Un Portugal très bon enfant

«C'est pas grave si tu pleures pendant que je chante, mon petit.» La fadista, ronde et sombre comme un baril de porto, était peut-être angolaise de peau mais elle était résolument portugaise de credo.

Qu'importe si ce petit blondinet aux houppes bouclées hurlait pendant sa prestation, qu'importe si les clients pestaient de voir fondre l'atmosphère feutrée de la petite boîte à fado, elle n'en avait cure: ce qui importait, c'était d'honorer la propension lusitanienne à encenser toute progéniture.

À Lisbonne, comme partout ailleurs au Portugal, non seulement les enfants sont rois, ils sont aussi considérés comme un don du ciel. Qu'ils soient poupons, bambins, loupiots, marmots ou même sales mioches, le pays les adore et les adule. Alors tout est mis en oeuvre pour les accommoder et faciliter la tâche à leurs parents.

Dans la capitale, plusieurs hôtels offrent ainsi un service de gardiennage pour que papa puisse tâter du porto dans le Bairro Alto et que maman emplisse d'emplettes son cabas, dans Bica. Dans tous les restos, un menu informel pour mômes est toujours disponible, peu importe l'âge du jeune convive. Dans les cafés, les tout-petits peuvent faire le plein de lolo, que le serveur réchauffe à la vapeur avec la machine à cappuccino, faz favor.

Dans les centres commerciaux, les aires de jeux sont à la fine pointe de la technologie infantile et certaines machines distributrices ne comportent que des petits pots et autres mini-en-cas pour crianças; tout juste s'ils ne proposent pas couches et crème de zinc avec ça.

En outre, les toilettes sont aménagées en format familial: bols et lavabos viennent par paire, avec modèle réduit pour les petits. D'accord, ça existe chez Ikea, mais au Portugal, c'est généralisé...

Sur les impeccables autoroutes qui traversent le pays, chaque tronçon de 40 kilomètres est jalonné d'une aire de services où sont prévus des espaces et modules de jeux à faire bleuir d'envie ceux de nos chaînes de restauration rapide. Bref, ceux qui désirent prendre une pause parentale n'ont nul besoin de se bâfrer de malbouffe dans un cadre nimbé de graisse de frites molles. Et si on ne trouve pas de table à langer aux toilettes, c'est parce qu'une pièce entière a été spécialement aménagée à cette fin.

Cela dit, le Portugal a mal à sa descendance. Car, tout en pâmoison soit-il devant ses bambins, il procrée moins: il y a 40 ans, une Portugaise donnait à son pays 3,2 enfants au cours de sa vie; aujourd'hui, elle se contente d'à peine 1,4 descendant. Est-ce la perspective de jours sombres ou un vague à l'âme généralisé qui obscurcit tout espoir d'un futur meilleur? Même la Belle Province fait mieux.

Mais que les Lusitaniens se rassurent: ce n'est pas demain la veille qu'ils seront aux prises avec des groupes childfree qui prônent l'aménagement de restaurants et d'hôtels sans marmaille, y compris ici, au Québec. Parce qu'au Portugal, on ne badine pas avec les enfants.

L'auteur était l'invité d'Air France.

Collaborateur du Devoir

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