Qu'est-ce qui fait valser Vienne?

Mobilisant 7200 personnes (environ 5200 participants et 2000 musiciens, artistes, traiteurs, etc.), le bal de l’Opéra est le plus prestigieux, le plus opulent et le plus médiatisé de tous les bals viennois. Photo ci-dessous: selon Eva Draxler, du Bu
Photo: Carolyne Parent Mobilisant 7200 personnes (environ 5200 participants et 2000 musiciens, artistes, traiteurs, etc.), le bal de l’Opéra est le plus prestigieux, le plus opulent et le plus médiatisé de tous les bals viennois. Photo ci-dessous: selon Eva Draxler, du Bu

Au Konzerthaus, la piste de danse ne désemplit pas. Au cours de la soirée, plus de 4000 smokings et robes longues enlacés tourbillonnent au son de Strauss ou se trémoussent sur In The Mood. Un bal de l'âge d'or? Loin s'en faut: la majorité des danseurs a moins de 30 ans!

Vienne — Dans la capitale autrichienne, on ne badine pas avec les bals. Au temps du carnaval, appelé Fasching, soit entre le 31 décembre et le mercredi des Cendres, on en donne de... 300 à 400, dont 170 dits majeurs.

Il y a donc le bal de l'Opéra, le plus élégant, le plus opulent, le plus froufroutant de tous, ainsi que le bal impérial, le bal des avocats, celui des femmes de ménage, de l'orchestre philharmonique, des bouchers, des haltérophiles, des filles-qui-font-tapisserie, des agents d'immeubles, chaque corps de métier, chaque regroupement organisant le sien. C'est un phénomène social unique au monde et dont la popularité ne se dément pas depuis le... XVIIIe siècle.

De fait, en interdisant au bon peuple le port de masques dans les rues de sa capitale, l'impératrice Marie-Thérèse fit d'une pierre deux coups: elle mit fin aux défilés carnavalesques et à leur «tumulte» et elle créa la tradition du bal.

Car c'est la tradition qui fait valser Vienne. «La question n'est pas de savoir pourquoi la tradition perdure ici mais bien pourquoi elle s'est perdue ailleurs!», lance Thomas Schäfer-Elmayer, professeur de danse à l'école Elmayer que fonda son grand-père en 1919.

De la trentaine d'écoles de danse viennoises, celle-ci est la plus réputée: elle orchestre la cérémonie d'ouverture de tous les bals d'envergure de la capitale.

C'est d'ailleurs cette cérémonie, au cours de laquelle les débutantes, toutes de blanc vêtues, font leur première apparition officielle devant la bonne société, qui distingue un bal viennois d'une simple soirée de gala. Pour le bal de l'Opéra de février dernier, par exemple, ce sont 180 débutantes et leurs escortes qu'a préparés M. Schäfer-Elmayer.

«Oui, ce sont les jeunes qui portent la tradition et la font vivre, dit le maître, certains, c'est vrai, poussés par leurs parents, mais ils viennent tout de même ici par milliers.»

Chez Elmayer, environ 3000 adolescents apprennent à valser chaque année. Les débutantes et leurs partenaires apprendront en plus la valse à gauche, ou Links Waltzer, une «épreuve technique» obligatoire.

Et tous auront droit, qu'ils le veuillent ou non, à l'enseignement de l'étiquette car selon le professeur, «la valse et les bonnes manières sont une forme de langage qu'il est important de connaître en cette ère de mondialisation».

La valse viennoise a pour origine de vieilles danses campagnardes autrichiennes et allemandes.

Elle se compose de six pas, s'apparente au tango et est deux fois plus rapide que la valse boston. En fait, sa complexité tient surtout à ses tournoiements.

«La valse viennoise donne l'impression de flotter au-dessus de la piste de danse, explique M. Schäfer-Elmayer. Cet aspect et le contact physique qu'elle exige ont d'ailleurs contribué à faire en sorte qu'elle soit interdite par l'Église pendant des siècles!»

Ah, ha: voilà certainement une première cause d'engouement. Et puis, comme le dit Eva Draxler, du Bureau de tourisme de Vienne: «Il n'y a pas tant d'occasions que ça dans la vie où les filles peuvent porter une robe longue et jouer à la princesse.»

Mme Draxler estime que la majorité des 1,6 million de Viennois vont au bal, et certainement à trois d'entre eux au cours de la saison. «C'est difficile à évaluer, dit-elle. Pour sûr, il y a celles qui veulent absolument rentabiliser leur robe mais en fin de compte, ce qui détermine si l'on va au bal ou pas, c'est avant tout le fait d'avoir un bon partenaire de danse.» Chose certaine, tous les jeunes qui fréquentent une école de danse vont au bal, histoire de pratiquer.

Et quels sont les bals préférés de Mme Draxler? La palme va au Kaffeesieder Ball, ou bal des Tenanciers de café, qui se déroule dans le foyer du Hofburg, le palais impérial. «L'endroit a du caractère, dit-elle, les participants sont jeunes, l'événement est élégant mais moins formel et plus coloré qu'à l'Opéra. Il y a aussi la présence de grands chocolatiers qui présentent leurs créations, de vraies oeuvres d'art chocolatées.»

Ce bal, qui aura 50 ans en 2007, est organisé par les proprios d'une soixantaine de cafés parmi les plus traditionnels de la capitale, tel le Landtmann, pour ne nommer que celui-là. Selon la disponibilité des salles du palais, il accueille entre 3700 et 5200 personnes.

«Il y règne une très belle atmosphère, explique Martina Dick, qui fait partie de son comité organisateur, car on reproduit l'esprit des cafés viennois. La décoration est spectaculaire, il y a des fleurs partout et la musique est traditionnelle.» Ajoutons que les profits réalisés servent au financement des programmes culturels (souvent des récitals de piano) des cafés.

Eva Draxler aime bien aussi le bal Bonbon commandité par des confiseurs. «Au cours de la soirée, on élit une Miss Bonbon qui, installée dans une balance, reçoit en sucreries l'équivalent de son poids! Ce bal et celui des Tenanciers de café sont certainement les plus charmants pour les touristes.»

J'ai donc suivi son conseil et je suis allée au bal Bonbon, qui a lieu au Konzerthaus, un cadre parfait vu sa déco Art nouveau «meringuée». Après le défilé traditionnel des débutantes, suivi du cortège des confiseurs et d'une première valse, un chanteur a sauté sur scène et seriné, accompagné d'un big band de 15 musiciens, Just a Gigolo, un triple-swing. Les danseurs, âgés de 20 ans, de 30 ans, qui n'étaient pas déjà sur la piste ont rejoint les autres et, tout à coup, je me suis trouvée bien seule à ma taaable!

À vos masques, mesdames!

À défaut d'être aussi sympa, le bal de l'Opéra en met plein la vue. En fait, l'Opernball, dont l'histoire, tarabiscotée, remonte au XIXe siècle, est d'une ampleur telle qu'il est télédiffusé en direct sur la chaîne nationale ORF. Et comme pour une soirée des Oscars, le Tout-Vienne, présent, est assailli par les paparazzis tandis que les chroniqueurs mondains spéculent sur la griffe de la robe que porte l'épouse du ministre des Finances. Le bal de cette année fut particulièrement féerique alors qu'un programme de ballet, intercalé entre les défilés des débutantes, célébrait Mozart. Puis vint la traditionnelle invitation, Alles Waltzer, «Que tout le monde valse!», permettant enfin à tous de tourbillonner sous les chandeliers.

Un autre bal prestigieux de la capitale est le Rudolfina Redoute, qui a la particularité d'être le dernier bal masqué viennois. Et non seulement les femmes doivent-elles obligatoirement être masquées mais jusqu'à minuit, c'est damenwahl, c'est-à-dire que ce sont elles qui invitent ces messieurs à danser. «Des couples se sont formés ici et se sont mariés», dit Harald Willenig, l'organisateur du bal.

Fondée en 1899, Rudolfina est une association de quelque 500 universitaires, exclusivement masculins, au sein d'un regroupement plus vaste qui réunit tous les étudiants catholiques d'Autriche. Son nom rend hommage à un Habsbourg, Rudolf, surnommé «le fondateur». Si l'on ignore la date de la tenue de son premier bal, on sait toutefois que c'est à l'occasion de celui de 1912 que débuta la tradition, encore vivante aujourd'hui, d'offrir un cadeau aux dames présentes.

Une autre caractéristique de ce bal est d'être ultra conservateur. Ainsi, les textes du carton d'invitation et du programme sont rédigés dans un allemand châtié, «l'allemand qui était parlé à la cour et que plus personne n'utilise aujourd'hui», précise, non sans fierté, M. Willenig.

Si ce bal m'a donné l'occasion de festoyer au palais impérial comme au temps de Sissi, il m'a aussi donné l'impression de m'inviter à un party privé. Même incognita parmi 3400 personnes, j'étais hors confrérie. Et que dire de mon partenaire, qui faisait tache, dépourvu qu'il était, le pauvre, de médailles et de rubans militaires pour décorer sa redingote!

Des contredanses alternatives

Au bal des Réfugiés, j'ai bien vu des filles qui portaient des gants longs comme ça, sauf que ceux-ci étaient pour la plupart troués ou imprimés de têtes de mort! Ce soir-là, cheveux mauves, boas, paillettes, nombrils percés, ainsi que 3000 têtes conscientisées s'étaient donné rendez-vous à l'hôtel de ville pour appuyer la cause des réfugiés en Autriche.

«La droite monte partout et ici, elle crée toutes sortes de restrictions pour leur nuire», dit Sepp Stranig, cofondateur de l'Integrationhaus, une maison qui accueille, depuis 1995, des réfugiés en attente d'un statut officiel.

Ce bal, qui en est à sa 12e édition, est l'une des nombreuses activités de financement qu'organise M. Stranig afin d'assurer le bon fonctionnement de sa maison, où 120 personnes par année, provenant surtout du Kosovo, de Bosnie, de Tchéchénie, sont soignées, apprennent l'allemand et développent des habiletés, le temps que la bureaucratie fasse son oeuvre.

Sur l'une des scènes échafaudées pour l'occasion, l'autre cofondateur, le chanteur Kurt Ostbahn (Kurt «autoroute de l'Ouest», un pseudonyme nirvanesque) s'époumonait à faire décoller les caissons du plafond tandis qu'un groupe techno-quelque-chose faisait vibrer la salle du conseil. C'est une toute autre Vienne que je découvrais, en même temps que je rencontrais Irina Kohler, l'instigatrice du Life Ball, au bénéfice des victimes du sida. Ce bal, qui se tient en mai, également au Rathaus (Sharon Stone était de la fête cette année) est, après celui de l'Opéra, le plus médiatisé de tous.

Me revient en tête l'explication d'Eva Draxler quant à l'engouement des Viennois pour leurs bals: «On peut l'attribuer à la fierté d'avoir un jour été un empire, d'avoir servi de résidence impériale aussi longtemps.» De fait, six siècles de pouvoir, ça laisse des traces... Mais pendant qu'à l'opéra, au palais, au Konzerthaus, on s'abandonne à un passé orgueilleux, au Rathaus, on n'en a cure et on envoie valser la nostalgie. Alles Waltzer!

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En vrac

- Pour les détails des bals qui se dérouleront en 2007, demandez le Ballkalender à www.vienna.info.

- À l'école Elmayer, située au 13, Braünerstrasse, il en coûte 58 euros pour 50 minutes de cours. Si cela suffit à assimiler les six pas de la valse viennoise, il faut toutefois beaucoup de pratique pour maîtriser les tournoiements! Les cours sont offerts 365 jours par année et les touristes sont les bienvenus.

- La saison des bals déborde allègrement de Fasching: on peut ainsi aller au bal aussi tôt qu'en novembre et aussi tard qu'en juin! En passant, sachez que le bal Impérial (31 décembre), destiné aux touristes, est sans doute le moins viennois des bals viennois.

- À titre indicatif: l'an dernier, il en coûtait 215 euros le billet (debout, c'est-à-dire hors loge, dont les tarifs de location varient de 9000 à 36 000 euros) pour le bal de l'Opéra, 85 euros pour le bal des Tenanciers de café, 65 euros pour Rudolfina Redoute, 60 euros pour Bonbon et 30 euros pour le bal des Réfugiés.

- Renseignements: www.wiener-staatsoper.at, www.bonbonball.at, www.kaffeesiederball.at, www.rudolfina.at, www.integrationshaus.at, www.elmayer.at, www.vienna.info, www.austria.info.

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Les coûts du transport aérien de Carolyne Parent ont été assumés par la bourse Grands Reportages Air France-FPJQ.

Collaboratrice du Devoir