Tournez la plage

Qu'ont en commun Copacabana, Mykonos, Ogunquit, Cannes et Oka ? D'être avant tout des plages où, chaque année, selon les lieux et la saison, des millions de gens viennent s'agglutiner. On la croyait démodée et légèrement en retrait. On constate que le phénomène plage est un incitatif primordial à la partance pour une majorité de gens sur la planète qui vont en vacances.

Le soleil, la mer ou les lacs n'expliquent pas tout. Qui sont ces fanatiques du rivage et pourquoi cette agglutination héliotrope dans les bacs à sable ? Grand spécialiste des vacances, le sociologue Jean-Didier Urbain donne des indices : « C'est plus un bain de société qu'un bain de mer que les gens vont y chercher. La plage est un espace de vie communautaire unique qui redonne à l'individu un sentiment d'appartenance à la société. »

En effet, si l'on observe les plages de notre Sud traditionnel, de Varadero à Hollywood Beach en passant par Sosua ou Punta Cana, l'homo plagus a tendance à se regrouper ; par clans, par tribus. Il y a les tribus familiales, les clans du troisième âge et les groupes d'adolescents.

La plage est le bon endroit pour laisser aller ses aléas, ses tracas ou ses inhibitions. Quel que soit leur genre — populaire, branché, huppé —, les plages se doivent d'être un lieu où l'on cherche à bien s'entendre avec ses voisins ou du moins à se tolérer avec une certaine bienveillance. C'est également le moyen le plus sûr de rendre supportable la promiscuitéÉ

En dehors des habitudes, des bains de soleil et des conversations ensablées, la plage se révèle une immense scène de théâtre pour Jean-Didier Urbain : « La plage est une scène où chacun est à la fois acteur et spectateur. On se regarde les uns les autres en sachant qu'on est soi-même regardé, mais cela fait partie du jeu. Instinctivement, on retrouve les règles de savoir-vivre oubliées le reste du temps. » Nous sommes dans la rhétorique du cacher-montrer.

Qu'ils soient seigneur de la mer, nymphe des écumes, mama des flots ou sénilité des rochers, les gens ont en commun d'être d'une lisibilité quasi immédiate. Quand l'homme est un papa responsable, il oublie son corps, son slip et son tatouage pour devenir grand initiateur ; il se fait prêtre et professeur, prenant en charge le baptême aquatique du plus petit ou de l'apprentissage du plus balnéophobe des enfants.

Pour les femmes, il y a une cause commune, l'épilation. De la coupe bikini à celle des aisselles et des jambes, il faut redonner à la géographie corporelle féminine une peau de lumière. Certains allant jusqu'à comparer les plages aujourd'hui dénuées d'algues (celles qui se font nettoyer chaque matin) aux cuisses dénuées de tous poils, appâts trop touffus relevant de la négligence corporelle, portant les signes de zones en friche. Dis-moi comment tu t'épiles et je dirais qui tu es... Que le buisson remplace la broussaille, le gazon les mauvaises herbes, le sable le varech, et que le poil soit caché !

Sur la plage, il faudrait presque être parfait pour avoir le droit d'exister en maître, une nouvelle forme de seigneuriage ensoleillé.

Plage-prétexte, mer-piscine, océan-décor, l'univers balnéaire est peu porté sur l'extension et bien davantage sur la condensation. Ce n'est pas un univers où l'on passe mais où l'on reste. Il préfère la concentration à la dispersion, l'installation à la circulation, le repli à l'évasion et par définition la frange étroite aux vastes espaces.

Toutes les tribus y restant étant étroitement jalousées par des coquilles hôtelières ou autres territorialités de villégiature.

La plage n'est pas un terroir. C'est une table rase, une abstraction, une terre vide et sans racines, une auberge espagnoleÉ

Et même si la plage est de plus en plus populaire, voire assiégée de temps à autre, la dynamique qui y règne n'a pas vraiment changé depuis des lustres.

En 1882, un certain Ameline notait dans son livre, Une plage normande :

« Voyez-les installés sur la plage,

Dans le vaste fauteuil, sur le simple pliant,

Y montrant leur esprit, gesticulant, criant,

Vrais paons faisant la roue, entre deux et six heures

Et, leur effet produit, regagnant leurs demeures.

Je m'adresse ici qu'à des individus

Qui de l'amour des bains ne sont jamais mordus,

Et, contemplant la mer avec des airs bravaches,

Restent obstinément sur le plancher des vaches.

Q'on soit balnéopathe ou balnéophile, le patient est allongé sur la plage, guettant s'il devient maître ou valet, séducteur ou rejet, sportif ou lecteur, rouge ou bronzé, seul ou accompagnéÉ »

Je me rappelle une plage de mon enfance. Nous étions au sud de Rome, à Sperlunga. Il y avait une vieille dame toute plissée que tout le monde appelait le Trésor de San Marco. Elle était tous les jours assise sur un pliant avec un énorme parasol au-dessus d'elle. Tous les baigneurs allaient la saluer, un par un. Certaines femmes qui ne mettaient le pied dans l'eau lui donnaient à boire et lui tendaient des bouts de melons. C'était le monument de la plage, une cathédrale vêtue de noir ancrée dans le sable. Tous les estivants avaient pris l'habitude de lui confier leurs bijoux pendant le bain.

Ce qui a changé aujourd'hui, c'est qu'on appelle cela un locker.