Moi aussi ! Photo !

Jour de marché à Bocki, dans le sud-ouest du Niger. Photo: Gary Lawrence
Photo: Jour de marché à Bocki, dans le sud-ouest du Niger. Photo: Gary Lawrence

Marché de Bocki — En descendant de mon 4X4, elles étaient là, prêtresses peuhls au teint d'ébène pointillé d'encre, toutes alignées et s'avançant en rang de quatre. J'entendais bien leurs maris, leurs frères, leurs pères crier au loin: «Non! Non! N'y allez pas!», mais je ne m'en formalisais pas.

J'éprouvais aussi un soupçon de rétention naturelle à ne pas me précipiter et passer pour un vil prédateur fondant sur ses proies, mais ne le suis-je pas un peu? Et puis, quand donc aurai-je la chance de revivre pareil moment, malgré le soleil à contre-jour et la lumière tombant comme une guillotine? J'ai donc appuyé sur la détente, et tac-tac-tac-tac-tac-tac-tac-tac: je n'en ai raté aucune.

Relâchez tout de suite ce froncement de sourcils moralisateur et desserrez tout de go ces molaires qui s'entrechoquent l'émail: je n'étais évidemment armé que d'un appareil photo, en ce cuisant midi qui pesait comme dix soleils sur le petit marché de Bocki, dans le sud-ouest du Niger.

En voyage, on dénombre trois façons de prendre des photos des gens: en leur demandant la permission (contre ou sans rémunération); en catimini, sans que personne ne s'en rende compte; ou en ne posant pas de questions et en y allant ferme, quitte à prendre la fuite par la suite.

Il va sans dire que la dernière technique est plus souvent qu'autrement à proscrire, par respect pour les gens. La seconde est sans doute celle qui donne les meilleurs résultats, le sujet demeurant naturel. Quant à la première, il existe de moins en moins d'endroits en ce bas monde où on ne demande pas un petit bakchich en échange d'un cliché. Même au Niger, pays pourtant relativement empreint de virginité face au tourisme.

Mais à cet égard, l'avènement du numérique a changé la donne. Tout récemment converti, je m'attendais à bien des avantages en abandonnant l'argentique: changement rapide de la «vitesse du film» (ISO) pour compenser la faible lumière ou la présence d'un téléobjectif, capacité d'effacer les photos ratées au doigt et à l'oeil, possibilité de visualiser sur-le-champ les clichés...

C'est précisément cette dernière caractéristique qui permet de réussir des gros plans sans problème et sans coût férir, dans certaines situations. Surtout en des endroits reculés, surtout lorsque l'appareil photo est muni d'un large écran de visualisation.

Ce jour-là, dès que je me suis engouffré dans le marché de Bocki, jeunes et moins jeunes se sont rués sur moi pour avoir droit à leur instantané. «Photo! Moi aussi, je veux ma photo!» Même pas besoin de lever le petit doigt, suffisait d'appuyer avec le gros puisque tous voulaient leur «Polaroïd numérique». Tout ça grâce à un simple petit écran qui permet de montrer instantanément le résultat des clichés.

Évidemment, aucun sujet ainsi réjoui de se voir si beau en cet écran — parfois pour la première fois de sa vie — n'exigeait qu'on efface après coup sa photo. Au Niger, cette réalité est d'autant plus agréable que les peuples de cette contrée sont aussi fiers que magnifiques, fussent-ils Peuhls, Bororos, Songhaïs ou Touaregs.

Ne me demandez cependant pas ce qu'on vend au marché de Bocki: je n'ai rien vu. Pendant les 30 minutes que j'y ai déambulé, j'étais l'atome autour duquel gravitaient vingt neutrons, j'étais le coeur d'une masse informe de bras convergeant vers mon appareil numérique et qui se déplaçaient en scandant «Moi aussi! Photo!»

Quand j'ai enfin pu me libérer de mon carcan humain, c'était l'heure de rentrer. J'ai poussé jusqu'à la dernière allée du marché pour pouvoir mieux le contourner et revenir au 4X4... avant de tomber sur un vieil édenté aux gencives putrides et au regard avarié, bien appuyé sur sa canne de bois tordu, comme une sorte de sorcier maléfique.

— Hep, le Français! Tu trouves ça normal de prendre autant et de ne rien laisser en retour?

— D'abord, je suis Québécois; ensuite, je ne prends rien, je réponds à la demande!

Ça, c'était pour lui clouer le bec. Parce que, au fond, il avait raison. C'est pourquoi j'ai convenu avec mon guide de lui faire parvenir un imprimé de toutes les photos prises ce jour-là pour qu'il puisse retourner au marché et les distribuer à quiconque lèvera la main en criant: «Moi aussi! Photo!»

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L'auteur était l'invité de Tours Escapade, de Royal Air Maroc et du ministère du Tourisme et de l'Artisanat du Niger.

Collaborateur du Devoir