Les belles histoires des pays dans l'eau

L’île Brion et son phare, vus du cap Noddy, aux îles de la Madeleine.
Photo: L’île Brion et son phare, vus du cap Noddy, aux îles de la Madeleine.

Cap-aux-Meules, Grosse-Île, Havre-Aubert, Grande-Entrée ? Oui, bien sûr... Mais de la douzaine d'îles que compte l'archipel madelinien, quelques-unes, excentrées et moins connues, méritent tout autant — sinon plus — le détour. En voici deux : le Corps-Mort et l'île Brion.

L'Île Brion et le Corps-Mort, îles de la Madeleine — Sur fond de la musique thème de Jaws qui me résonne dans la caboche, je pagaie de la paluche et me propulse de la palme, le souffle court et la patate alerte. Mais je ne fuis pas, je cherche : masqué et intubé, j'ondule, je plonge, je rade l'étale et je défronce les accents de cette mer circonflexe qui s'ouvre entre les parenthèses de l'archipel madelinien.

Puis, cinq masses grises et blanches émergent hors des flots turbides et viennent tournoyer autour de moi. L'une des créatures me tapote le dos de son museau, comme pour me darder dare-dare en guise de test initiatique. Une autre me toise sans me chercher noise, une autre encore s'acharne sur ma palme et la tiraille, la mordille d'une gencive pas du tout agressive, avant de feindre l'esquive vers le fond. Ça y est, j'ai réussi ma mission : je suis devenu le centre d'intérêt des phoques.

Grâce à ma combinaison isothermique, je me laisse remonter à la surface et flotte bientôt comme un bouchon de liège, sur l'onde houleuse. Dehors, d'autres loups marins se la roucoulent douce sur les rochers luisants et les plages graveleuses du Corps-Mort, bizarroïde monolithe tricolore qui s'exonde au large de l'île du Havre-Aubert.

Longue de quelques dizaines de mètres, cette curiosité géomorphologique porte bien son nom, avec sa dégaine de macchabée à la physionomie hallucinante : tête de basalte noir, corps vert lézard et queue rouge madelinien. Malgré son nom et bien qu'il soit inhabité, le Corps-Mort grouille de vie, comme en font foi tous ces cormorans alignés en sentinelles sur sa crête, imposant leur diktat aux guillemots, cormorans et autres représentants de l'avifaune marine qui vibrionnent autour de l'étrange île. Ancien pied-à-terre de quelque pêcheur qui s'y établissait jadis le temps de faire le plein de morue, le Corps-Mort tient désormais lieu de sanctuaire où se réfugie la faune aviaire et marine. Malgré les visites quasi quotidiennes depuis dix étés des hommes-grenouilles, celle-ci ne semble ni perturbée ni habituée à la présence humaine.

C'est ce que je constate en replongeant en quête d'une autre rencontre avec ces drôles de types, tuba en bouche. Tandis que quelques phoques continuent leur folle sarabande, en solo ou en bande, l'un d'entre eux paraît m'attendre sous l'eau, un peu plus loin.

Alors qu'il se laisse dandiner par le ressac, un étrange rituel s'entame : la bête aux allures de lamantin s'approche, se laisse choir vers le fond, me retrouve, s'éloigne, émerge pour me zieuter de nouveau, se tâte, repart et revient. Sous l'eau embrouillée, ses yeux noirs comme l'abysse me scrutent, par-delà les algues qui guinchent comme cheveux au vent. Mi-curieux, mi-craintif, le grassouillet pinnipède semble se demander si je ne suis pas l'un des siens. Rien là de plus normal : après tout, qui n'a pas déjà confondu, de loin, la tête d'un plongeur encagoulé avec celle d'un phoque ?

Quelques jours plus tard, sur le sable châtain clair, la carcasse d'un phoque échoué noircit au soleil, devant l'écume blanche qui moutonne à chaque vague. À voir l'état du brave moustachu des mers, sûr qu'il y est depuis longtemps, et sûr qu'il y restera longuement : plutôt que de terminer sa course sur l'archipel principal, il a choisi l'île Brion, là où personne ne vit, là où presque personne ne passe. Esseulée à une quinzaine de kilomètres au large de Grosse-Île, Brion fait briller les yeux de quiconque y met les pieds, plus encore qu'Entry, pourtant fabuleusement géniale et hautement fantasmagorique. Parce que Brion, c'est l'archétype des îles de la Madeleine telles qu'elles étaient avant. Avant le Grand Dérangement, avant le déboisement des Demoiselles, avant la mine de sel Seleine, avant la dégradation des dunes et avant l'ère des Montréalais qui s'édifient des demeures pharaoniques, clôturées jusqu'à la falaise — une hérésie aux Îles —, transmuant par endroits ce havre de paix en havre d'épais.

Mais sur Brion, foin de constructions, sauf un restant de quai coulé par les glaces, sauf la cabane de l'ancien gardien agenouillée sous le poids des années, sauf la maison des Dingwell que des Madelinots un peu trop portés sur les croyances populaires — et sans doute sur la gnôle de patate — ont soufflée à la dynamite, convaincus qu'ils y trouveraient un trésor.

Pendant quelques décennies, les Dingwell ont régné en seigneurs sur ce qui était devenu leur fief. Le plus célèbre d'entre eux, William, alias le gros Bill, cultivait les terres qu'on voit encore près du petit cimetière ; fin négociant, il réussissait même à exporter ses pommes de terre à l'île du Prince-Édouard.

Puis vint la Récession et l'île devint un pied-à-terre saisonnier pour les pêcheurs, jusqu'à ce qu'elle soit vendue à la SAREP, filiale acadienne de Texaco, qui la troua çà et là en espérant la faire flatuler de gaz naturel. Fort heureusement, l'île Brion fut subséquemment expropriée avant de devenir, en 1988, la vingtième réserve écologique québécoise, question de préserver ses écosystèmes représentatifs de l'archipel madelinien.

Comme le disait le frère Marie-Victorin, Brion est, de toutes les îles de la Madeleine, «la seule qui soit pour une grande part couverte de forêt, la seule aussi qui puisse nous renseigner sur la prime jeunesse de l'archipel ». En tout, 200 espèces — le tiers de ce que comptent les Îles — y ont été répertoriées et l'extrémité est de Brion forme désormais une réserve intégrale inaccessible, même pour les scientifiques.

Aujourd'hui, les guides du petit forfaitiste écolosensible Vert et Mer, imprégné d'éthique Sans Traces, font découvrir les aires protégées de cette île du bout du monde, quasi vierge et peuplée de 141 espèces d'oiseaux. Hérissée d'herbes hautes qui nous montent jusqu'aux hanches, cerclée de falaises dantesques taillées à vif dans le grès cru, l'île Brion est couverte à 70 % de sapinières et elle est parsemée d'arbrisseaux rabougris, triturés, torturés par les vents, dressés comme de maléfiques barbelés, comme s'ils avaient été érigés pour empêcher le trop-plein de visiteurs.

En arpentant les sentiers — quand il s'en trouve —, on risque aussi d'entrevoir une paire d'oreilles rectangulaires sous lesquelles trotte un renard roux, autre résidant des lieux, avant d'entendre le chant lancinant des loups marins qui batifolent par centaines dans les anses et les criques efflanquant l'île Brion.

Mais de vaches marines — les morses —, point ne reste-t-il depuis que Cartier a vanté leurs défenses «du plus fin ivoire ». Avant d'aller planter sa croix en Gaspésie, le Malouin a séjourné ici deux jours, en juin 1534, baptisant les lieux en l'honneur de son protecteur, l'amiral Philippe de Chabot, seigneur de Brion, qui parrainait son expédition.

Grâce aux bons offices de Vert et Mer, quiconque peut tout autant passer la nuit à l'île Brion, désormais, fût-ce à la belle étoile, sous la tente ou dans une yourte aussi confortable qu'écolo. Attention, toutefois : dormir ici, c'est courir le risque d'y séjourner plus longtemps que prévu. Situé au coeur d'un puissant noeud de vents, ce fief fouetté par de folles bourrasques peut se voir paralysé plusieurs jours durant, derrière la muraille des vagues, et c'est bien tant mieux.

Car, en plein jour ou le soir venu, quand l'oeil du phare cligne d'un côté et que le croissant de Pierrot sourit de l'autre, on ne peut qu'abonder dans le sens de Marie-Victorin : « Parce que j'ai foulé moi-même l'étroite dune où, certainement, Cartier vint à terre, parce que j'ai mis mes pas dans ses pas et rempli mes yeux du même horizon et des mêmes objets, je comprends l'état d'âme du capitaine et je proclame avec lui que Brion est le paradis de la Madeleine. » Souhaitons que ce passage ne tombe pas sous le regard cupide de tristes sires de l'engeance d'un Béchard ou d'un Charest : des plans pour qu'ils nous arrachent Brion et qu'ils nous l'harnachent en nous imposant le bâillon.

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En vrac

- Air Canada Jazz (1 888 247-2262, www.aircanada.ca) et Pascan Aviation (1 888 313-8777, www.pascan.com) relient les îles de la Madeleine au reste du Québec. En voiture, à pied ou à vélo, la société de traversiers CTMA dessert Cap-aux-Meules au départ de Souris (Î.-P.-É.) mais aussi de Montréal, en croisière, avec escale à Chandler et à Québec (au retour seulement, dans ce dernier cas). 1 888 986-3278, www.ctma.ca.

- De juin à septembre, le Centre nautique L'Istorlet organise des excursions quotidiennes au Corps-Mort, en zodiac. Vêtements isothermiques et équipement pour apnée fournis. Coût : 85 $. 100, chemin L'Istorlet, Havre-Aubert, 1 888 937-8166, (418) 937-5266, www.istorlet.com.

- Vert et Mer propose des excursions guidées d'un jour à l'île Brion, au départ de Grosse-Île. Coût : 150 $ comprenant le transport en bateau, les repas et le guidage. Pour dormir en yourte, compter 85 $ de plus ; pour une excursion de deux jours avec séjour en yourte, allonger jusqu'à 250 $. Aussi disponibles : séjour en yourte à l'île d'Entrée et à la butte du Vent, formation en kayak de mer, sorties éducatives, cerf-volant de puissance (kite surf), etc. 1 866 986-3555, (418) 986-3555, www.vertetmer.com. Une autre entreprise, Les Excursions en Mer, permet aussi de gagner l'île Brion. (418) 986-4745, www.excursionsenmer.com.

- On ne cesse de le marteler dans les médias : l'achalandage des touristes dépasse souvent la capacité de l'archipel madelinien à supporter une si forte concentration d'humains en un si court laps de temps. Pour éviter que les Îles ne s'effritent davantage, l'organisme Attention FragÎles s'est donné pour mission de sensibiliser tout un chacun à la précarité du milieu naturel, notamment les dunes, seul rempart contre l'érosion. (418) 986-6644, www.attentionfragiles.org.

- Tourisme Îles de la Madeleine : 1 877 624-4437, (418) 986-2245, www.tourismeilesdelamadeleine.com. Pour lire Marie-Victorin sur l'île Brion, consultez l'encyclopédie de l'Agora : http://agora.qc.ca/mot.nsf/

Dossiers/Marie-Victorin.

Collaborateur du Devoir