Thüringen: au royaume de la Kultur

Lorsque la Thuringe faisait partie de la République démocratique allemande, la clientèle touristique qui la fréquentait provenait avant tout de l’ex-Europe de l’Est. Depuis la réunification, il y a eu redistribution: les voyageurs de l’Est vont maintenant se rincer l’oeil à l’Ouest, alors que ceux de l’Ouest découvrent le joyau thuringien. Comme s’il avait fallu des siècles à ce Land millénaire pour apurer son passé tumultueux et jouir enfin de ses béatitudes. Quoi qu’il en soit, la Thuringe invite les accros de littérature, d’architecture et de musique au dialogue silencieux avec de grands personnages qui ont marqué son histoire. Wilkommen dans le plus petit des trois nouveaux Länder allemands.

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Eisenach — Dehors, c’est la grisaille. Et puis après? Pas d’amalgame, le pays de Goethe, c’est pas les Tropiques. Mieux vaut emporter une petite laine ou bien y venir en été. Mais pour l’ambiance des cafés et des restaurants, on met toutes les chances de son côté en automne, en hiver ou au printemps. Le café, le thé et le chocolat chaud ont bien meilleur goût quand ils sont pris dans l’enceinte d’une ancienne maison à colombage éclairée de façon intimiste par des lanternes.
Dehors, donc, c’est la grisaille. «Das macht nicht!» Car rien ne peut venir troubler le moment présent. Assise sur une chaise droite, en bois, j’écoute Herr Meissner jouer un extrait de Magnificat, de Jean-Sébastien Bach. Imaginez un peu... un chef-d’oeuvre de Bach joué sur un piano qui date du XVIIIe siècle par un guide allemand passionné qui porte de petites lunettes rondes, entre les murs de la maison même où est né le musicien il y a de cela trois cent vingt ans.

Le bonheur est dans le Land
Peu de choses manquent au bonheur de ce Land situé en plein centre de l’Allemagne. Peu de choses, car il a presque tout: une forêt de 120 kilomètres de long sur 35 de large qui forme une suite continue de collines arrondies avec son sommet le plus élevé, le Grosser Beeberg, à 982 mètres; le Rennsteig, un sentier pédestre de 168 kilomètres ponctué d’auberges et de refuges qui emprunte les sommets de la forêt de Thuringe le long de la crête principale, d’Eisenach à Blankenstein; une rivière, la Wella, sur laquelle on peut découvrir la région en canot; et des cités médiévales, des châteaux, des cathédrales, d’anciens monastères…
«Où trouver tant de bonnes choses réunies dans un espace aussi réduit?», aurait écrit Johann Wolfgang von Goethe à Johann Peter Eckermann, également écrivain allemand devenu secrétaire et directeur de l’édition complète des oeuvres de Goethe à Weimar. L’auteur du roman Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister et du Faust, le fictif, a dominé pendant plus d’un demi-siècle la vie littéraire de l’Allemagne. Appelé à Weimar par le grand duc Charles-Auguste, Goethe a incarné le citoyen universel parfait. Il disait tenir de son père «la conduite sérieuse de la vie», de sa mère «la nature joyeuse et le goût de conter».
«Incroyable! Sur une aussi petite parcelle de terre, autant de grands hommes.» Ça, c’est moi qui l’ai dit! Une bonne dizaine de fois depuis mon retour, d’ailleurs, pour expliquer l’intérêt d’aller en Thuringe. C’est tout dernièrement que j’ai appris qu’à Weimar, il y a environ 400 ans, un illustre poète, romancier, dramaturge, scientifique, grand administrateur, voisin et ami du poète Friedrich von Schiller avait prononcé des mots semblables. Eh bien!
La Route des classiques
D’autres personnages illustres? Sans remonter au Déluge, arrêtons-nous à Martin Luther qui fréquenta la faculté de droit de l’université d’Erfurt, aujourd’hui capitale du Land, avant d’entrer au couvent des Augustins. Après son excommunication de l’Église catholique, Luther se réfugie au château de la Wartburg, à Eisenach, où il traduit le Nouveau Testament en allemand.
Même Napoléon a «visité» la région. D’ailleurs, les habitants d’Iéna se souviennent encore de son passage… plutôt tumultueux. À la manière d’Hansel et Gretel, le pain en sus, l’empereur a laissé ses empreintes à maints endroits le long de ce qu’on appelle aujourd’hui la Route des classiques. Un petit musée, Le mémorial 1806, à Cospeda, près du site de la bataille d’Iéna, rend hommage aux soldats prussiens et français. Sacré Napoléon!
La Route des classiques permet de sillonner villes et campagnes, entre les maisons à colombage au toit orangé, les monastères, les églises, les demeures somptueuses, les jardins qui ont marqué la vie de Luther, Bach, Goethe, Schiller, et les petites cités médiévales qui tour à tour ont aussi accueilli les Adam Ries, Richard Wagner, Johannes Brahms, Richard Strauss…

voir page D 3: Thüringen
Le tracé géographique de la Route des classiques ressemble au profil d’une tête d’orignal dont le pif pointe vers l’est. Entre l’oreille et le nez, le long du naseau, on trouve alignées les villes d’Eisenach, Gotha, Erfurt, Weimar et Iéna.
La bouche représente Rudolstadt, la gorge Illmenau, la nuque Meiningen et au centre, sur la ligne qui relie Erfurt à Illmenau, se trouve la ville d’Arnstadt. Trois cents kilomètres de Kultur avec un grand K et de Natur.
L’idée d’une Route des classiques reliant les villes où ont vécu des personnages dont le souci commun était la perfection, la curiosité et le raffinement a germé dans la tête des responsables de la promotion du tourisme de la Thuringe un peu après la chute du mur de Berlin. Suite à des années d’isolement politique, il fallait trouver une façon de remettre le Land sur la carte géographique des hauts lieux touristiques. Weimar, Erfurt, Eisenach, quelle autre région en Allemagne pouvait mieux que la Thuringe raconter la grande époque du classicisme?
Et le reste a suivi. Les hôtels, les auberges et les restaurants poussent comme des champignons. Fortifications, châteaux et monuments font peau neuve; on modernise les musées.
Et en périphérie des grands classiques, la petite province allemande ne manque pas d’attraits. Prenez le Kramerbrücke (le pont des Épiciers) par lequel passa la Via Regia, ou route des Marchands (aujourd’hui l’autoroute A4). On parle ici de la construction profane la plus intéressante d’Erfurt.
D’une longueur de 120 mètres, ce pont à arches en pierre, construit en 1325, est le seul au nord des Alpes à être couvert de bâtiments encore habités et à abriter une rue commerçante. Le chocolat chaud de la petite manufacture de chocolat qui a pignon sur rue sur le pont même valent à eux seuls le voyage.
Je vous jure que la mort perdrait de sa cruauté si l’on pouvait au moins être sûr de trouver une petite chocolaterie du genre au paradis!
Et puis, il y a les Biergärten et les brasseries, incontestables piliers de la culture germanique. Sachez qu’un Allemand ingurgite facilement ses 150 litres de bière par année. C’est le soir qu’on savoure encore mieux l’ambiance d’un Stube, au moment où les Allemands eux-mêmes viennent prendre un verre. Au début, ils se montrent prudents à parler une autre langue. Perfectionnisme oblige. Mais il suffit de baragouiner un ou deux mots dans la langue de Goethe pour briser la glace.
Après, en anglais ou en français, ils débattront des heures durant de tous les sujets possibles. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils ne manquent pas d’humour.
À propos de la cuisine locale, n’allez surtout pas croire les mauvaises langues. La gastronomie allemande existe bel et bien. On ne mange pas que de la saucisse, bien que cette dernière soit délicieuse en Thuringe.
Le périple proposé par le Musée de la saucisse, qui a ouvert ses portes en mai 2006 à Holzhausen, près d’Erfurt, nous transporte dans l’univers des hachoirs et autres ustensiles tranchants servant à sa fabrication.
La découverte en l’an 2000 du plus vieux document officiel attestant son existence est à l’origine de ce musée original. Il s’agit d’une facture datant de 1404, que le propriétaire du musée, Thomas Mäuer, a retrouvée dans le décompte du couvent d’Arnstadt. On dit que Luther et Goethe l’appréciaient beaucoup.
Chaque Land a d’ailleurs ses spécialités régionales créées à partir de produits du terroir identiques: chou, porc, boeuf, gibier, betteraves… En Thuringe, on fabrique une pâte à base de pommes de terre que l’on façonne en grosses nouilles rondes avant de les plonger dans une marmite d’eau bouillante pour les faire cuire.
Ces Knödels, ou dumplings, accompagnent les ragoûts à toutes les sauces. Si les Thuringiens les mangent surtout nature, certains chefs de la région les apprêtent avec beaucoup d’originalité, de classe, et… d’humour.
Autrefois, on choisissait une femme en fonction de la grosseur de ses mains, explique Erhart Kästner en râpant énergiquement les huit kilogrammes de pommes de terre que nous venons d’éplucher pour la fabrication des Knödels qui accompagneront l’agneau du soir.
C’est vrai, plus les mains étaient grandes, plus les boules étaient grosses, ajoute Cindy, la femme d’Erhart. Les deux sympathiques propriétaires du restaurant Windmülhe, à Heichelhein bei Weimar, ne se contentent pas de concocter de bons petits plats, ils enseignent également (sur réservation) l’art de la fabrication du dumpling à l’intérieur de leur vieux moulin à grain transformé pour la cause en petite cuisine. Avec, bien sûr, Schnaps à la pomme de terre au forfait! Et, vous l’aurez peut-être deviné, servi glacé dans une moitié de pomme de terre creusée.
À quelques kilomètres de la ville des Lumières et de la poésie, sur une colline boisée, une ombre vient toutefois ternir le paysage romantique de la Route des classiques. Buchenwald.
Soixante mille personnes y trouvèrent la mort. L’horreur du nazisme à son comble. Sans le visiter, l’image de ce camp de concentration, là-haut dans la belle forêt de l’Ettersberg, reste comme une ombre au tableau, dérangeante mais nécessaire pour enrayer l’amnésie collective.
La Thuringe: le plus surprenant de mes voyages en Allemagne. Auf wiedersehen!

En vrac
- Pour découvrir la vie et l’oeuvre du musicien et compositeur Jean-Sébastien Bach, une visite d’Eisenach, Weimar, Arnstadt et Dornheim s’impose. Pour marcher sur les traces de Goethe et Schiller: la Route des classiques de Weimar à Bauerbach en passant par Iéna, Rudolstadt, Illmenau et Meinigen s’impose. Pour plonger dans l’univers de Martin Luther, étudiant, moine, traducteur de la Bible et réformateur de l’Église, il faut visiter Erfurt, Eisenach et Weimar. Pour découvrir le célèbre mécanicien Carl Zeiss, fondateur de la société du même nom, spécialisée dans l’optique: une visite au Musée de l’optique d’Iéna.
- À ne pas manquer, tout au long du mois de décembre en Allemagne, les marchés de Noël, dont celui d’Erfurt, considéré comme l’un des plus typiques du pays; le Festival de Bach, chaque année de mars à avril, dans toute la Thuringe et à Erfurt en particulier; le Festival de musique du monde de Rudolstadt qui transforme la ville en piste de danse et en saison estivale, à Erfurt, la Fête du pont des épiciers, la plus grande célébration populaire de Thuringe.
- Selon Le Guide du routard, l’Allemagne possède l’un des meilleurs réseaux routiers d’Europe. Toutefois, il est bon de savoir que les travaux omniprésents à l’Est ralentissent considérablement l’allure. Il est également conseillé de ne pas dépasser 130 km/h sur l’autoroute (bien qu’il ne soit pas interdit de le faire); en ville, de bien respecter la vitesse de 50 km/h ou 30km/h, selon les zones. Il y a souvent des radars fixes.
- Pour apprendre l’allemand ou dénicher de l’information intéressante sur le pays, l’Institut Goethe de Montréal est une bonne adresse. TÉL. 514 499-0159
- Renseignements: Office national allemand du tourisme au Canada, TÉL (212) 661 7200; Thuringen Tourismus Service Center, TÉL 011 49 361-37420; www.thueringencard.info.
Ce reportage fait suite à une invitation de l’Office national allemand du tourisme au Canada.

Collaboratrice du Devoir