Zéro de conduite au Proche-Orient

Damas-Beyrouth — «Allez, grouille! Tu vas nous faire rater le coucher de soleil sur la ville!», lance mon pote Talal en tançant le chauffeur de taxi. Il n'en faut pas plus pour éveiller la bête de bitume qui sommeille en lui — comme en chaque Damascène, d'ailleurs. Pour satisfaire ses deux clients et ses pulsions primitives, notre chauffeur de taxi s'abandonne alors à la plus folle catharsis en s'engageant en sens inverse sur une voie double... où circulent déjà plusieurs voitures. Les pauvres bougres d'automobilistes n'ont d'autre choix que de zigzaguer, braquer sur le côté ou carrément appliquer les freins en nous voyant surgir, puisqu'un terre-plein de béton jugule la circulation.

Il faut voir le regard hébété de chaque conducteur que nous croisons, la main sur le volant et l'index sur la tempe, en train de gesticuler derrière son pare-brise. Non content de créer le chaos, notre chauffeur réplique en éructant des «Charmouta!» et autres insanités arabes à toute personne qui ose le vilipender.

En Syrie, personne n'est l'as de conduite mais quiconque peut devenir las de conduire en voyant la façon dont on attaque la route. Un rétroviseur? Pourquoi faire... Signaler avant de changer de voie? Ça va pas la tête! Et puis, à quoi servent ces lignes pointillées, ces panneaux rouges octogonaux et ces drôles de lumières tricolores, stupidement érigées aux intersections?

Au Liban, la situation est encore pire. Certains se plaisent à avancer que quinze ans de guerre civile ont rendu les Libanais sans peur et sans reproche au volant et que flirter avec la mort fait toujours partie du quotidien. On pourrait avancer une autre théorie: ici, l'accélérateur forme le prolongement de l'appareil reproducteur masculin. Plus ça vrombit, plus ça traduit de fortes provisions de testostérone dans le réservoir.

Contrairement aux attributs mâles, l'accélérateur n'est cependant jamais au repos, comme s'il était perpétuellement en proie au priapisme: les conducteurs font rugir leur cylindrée par bravade aux carrefours, les motards roulent sans casque sur une roue pour aller acheter du tabac à narguilé et les jeunes noceurs décoiffent les piétons en filant à toute vitesse pour s'empêtrer, quelques mètres plus loin, dans les innommables embouteillages de Beyrouth.

Le plus étrange, c'est que la plupart des voitures semblent protégées par une sorte de champ électromagnétique qui les prémunit contre toute collision, ou presque: tout le monde se frôle, personne ne se touche, et rares sont les accrochages qui surviennent, malgré ce qu'on est porté à penser en voyant autant d'épaves cabossées circuler dans les montagnes du Chouf, la vallée de la Bekaa ou sur la route qui relie Beyrouth à Damas, la plus dangereuse de toutes.

Quelques jours après l'épisode de la conduite à contre-courant, c'est donc avec appréhension que je me présente au poste de taxis collectifs de Damas, en sachant que j'aurai deux heures et demie sous haute tension à me farcir pour rallier la capitale libanaise. Après avoir renâclé sur une Chevrolet noire à la triste dégaine de corbillard, j'opte finalement pour une bonne vieille Mercedes dont le chauffeur porte une attelle en lieu et place de la jambe droite.

Au moins, ç'ui-là, il ne fera pas d'excès de vitesse!, me susurrai-je à moi-même pour me rassurer. Que nenni. Le brave combattant des routes réussit à acculer sa caisse bringuebalante à 150 km/h dans les courbes, au sommet des montées aveugles, tout en doublant sans vergogne des fardiers qui lui bloquent la vue, avant de se faufiler entre deux minounes circulant en sens inverse — décidément, c'est une manie.

Avant d'arriver à destination, je constate qu'en plus de piloter comme un adolescent en rut, mon unijambiste sexagénaire pro-Hezbollah (une photo de Nasrallah, chef du parti, orne le pare-brise) verse aussi dans le commerce illicite: la valise de son véhicule est dotée d'un double fond rempli de babioles qu'il transvide dans un autre taxi une fois arrivé à Beyrouth. Puis, lorsque le passager de la banquette avant descend et que je prends sa place, je comprends enfin comment mon chauffard de taxi s'y prend pour pousser à fond sa guimbarde: il conduit tout simplement du pied gauche...

Cet article fait suite à un voyage effectué en mai dernier, quelques semaines avant le début de la guerre au Liban. Depuis, la route Beyrouth-Damas a été rouverte.

Collaborateur du Devoir