou pour parler des filles.

Dans le village, les enfants crient aux visiteurs blancs «Nazrati, Nazrati» en les montrant du doigt, la bouche raidie par les sons aigus. Cela veut dire que tu es nazaréen, chrétien... me disent en choeur Mehdi et Ahmed, mes deux guides maures de la tribu des chefs. Ces enfants à la peau noire sont filles et fils d'anciens esclaves.

Dans les années 70, ils ont été affranchis mais sont restés. Où partir lorsqu'il ne vous reste que la raïma (tente maure) pour tout fortune? Sans chameau, sans chèvre, ils ne sont pas vraiment libres. Et sont restés là, à la disposition de leur anciens maîtres, les riches nomades avec leurs grandes tentes. Ces derniers revenaient de Nouâdhibou et de Nouakchott pour des jours d'allégresse qui se passent au mois de juillet pour la guetna, la fête des dattes.

Les serviteurs, eux, habitent toute l'année à Chinguetti avec les anciens, chargés de veiller sur les bibliothèques. Car dans cet endroit sorti de nulle part, dans de minuscules maisons en torchis, 6000 livres sont conservés. Intacts, depuis le XIIe siècle. Propriété de huit familles. Ancienne cité des lettrés, Chinguetti était la septième ville sacrée de l'islam du temps où la Mauritanie s'appelait le pays de Chinguetti.

Aujourd'hui, il ne reste plus que des vieux et des esclaves pour fermer ou pour ouvrir de grands coffres en fer. À l'intérieur, des milliers de cartons renferment des écrits coraniques en parfait état grâce à la sécheresse. Cette sécheresse a parfaitement préservé les couleurs des enluminures et des calligraphies arabes. Seul problème: la craquelure de certains papiers.

Alors, comme tous leurs ancêtres, les vieux sages on installé une guerba dans les maisons où reposent les livres. Cette peau de chèvre cousue et remplie d'eau suffit à donner le minimum d'humidité aux lieux. Tous ces livres sont confiés aux hommes car ici, on dit ceci: «Il faut confier les livres aux fils aînés mais pas aux femmes. Aux hommes la sagesse. Aux femmes la dilapidation du patrimoine.» En Mauritanie, les femmes paraissent libres, mais le sacré, c'est out!

Il aura fallu des jours et des jours de chameau pour oublier ces visages, ces rires d'enfants, ces livres et ces quolibets féminins. Pour se taper des dattes et viser les oreilles de cette monture qui ne m'aimait pas.

On était rendu au septième jour, le long d'une voie de chemin de fer qui va de Nouadhibou à Ben Amira. Transport de charbon et d'eau. Le charbon, c'est pour l'exportation. L'eau, c'est pour les tribus nomades qui se sont installées le long de ce luxe ambulant. Quand le train ne s'arrête pas, les injures, les cris ou les pleurs se font entendre. À Ben Amira, notre seul point de repère était un gros caillou visible à des kilomètres à la ronde. Ce gros caillou de 150 mètres de haut et d'un seul bloc est le plus grand du monde, après celui d'Ayers Rock, en Australie. C'était aussi notre abri pour un peu d'ombre et pour échapper aux vents du désert.

Cette nuit-là, Mehdi et Ahmed semblaient perdus, les yeux fatigués, hagards... «Ramenez-moi, faites galoper les chameaux, je veux de l'eau, je veux manger du melon, je veux parler à autre chose qu'aux sables. Au diable les dunes... Basta les étoiles!» Je délirais.

Un des guides me rassura en me versant du lait de chamelle dans le creux d'une écuelle en bois. Je pris la main de Mehdi et me mis à aimer ma monture... Ahmed m'acheva le moral avec cette phrase: «L'homme qui n'a pas de racines s'envole avec le vent.» J'ai fini le voyage sans rien dire, affaissé sur mon bestiau... J'avais arrêté les dattes et mon mal de ventre était parti. C'est tellement beau, le désert.

En vrac

- La période la plus agréable pour voyager en Mauritanie va de novembre à février: les journées ne sont pas trop chaudes et les nuits sont fraîches.

- Le désert, quoi qu'on en dise, c'est cher. Pour aller à Chinguetti par ses propres moyens (de Maroc ou d'Algérie), c'est le parcours du combattant. Le meilleur moyen consiste à prendre un vol Marseille-Atar avec un voyagiste français: Allibert, Nomade, Zig Zag et Terres d'aventures proposent ce genre de billets et offrent également des circuits (trekking et méharée, ou 4X4). Les forfaits oscillent entre 2000 $ et 4000 $ selon le moyen de transport.

- Pour l'hôtel, c'est surtout la dune et accessoirement la tente. Emportez un duvet ultraléger l'été et un duvet chaud l'hiver. À Chinguetti, il y a l'auberge Tendeweja. Confort inexistant mais vue sur les pierres et les dunes. Accueil sympathique à 25 $ la nuit.

- Pour les repas, si vous n'avez rien contre les dattes, c'est parfait puisqu'elles font partie de tous les repas, accompagnées de beurre de chamelle. Ensuite, les variantes vont de la semoule dans tous ses états, accompagnée de mouton. Thé à volonté.

- En ce qui concerne les vêtements à emporter, évitez les combinaisons genre cosmonaute du désert (cela fait beaucoup rire les autochtones). Un pantalon large, des lunettes de soleil classiques et des chaussures légères sont indispensables. Prévoir également un chèche (turban touareg) qui protège du froid, du soleil et de la fraîcheur nocturne. À acheter sur place.

Collaborateur du Devoir

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