San Diego

Photos: Jean-François Nadeau
Photo: Photos: Jean-François Nadeau
San Diego — Voilà que l'avion fonce sur la cité, pique du nez et prend de toute évidence pour cible quelques-unes des tours les plus imposantes de cette ville de 1,2 million d'habitants. Et on se demande alors si le pilote n'a pas décidé de faire de cet avion votre tombeau, tant il se comporte comme un chien dans un jeu de quilles... «Rassurez-moi, madame : ce rodéo aérien est-il bien normal ? » Oui, tout est normal... L'aéroport de San Diego est simplement situé au coeur même de la cité, à la différence de la plupart des aéroports du monde.

En cinq minutes, en taxi ou en autobus, vous voilà donc à l'hôtel. Si vous êtes logé en hauteur, la ville s'offre à votre regard jusque dans l'infini des eaux qui la bordent.

D'un côté, voici le port avec ses dizaines de navires militaires ainsi que ses vieilles coques de noix transformées en musées ou en restaurants. Et de l'autre, voilà le quadrillage parfait de rues très modernes à l'américaine.

Avec son Broadway, sa 5th Avenue, ses boutiques et ses chaînes commerciales aux enseignes connues, San Diego semble, du moins dans le quartier de Gaslamp, se donner l'allure d'une ville de la côte Est.

On croit d'emblée que le Far West a bien voulu, ici, se faire oublier en prenant de petits airs empruntés à New York. Mais un des héros locaux, après tout, n'est-il pas Wyatt Earp, le célèbre cow-boy justicier de la fusillade de Tombstone ? Tout en niant dans ses marges un passé très rugueux qui s'est vécu dans un monde sans foi ni loi, San Diego conserve des traces de ses diligences de la Wells Fargo, de ses entrepreneurs trop entreprenants, comme John D. Srpeckels, et de la disparition de ses premiers habitants au profit d'un monde fondé sur le pouvoir et l'argent.

Au milieu d'un centre-ville très tranquille, on construit beaucoup. En hauteur. Toujours plus haut. La ville est neuve. Mais des ouvriers s'emploient partout à sauvegarder les traces discrètes d'une histoire plus ancienne. Ainsi, une modeste façade d'édifice qui n'a pas plus de cinquante ans fait-elle l'objet de toutes les attentions pour qu'on l'intègre au sein d'une nouvelle construction imposante. Même chose pour une simple devanture de quincaillerie de quartier. Tout, ici, passe au musée !

Viva Mexico !

Avec la frontière mexicaine située à quelques kilomètres plus au sud, l'influence latine sur la vie de San Diego est omniprésente. Chaque jour, nombre de travailleurs mexicains quittent leur pays pour venir travailler dans la ville américaine. Cela donne lieu à des scènes particulières. Plusieurs fast-foods très américains sont ainsi opérés par des Mexicains tandis que dans des restaurants mexicains plus chics fourmillent des serveurs américains bien blancs.

Au centre-ville même, on trouve l'élégant stade de baseball où jouent les Padres. Tout autour, de la verdure, des lignes pures, un espace dégagé.

Le culte du baseball ne supporte ici aucune entrave, même architecturale. On en vient à se demander pourquoi l'autre déesse locale, l'automobile, supporte encore des immeubles entre ces rues larges, souveraines, soigneusement pavées où de gros montres de métal de toutes les époques prennent des airs de cortèges royaux qu'admirent leurs vulgaires sujets bipèdes.

À marcher dans la ville, vous comprenez mieux aussi ce que signifie vivre au milieu d'une piste d'atterrissage... Les avions sont en permanence juste au-dessus de votre tête. Leur bruit infernal ne semble pourtant pas troubler outre mesure les habitants, bien que l'art lyrique, autrefois bien vivant entre autres au parc Balboa, ait dû déclarer forfait à cause de cela.

Cet immense parc Balboa a été créé dans un quasi-désert. Les espèces végétales qui y grandissent ont poussé là depuis un siècle seulement, grâce aux efforts d'une femme déterminée à y voir grandir des végétaux qui ne poussaient, semble-t-il, ailleurs, que pour mieux révéler la pauvreté de la végétation ici.

Tous les musées de la ville, ou presque, ont pris racine dans ce parc. Il y en a quinze. Musée de l'automobile, des sports, d'histoire générale, d'histoire naturelle, des sciences, des beaux-arts, de l'art contemporain, de l'homme, de la photographie, etc. La plupart sont exceptionnels et méritent le détour, selon les intérêts de chacun.

Tout le monde au zoo

Pour ses musées autant que sa végétation, le parc Balboa est sans conteste un des plus beaux endroits de cette ville. Impossible de ne pas y trouver son compte. Et même si rien ne vous intéresse du côté des musées, il vous reste tout de même à voir son immense zoo, un des plus importants au monde. Nommez l'animal de votre choix : il a toutes les (mal)chances du monde de s'y trouver !

Ici comme ailleurs, le zoo est une de ces inventions du XIXe siècle qui permet à l'homme de croire que la nature ne l'entoure plus mais qu'elle lui appartient. Dans ces lieux en apparence réglés, les animaux vivent en fait dans les limites exactes du désordre humain qui leur tient lieu désormais d'habitat. Quatre mille animaux représentent plus de 800 espèces venues des cinq continents. Chaque jour, des milliers de visiteurs défilent devant eux.

Un zoo, pour les adversaires de la vie en cage, ce n'est jamais l'idéal. Mais on vous répondra sur place que cette vie sauvage mise en conserve a permis de sauvegarder — ou, à tout le moins, de mieux comprendre — telle ou telle espèce. Et tant pis, alors, pour la dérive génétique qu'entraînent des reproductions en milieu fermé !

Au zoo de San Diego, les enfants autant que les adultes s'amusent beaucoup, en tout cas. Plus sans doute que dans l'immense parc thématique de Legoland, situé à quelques dizaines de kilomètres de là, où le fabricant de jouets danois a voulu créer, autour de ses petits blocs de plastique de couleur, une cité digne de Disney World. Un hôtel et un terrain de golf y sont en construction. Prix prohibitifs pour entrer dans ce royaume de l'imaginaire détourné.

À San Diego, impossible de faire l'économie d'une visite à l'hôtel Coronado, avec son vaste hall d'entrée tout en bois et son atmosphère bien bourgeoise du XIXe siècle. C'est dans cet hôtel, parmi les plus visités en Amérique, que Marilyn Monroe et Jack Lemmon jouèrent pour ce classique toujours aussi drôle qu'est Some Like It Hot. Dans le scénario de ce petit bijou de film, l'hôtel a été annexé à la côte Est américaine, là où on l'imagine d'ailleurs plus facilement qu'ici. De l'intérieur sombre, on débouche sur un jardin lumineux qui donne sur la vaste et belle plage municipale.

En traînant dans les environs de l'hôtel, on finit par tomber sur la maison du créateur du Magicien d'Oz ou sur un marché de fruits et légumes en plein air. Il est possible de rallier la ville en traversier, moyen de transport qui était nécessaire aux riches occupants de cet espace avant la construction du grand et joli pont qui enjambe désormais l'eau du port.

De là, on peut se rendre à Old Town, sorte de Far West villageois où se sont installés des commerces qui servent ou vendent du pittoresque à satiété. On se surprend à s'y amuser, tout de même, ravi de voir ici et là les traces d'un monde de l'Ouest qui a été si longtemps relayé par le cinéma d'Hollywood, avec ses lassos, ses stetsons et son univers de cuir et de musc.

Le sable à perte de vue

Si on quitte le coeur de la ville pour remonter légèrement la côte vers le nord, on trouve des plages, des dunes et des falaises captives de la lumière d'un soleil très fort. Dans ce calme bordé de mer, on n'échappe tout de même pas forcément au monde des hommes. Des maisons et des commerces ont poussé partout. Et les espaces verts dignes de ce nom sont rares. Mais la mer est là, avec ses surfers en tout genre qui guettent la vague sur laquelle ils glissent tout le jour tandis que des deltaplanes, ces hommes-oiseaux invraisemblables, les survolent avant d'atterrir sur les falaises où ils installent leur nid. Il y a ici près de cent kilomètres de plages et de falaises vraiment magnifiques.

À Pacific Beach, on trouve en bord de mer le Tower 23, un de ces tout nouveaux petits hôtels chics qui apparaissent partout dans le monde comme de nouvelles références en matière d'hébergement. Malgré le caractère bruyant du lieu et ses faux airs décontractés, les chambres y sont splendides et le séjour très agréable, plus agréable du moins que dans l'univers ampoulé de beaucoup de grands hôtels de cette région qui empilent devant vous les marques d'un luxe de pacotille en espérant vous faire croire dans un monde qui n'existe pas.

Sur la côte californienne, entre les centrales nucléaires qui rejettent des eaux trop chaudes et qui tuent ainsi l'univers marin, tout semble aller pour le mieux. L'argent coule comme du sable entre les doigts. Restaurants, galeries d'art, imposantes résidences, véhicules disproportionnés... La pauvreté existe, mais elle est ailleurs. À l'intérieur des terres, dans les banlieues où l'horizon de la vie est celui des petits carrés d'asphalte qui bordent votre appartement modeste.

Si le vin californien est bon, la nourriture l'est souvent moins quand on décide de manger autrement que simplement. La bonne cuisine, pour bien des Américains, consiste hélas en des assemblages d'une complexité souvent aussi inutile que douteuse. Laissez donc de côté les pétoncles noyés dans le pesto et enveloppés savamment dans des tranches de bacon décorées avec des oeufs de lompe aux couleurs saturées de colorants. La Jolla et ses environs offrent mieux.

De là, vous réalisez être très près de Los Angeles. Avec un peu de chance, c'est-à-dire sans trop devoir souffrir les bouchons interminables à l'entrée de cette ville, il est possible d'y être en moins de deux heures. Mais une fois là-bas, vous vous rappelez bien vite que San Diego mérite d'être aimé...