Yukon - Sous le soleil de minuit

La route Dempster. Photos: Sandrine de Pas
Photo: La route Dempster. Photos: Sandrine de Pas

Sur une carte géographique détrempée, le fleuve Yukon prend l'allure d'un large layon bleu qui s'étire du 60e parallèle nord, zigzague au travers des cordillères de l'Ouest dans le Yukon, avant de traverser l'Alaska pour finalement se jeter dans la mer de Béring. Pagayer sur ce fleuve équivaut au plaisir de découvrir un univers sauvage, peu fréquenté, qui habite une faune et une flore exceptionnelles. Un périple à l'image du territoire du même nom.

Yukon — Il est 22h. Nous descendons du canoë sur une petite île au sable fin et installons peu à peu notre campement. En moins d'une demi-heure, la tente est montée et déjà notre souper mijote au-dessus du feu improvisé. Le village le plus près se trouve à 100 kilomètres. C'est le calme absolu. Comme seule musique: le vent et l'eau qui s'écoule. Comme seuls voisins: une faune invisible qui reste pour le moins audible... Pas besoin de parler!

Étrange impression que celle d'être seuls au milieu de nulle part, dans ce que tous se font un plaisir d'appeler le pays des grizzlys. Seuls, peut-être, mais certainement pas les premiers. Le fleuve Yukon, croit-on, aurait servi de porte d'entrée aux premiers occupants de l'Amérique. Cette même migration qui a franchi le détroit de Béring et qui, près de 10 000 ans plus tard, s'étendait jusqu'à la Terre de Feu.

Mais ce fleuve, dont le nom dérivé d'un mot de la langue des Loucheux qui signifie «la grande rivière», a également donné son appellation à l'un des plus beaux territoires canadiens. Un espace où se succèdent trois écorégions à l'intérieur desquelles se multiplient les espèces. Un coin de pays où la nature sauvage recouvre encore 75 % de l'ensemble du territoire.

«Il s'agit du secret le mieux gardé au pays», confiait un amoureux du Grand Nord, ajoutant aussitôt: «Et une fois de retour à Montréal, il ne faut surtout pas l'éventer.» Je lui ai souri et n'ai rien promis. Mais, à bien y penser, il avait raison. Le Grand Nord, et le Yukon plus spécifiquement, relève de l'inimaginable avec des splendeurs naturelles qui frôlent le grandiose. Des rivières transparentes qui creusent les vallées. Des sommets abrupts qui chatouillent le ciel. Et une flore timide qui s'étend à perte de vue. De quoi donner le vertige.

Mais pour partir à la découverte de cette partie de pays, paradis de l'immensité, il faut quitter les sentiers battus et asphaltés du sud du Yukon, déjà grugé par l'industrie du tourisme. Il faut pénétrer dans l'arrière-pays. Pour ce faire, toutes les façons sont bonnes: canoë, kayak, randonnées pédestres ou équestres...

La porte d'entrée la plus accessible du «secret le mieux gardé au pays», toutefois, ce n'est pas au 60e parallèle qu'on la franchit — oh non! —, mais plus au nord. En fait, c'est à la jonction d'une route de gravier située au 64e parallèle que l'aventure nordique commence... la route Dempster.

Légendaire pour ses crevaisons et sa dangerosité, la route Dempster — un tracé de 750 kilomètres qui se hisse vers le toit du monde — se perd dans une nature toujours vierge. On ne peut prétendre avoir visité le Yukon si on ne s'offre pas le plaisir d'en découvrir le nord, une région où l'humain redevient partie intégrante d'un impressionnant écosystème qu'il n'a toujours pas dompté ni dénaturé. Fort heureusement!

On y fait joyeusement son deuil des chaînes de restauration rapide et des hôtels de luxe... Pour le plus grand plaisir de tous, ces monstres envahissants sont remplacés par les feux de camp, les brûleurs au gaz, les poissons fraîchement pêchés, les légumes en papillotes et les tentes. Entre le kilomètre zéro de la route et son cul-de-sac à Inuvik — non loin de la mer de Beaufort et de l'océan Arctique —, on ne croise qu'une station-service greffée à un motel et à un vieux restaurant. Pour le reste, ce ne sont que des terres sauvages qui s'étendent à perte de vue.

L'aventure panoramique de la route Dempster commence avec le parc Tombstone, un territoire de chasse des Tr'onddëk Hwëch'in depuis des siècles. D'une superficie de 2164 kilomètres carrés, le parc s'étend au croisement de la route Dempster jusqu'à une immense plaine de taïga qui se transforme à l'automne en autoroute pour caribous. En effet, plus de 10 000 de ces bêtes traversent annuellement cette ligne de partage entre la toundra arctique et la forêt boréale. Pour les fanatiques de plein air, c'est l'occasion rêvée de chausser ses bottes et de grimper les montagnes.

Plus au nord encore, on pénètre finalement à l'intérieur du cercle arctique. Nous faisons alors la connaissance du soleil de minuit. Car, en été, il y a cet imposant ciel constamment instable où se dessine un soleil frappé d'insomnie. La nuit au nord du 66e 32' de latitude nord ne dure que quelques dizaines de minutes. En juillet, l'astre se cache derrière l'horizon vers 2h du matin pour se lever une soixantaine de minutes plus tard. Il est ainsi possible d'observer, au même moment, les lueurs du crépuscule et celles de l'aurore. Un paysage à faire rougir de jalousie les cartes postales.

Faire un saut au Yukon, c'est également remonter dans le temps pour aller à la découverte d'une époque incontournable de l'histoire du continent et de la conquête du nord, celle de la ruée vers l'or du Klondike. Il s'agit là certainement d'une aventure humaine des plus déconcertantes, démonstration de l'obsession maladive des hommes pour la richesse. On estime qu'en 1898, après une découverte d'or sans précédent, quelque 100 000 prospecteurs se sont lancés à l'assaut du nord pour faire fortune... changeant à jamais le visage de cette partie du globe.

Cette époque, on se la fait raconter en long et en large à Dawson City, une municipalité située sur la rive est du fleuve Yukon, à l'embouchure de la rivière Klondike, à 530 kilomètres au nord de Whitehorse. À regret, la capitale incontestée de cette épopée est aujourd'hui une ville hypertouristique, certes agréable mais dont la presque totalité de l'économie gravite autour de cette manne de visiteurs qui se rue vers ce qui reste du Klondike. On ne peut pas en faire abstraction... cette ville sent le faux-semblant.

Dawson ressemble plus à un décor de western hollywoodien qu'aux petits villages typiques de la région. L'ancienne capitale du Yukon est drapée d'édifices aux façades carrées de type Far West. L'asphalte de la route disparaît lorsqu'on entre dans la ville, laissant la place à des rues de terre battue qui crachent par temps sec des nuages de poussière. De larges trottoirs de bois ceinturent les avenues. Et plusieurs boutiques et saloons ont adopté le style «portes battantes» afin de souhaiter la bienvenue à leur clientèle du sud. D'ailleurs, il n'est pas rare de croiser des gens vêtus de costumes d'époque.

Les visiteurs faisant abstraction de la présence bien sentie d'immenses véhicules récréotouristiques qui font tourner moteurs et génératrices dans les campings environnements pourront néanmoins y trouver leur compte. Pour quelques dollars, on leur donnera l'occasion de s'agenouiller au-dessus d'un cours d'eau, puisette à la main, à la façon des prospecteurs. Ils pourront même s'asseoir dans un «authentique» saloon, whisky en main, les yeux rivés sur une rangée de danseuses de cabaret qui se trémoussent sur des airs de vieux piano.

Mais pour les autres, ceux qui fuient ces endroits travestis par le «touristisme», mieux vaut faire le saut vers Keno City, à près de 300 kilomètres de là. C'est un jeune Sherbrookois d'une douzaine d'années, Fabrice, et sa soeur Pénélope, qui nous ont convaincus de faire le détour. Assis sur le bord d'un feu de camp, ils nous racontaient avec passion comment ils étaient tombés sous le charme de ce minuscule village minier de l'est du Yukon.

Keno est une micromunicipalité de... 16 habitants. Pour un temps, le village fut le plus grand exportateur d'argent d'Amérique du Nord. C'était au début du XXe siècle. Toutefois, après la fermeture des mines environnantes, elle s'est mutée en municipalité calme et conviviale où quelques artistes ont élu domicile. Malgré tout, il est possible d'y observer les artefacts propres à la prospection de minerai. Et loin de la folie touristique. Plusieurs activités extérieures sont également proposées, de la randonnée pédestre à l'observation d'oiseaux et d'animaux.

Mais à l'heure où sont écrites ces lignes, les journées se font de plus en plus courtes au pays du soleil de minuit. L'été tire définitivement à sa fin. Pour sa part, le fleuve Yukon plonge graduellement dans sa léthargie annuelle. Un long sommeil de glace qui devrait fondre vers la mi-juin. Les canoës et kayaks qui le parcourent sont déjà rangés. Ils feront bientôt place aux traîneaux à chiens et aux motoneiges. Le Grand Nord s'endort, c'est vrai... mais l'aventure, elle, continue. Sous sa forme hivernale. Voilà tout.

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En vrac

- Température. Les écarts climatiques sont généralement plus marqués que dans les provinces. La température moyenne, en juillet, est d'environ 15 °C. Selon les régions, la température moyenne, en janvier, varie entre -20 et -32 °C.

- Le Yukon représente un peu moins de 5 % de la superficie totale du Canada. Il occupe le neuvième rang parmi les provinces et les territoires. En 2002, on estimait sa population à 30 000 personnes.

- Plusieurs communautés autochtones vivent au Yukon: Gwich'in, Han, Tutchone, Uper Tanana, Kaska et Tagish. Il existe huit groupes linguistiques autochtones, dont sept appartiennent à la famille des langues athapaskanes.

- Le fleuve Yukon est le deuxième cours d'eau du Canada en matière de longueur. Il recueille presque le deux tiers des eaux du territoire. Du nord de la Colombie-Britannique à la mer de Béring, il fait 3185 kilomètres.

- Pays des grizzlys. On estime la population de cette sous-espèce d'ours brun entre 35 000 et 45 000 individus. Ils se trouvent dans le nord-ouest du continent américain et se concentrent principalement en Alaska.

- Avec ses 5959 mètres au-dessus du niveau de la mer, le mont Logan, dans le parc Kluane, est le plus haut sommet du pays. Le parc national Kluane est la composante yukonnaise de la plus vaste aire protégée au monde. De nombreux randonneurs parcourent chaque année ses magnifiques sentiers.

- Randonnée pédestre. Pour les amoureux de plein air et d'histoire, la piste Chilkoot (53 km), qui commémore la ruée vers l'or de 1898, est incontournable. Elle s'étend à travers la forêt pluviale du Pacifique, dans la partie située en Alaska, pour traverser la forêt alpine et enfin la forêt boréale, jusqu'au Yukon. On peut observer des artefacts de la ruée vers l'or le long de la piste.

Collaborateur du Devoir