Norvège - Croiser à l'aune du Septentrion

Le village de Vardo.
Photo: Le village de Vardo.

Méconnue ici et pourtant plus que centenaire, la splendissime croisière de l'Express Côtier non seulement permet d'admirer la quasi-totalité du littoral de Norvège mais elle donne aussi la chance de réaliser un jouissif tour d'horizon du pays. Appareillage immédiat.

Nordkapp — À l'époque où l'on croyait que la Terre était plate et qu'elle se terminait par une colossale cataracte, Nordkapp devait être renversant, voire éprouvant à fréquenter. Car du haut de cette falaise de 307 mètres qui plonge à pic dans la mer de Barents, on a vraiment l'impression d'être au bout du monde, qu'on soit héliocentriste, créationniste ou jusqu'au-boutiste.

Remarquez qu'à 71°/10'/21" de latitude, le «point panoramique le plus septentrional d'Europe» n'est plus qu'à 2000 kilomètres du pôle Nord. Ici, la courbe de la Terre (pardon, de la mer) semble si accentuée et s'étend si largement de part et d'autre qu'on s'imagine qu'au-delà de la ligne d'horizon, c'est soit le néant, soit l'impalpable infini qui se déploie. Mais ce n'est que la mer. Et quelle mer! Couleur acier bleuté vers l'axe polaire, sombre et inquiétante au pied de Nordkapp, les nuages y servent de ces maelströms plus denses que l'anthracite et plus lourds que le plomb.

Voilà quelques jours que j'ai appareillé de Kirkenes, village voisin de la frontière russe, et je ne me lasse toujours pas de scruter la côte norvégienne à bord de l'Express Côtier, mi-bateau de croisière, mi-navire de ravitaillement. Même si le Finnmark (le nord norvégien) n'est habité que par pêcheurs et Samés (les Lapons), même si, jadis, certains prisonniers préféraient être pendus plutôt que d'être reclus dans cette Sibérie scandinave, je continue à béer, tout ébaubi, rien qu'à voir comment la côte compose avec les éléments: un bouquet de brouillard par ci, de pesants couvercles de nimbus par là, un pied-de-vent sur une baie, une tavelure de soleil sur une paroi jonchée d'oiseaux...

Plus je progresse vers le sud et plus j'imagine mal qu'il existe épousailles plus harmonieuses entre mer et montagnes. Dans ses plus extrêmes retranchements boréaux, la Norvège maritime est pelée, rabotée, dénudée et quasi dénuée de végétation, avec comme points de repère quelque bicoque de pêcheur, quelque hameau aux toitures de pelouse, quelque phare éteint parce que saoulé par des humeurs trop amarinées...

Par endroits, comme à Herøy, le Nord est si pierreux qu'il fallait jadis emporter la terre pour enterrer les morts. Mais voilà que bientôt les glaciers lèchent les vallées, les falaises se lèvent et le relief s'émiette, s'effrite, se déchiquette.

Déchiqueté. Voilà un terme taillé sur démesure pour la Norvège. Même si le pays fait moins de 2000 kilomètres de long dans ses plus longues mensurations, il compte 23 000 kilomètres de littoral: c'est sans doute la côte la plus dentelée du globe, certains fjords s'enfonçant jusqu'à 200 kilomètres à l'intérieur des terres.

Mais, contrairement à tant de navires de croisière qui pénètrent les innombrables fjords, l'Express Côtier glisse le long de ces prodigieuses dents de scie: en six jours, il effectue 34 escales entre Kirkenes et Bergen, ravitaillant les habitants et déversant les croisiéristes à chaque étape. Parfois, le navire ne demeure à quai que 15 minutes, le temps de vider ses cales; parfois, il y reste quelques heures, juste assez pour explorer sommairement les lieux.

Cabotage boréal

«Vardø! Une heure d'escale! N'oubliez pas de vous enregistrer!» Chaque fois que l'Express Côtier jette l'ancre, on se croirait à bord d'un train. Branle-bas de combat à bord, il faut sortir et avoir le temps de revenir avant que ne retentisse la corne de brume. Une heure? C'est bien assez pour tout saisir et sasser ce mignon port de pêche complètement esseulé et totalement ensommeillé, sur l'île de Vardøya.

Malgré sa faible population — à peine 2700 âmes —, un tunnel sous-marin de près de trois kilomètres relie Vardø au continent. Et il ne s'agit pas là d'un cas isolé: vers l'ouest, le tunnel entre Kåfjord et Honningsvåg s'étire sur près de sept kilomètres sous l'eau, et il a coûté la bagatelle de un milliard de couronnes (200 millions $CAN).

Avant qu'on ne découvre ses riches gisements de pétrole, la Norvège était le deuxième pays le plus pauvre d'Europe, juste devant le Portugal. Aujourd'hui, le robinet à fric est ouvert en permanence et la source ne semble pas près de se tarir dans cet État éminemment providence.

En plus de figurer parmi les plus riches pays du monde, ce nanny State jouit de l'un des plus hauts niveaux de vie qui soient, sinon le plus élevé: chômage minimaliste, conditions de travail impeccables, vacances interminables, services sociaux pas du tout minables, congés parentaux à rendre tout Québécois marteau... Les villages de pêcheurs qui défilent sous le nez des passagers de l'Express Côtier amalgament d'ailleurs ces deux réalités: s'ils sont modestes et souvent sommaires, comme au temps jadis, ils ne manquent de rien, comme tout un chacun norvégien aujourd'hui.

Outre des bleds desservis par de budgétivores infrastructures routières, le Nord-végien compte surtout deux agglomérations d'envergure, fréquentées par l'Express Côtier: Hammerfest, ville la plus septentrionale du monde et ancien point de départ des expéditions polaires, ainsi que Tromsø, la pétulante capitale du Nord. Siège d'une importante université et de Polaria (un centre consacré aux expéditions polaires), Tromsø vibre de sa fibre festive et par sa cathédrale arctique, où se déroulent les concerts du soleil de minuit, baignés de la lumière solaire qui traverse ses colossaux vitraux en pleine nuit, durant l'été.

Mais de toutes les villes où mouille l'Express Côtier, le podium est cependant occupé par trois autres noms: Trondheim et son enfilade d'entrepôts en bois du XVIIIe siècle; Bergen, ancien comptoir de la Hanse, avec son quartier joliment bringuebalant de Bryggen, encensé par l'UNESCO; et Ålesund, totalement reconstruit en mode Jugendstil (Art nouveau) après avoir été totalement rasé en 1904.

Flancher pour les fiers fjords

C'est à partir d'Ålesund que l'Express Côtier effectue l'une des deux entorses à la règle voulant qu'il ne pénètre pas dans les fjords, qui sont par définition des culs-de-sac: le Geirangerfjord et sa route des aigles, un des plus grandioses fjords norvégiens, qu'il investit en route vers le nord.

Quand il se dirige vers le sud, l'Express Côtier s'enfonce plutôt dans le Trollfjord, musclé et gonflé à blocs de granit, aux rocs bombés dopés à la pierre pure, et qui est proprement à se jeter par terre avec ses sommets tarabiscotés, ses falaises superlatives, ses eaux turquoise et sa persistante odeur d'humus qui vous titille les sinus jusqu'à les fleurir mordicus.

Cela dit, l'Express côtier s'insinue souvent entre des îles côtières si rapprochées du littoral que «l'effet fjord» est le même, avec des déclinaisons scéniques aussi variées que féeriques. Ailleurs, les plis terrestres jouent à l'accordéon, comme sur la procession de sommets arrondis des Sept Soeurs; parfois, les montagnes semblent s'être reproduites à l'infini, comme les 87 pics des monts Romsdal, qui ferment puissamment l'horizon de la baie de Molde. Et dès qu'on pose le pied à terre, on se laisse aisément envoûter par la variété et la vivacité des fleurs arctiques.

Du reste, comme certains sites ne sont pas visibles du pont de l'Express Côtier, des excursions sont organisées entre deux escales: un autocar vient cueillir les passagers à quai avant de les redéposer trois ports plus loin, quelques heures plus tard.

En attendant Bodø

«Ce qu'il y a bien avec la morue séchée, c'est qu'elle devient si dure que vous pouvez vous en servir pour assassiner votre mari; ensuite, il ne vous reste plus qu'à manger la morue pour faire disparaître toute trace de preuve.»

L'indécrottable sens de l'humour hitchcockien de la très viking guide Sigrid vaut à lui seul une excursion en sa compagnie dans les verdoyantes et alpestres îles Vesterålen. Surtout quand on sait que la prochaine étape consiste à sillonner l'intérieur des îles Lofoten, où a lieu la plus importante pêche à la morue au monde, de janvier à avril.

Quand on aperçoit les Lofoten de loin, on croirait naviguer tout droit vers l'île Skull, celle de King Kong: une muraille d'une centaine de kilomètres de sommets acérés, de rochers volcaniques et de formations granitiques en couperets, encore plus envoûtants lorsqu'ils sont noyés dans la lumière crépusculaire arctique. Pourtant, derrière ce décor inquiétant, ce ne sont que vallées riantes, versants pimpants et paysages pastoraux qui prédominent. Une véritable petite Polynésie scandinave.

À Henningsvaer, craquant village de 750 âmes, on revient fissa à la réalité norvégienne avec toutes ces maisons sur pilotis et ces rorbus (hangars de pêcheurs) dont la palette varie du blanc au rouge délavé à cause du pigment qui était, à l'origine, à base de sang de morue — bonjour les effluves!

Bien qu'elles soient situées au-delà du Cercle polaire, à des centaines de kilomètres plus au nord qu'Iqaluit, les Lofoten baignent dans un étonnant -2 °C en janvier, grâce aux quatre millions de mètres cubes d'eau chaude du Gulf Stream qui arrosent ses côtes à chaque seconde. Qui a dit que la Norvège rimait avec froidure, frissons et engelure?

Plus au sud, dans les environs de Bodø, les eaux sont cependant bien moins invitantes et elles nous rappellent leur toute-puissance sous de si nordiques latitudes: c'est ici que tourbillonne le Saltstraumen, le légendaire maelström, ce courant violent qui a tant fasciné Poe, Verne et, plus près de chez nous, Denis Villeneuve.

Dans ce pays né par et pour la mer, ces eaux houleuses rappellent aussi qu'en Norvège, les maelströms sont très fréquents. Même qu'ils peuvent prendre toutes sortes de formes parfois inattendues et imperceptibles. Et, plus souvent qu'autrement, ils nous emportent bien plus facilement qu'on serait porté à le penser...

En vrac

- Plusieurs transporteurs relient Montréal à Oslo, via les grandes villes européennes, dont Air Canada, Air France/KLM, British Airways... De là, SAS (Scandinavian Airlines) dessert Kirkenes et Bergen. À noter que sur ces vols intérieurs, tout se paie, même l'eau et le café (tous deux 4 $). En revanche, les médicaments sont gratuits: profitez-en pour vous payer une bonne migraine.

- En guise de complément extrêmement agréable à l'Express Côtier, un grand classique consiste à prendre part au Norway in a Nutshell, un combo traversier-autocar-train qui permet de relier Bergen à Oslo par une succession de décors extraordinairement panoramiques en une (très chargée) journée. Fjord-midables, paysages asthmatisants (i.e. à couper le souffle) et splendeurs naturelles à profusion. www.norwaynutshell.com.

- Côté guides, le Voir Norvège se prête fort bien à l'Express Côtier avec sa kyrielle d'illustrations. Pour plus de substance, le Guide du routard Norvège/Suède/Danemark, et surtout les Rough Guide et Lonely Planet Norway le complètent bien.

- Dans le meilleur des cas, un aller simple en occupation double à bord de l'Express Côtier coûte de 1340 $ (janvier-mars et octobre-décembre) à 1730 $ (juin-juillet). Pour l'aller-retour, compter de 2360 $ à 3060 $ pour les mêmes périodes.

- Au Canada, l'Express Côtier est représenté par Norwegian Coastal Voyage et le voyagiste GLP Worldwide Expedition. tél: 1 866 383-1110, www.norwegiancoastalvoyage.ca. Renseignements en français: www.hurtigruten.fr.

L'auteur était l'invité de Norwegian Coastal Voyage et de GLP Worldwide Expedition.

Collaborateur du Devoir