Tourisme - Le chic du choc en Gaspésie

Le mont Coleman, vu du sommet du «750», un des monts accessibles depuis l’Auberge de montagne des Chic-Chocs. — Gary Lawrence
Photo: Le mont Coleman, vu du sommet du «750», un des monts accessibles depuis l’Auberge de montagne des Chic-Chocs. — Gary Lawrence

L'auberge y est hors pair; le site, extraordinaire: en Gaspésie, on vient d'inaugurer un vaste terrain de jeu où trône un confortable établissement, au beau milieu d'une grandiose forêt isolée. Visite d'un lieu unique qui a le chic de créer le choc: l'Auberge de montagne des Chic-Chocs.

On dirait un volcan. Ou plutôt deux volcans: l'un à la tête bombée et bien hérissée, comme s'il était bourré de magma; l'autre dont le cratère se serait effondré, après quelque lointaine éruption. En ce froid matin de janvier, la référence volcanique est d'autant plus appropriée que la rougeur de l'aube empourpre doucement la tignasse blanche de ces fabuleux sommets.

C'est la seconde fois que je me frotte aux Chic-Chocs durant l'hiver, et c'est la seconde fois que je me tâte la ceinture fléchée pour m'assurer que je suis bien au Québec, tant le décor tranche avec l'imaginaire fleurdelisé. Il y a plusieurs lunes, c'était le mont Albert qui m'avait jeté par terre, avec sa dégaine quasi alpine; cette année, ce sont d'éminents faîtes qui s'élèvent devant l'Auberge de montagne des Chic-Chocs, à savoir l'ahurissant mont Coleman ainsi que ses voisins, les monts Collins et Matawees.

Accessible uniquement au terme de deux heures de chenillette — mais quelle balade, et quelle chenillette! —, l'auberge est recluse au centre d'un spectaculaire domaine montagnard de 60 kilomètres carrés, lui-même situé dans la réserve faunique de Matane, aux confins du parc de la Gaspésie. Unique dans l'est de l'Amérique du Nord, inspiré des lodges d'Europe et de l'Ouest canadien, le lieu permet de se couper du monde et de s'exalter dans un environnement éminemment sauvage où batifolent caribous, chevreuils et la plus grande concentration d'orignaux au Québec.

En d'autres circonstances, avoir accès à pareil territoire impliquerait qu'on parte tente au dos ou qu'on pionce en refuge; mais ici, tout se vit sans rogner sur le confort. En fait, le projet de cette auberge aurait pu naître des épousailles de Bernard Voyer et de Christiane Germain: le jour, on joue à l'explorateur nordique; le soir, on se pelotonne dans un coquet établissement aux fauteuils moelleux, aux lits douillets et à la déco rustique mais néanmoins stylée.

Contrairement au Gîte du Mont-Albert, autour duquel gravitent parfois mille personnes durant l'été, l'Auberge de montagne des Chic-Chocs ne peut accueillir qu'un maximum de 36 privilégiés à la fois, ce qui favorise allègrement la quiétude des lieux tout en accentuant l'impression d'éloignement. Mieux: tous les éléments concourent pour créer un cadre propice au ressourcement, qu'on choisisse de lire dans un sofa, suinter au sauna, macérer dans le bain tourbillon extérieur, se la roucouler douce devant l'âtre ou s'éclater en montagne.

Vous avez dit haute route?

«Allez-y, c'est votre neige!», lance le guide Jean-François, un gaillard taillé d'une seule pièce dans un pan de muscles. La patate palpitante, je m'élance dans l'à-pic vierge et, après avoir pris un peu de vitesse, j'entame un jouissif ballet à skis sur le souple tapis neigeux, me faufilant ici entre les arbres, baissant là la tête pour éviter une branche impromptue.

Le climax sera de courte durée: à peine dix minutes. Et encore, la descente aurait été plus rapide sans quelques pauses contemplation, pour souffler et me laisser souffler par les panoramas tourneboulants. Pour m'offrir pareille descente, j'ai cependant dû me farcir 75 minutes de grimpette en zigzag, à flanc de montagne. Mais comme me l'a déjà dit un guide de Colombie-Britannique, «conquérir les sommets et les mériter, ça fait partie du ski autant que la descente, et c'est quand tu rejoins sa cime que tu deviens le roi de la montagne». Et pour ce faire, rien ne vaut les skis de haute route.

«L'hiver, c'est le meilleur moyen pour se déplacer en montagne, assure Jean-François. En temps de guerre, l'armée suisse les utilisait pour surprendre les Allemands, la nuit... Ici, il n'est pas rare qu'on surprenne des orignaux, dans les bois: eux non plus ne nous entendent pas venir... »

Si on peut faire du ski de haute route partout où s'élèvent les montagnes, seule l'Auberge des Chic-Chocs permet de s'initier à ce type d'activité de façon encadrée, au Québec. Aussi appelé ski de haute randonnée, ski touring ou ski mountaineering, le ski de haute route forme une sorte d'hybride entre le ski hors piste et le ski alpin: grâce aux peaux d'ascension (les «peaux de phoque») et aux fixations mobiles, on gravit aisément les pentes avant de retirer les peaux et de se mettre en mode descente, une fois au sommet.

Cela dit, on peut aussi opter pour le META, un petit ski parabolique avec peaux d'ascension intégrées dont tous les utilisateurs ne disent que du bien. Du reste, une simple boucle d'un kilomètre en raquettes, au départ de l'auberge, permet d'arpenter une crête qui longe une vertigineuse et resplendissante vallée, entre les monts Coleman et Nicol-Albert.

De retour à l'auberge, l'ambiance est conviviale, presque familiale, et les repas sont servis sur de grandes tables collectives. Les menus sont simples mais toujours délicieux, surtout le soir, grâce au doigté du chef-aubergiste Alain Laflamme, ex-Beaver Club et ancien chef exécutif du Château Bonne-Entente à Québec. Après une rude journée de plein air, son agneau au romarin sur lit de lentilles et sa soupe à l'oignon au canard fumé avec gratin de chèvre sont plus que réconfortants.

On se sent tout aussi réconforté d'apprendre que l'auberge est exploitée suivant des impératifs de protection et de sensibilisation environnementales: saine gestion des déchets, compostage, utilisation de produits biodégradables, traitement des eaux usées par un système à base de tourbe... Le tableau serait presque parfait si des panneaux solaires et une éolienne le complétaient, et si la ventilation n'était pas si bruyante dans les chambres. Heureusement, la cave de l'auberge est bien garnie, ce qui permet de favoriser le sommeil des ouïes fines.

Plus qu'un simple investissement récréotouristique, l'Auberge de montagne des Chic-Chocs fait partie d'un plan de relance économique de la Gaspésie que le gouvernement Landry a mis de l'avant en 2001. Baptisée «Projet Chic-Chocs» et dotée d'une enveloppe de 62 millions de dollars, l'initiative comprend notamment 35 dossiers pilotés par la SEPAQ (Société des établissement de plein air du Québec).

Si la majorité des sommes allouées a permis l'aménagement ou la rénovation de sentiers, de pistes cyclables, de campings et de refuges, 10 millions ont été prévus pour l'érection des deux auberges de montagne et leur infrastructure attenante (poste d'accueil, route d'accès, chenillette, etc.). À ce jour, 6,1 millions ont ainsi été dépensés pour ce projet.

L'idée des auberges de montagne tire sa source de la volonté de créer un produit-phare qui attirerait l'attention des visiteurs potentiels sur la Gaspésie. De la sorte, on espère que ceux-ci seront assez intrigués pour venir sur place, qu'ils tomberont sous le charme et qu'ils prolongeront leur séjour dans la région ou, à tout le moins, qu'ils le feront s'ils reviennent.

On aimerait bien considérer ce coûteux aménagement comme un présent offert à tous les Québécois, mais les 880 $ (avec taxes) demandés par personne pour le forfait minimum de trois nuits (586 $ pour deux nuits, l'été), transport exclus, font vite réaliser qu'il s'agit ici d'un produit s'adressant à une frange réduite de la population. N'empêche, le créneau existe.

«En fait, notre marché cible est formé des 45-60 ans avec un revenu familial de 100 000 $ ou plus, explique Gilbert Rioux, chargé de projet à la SEPAQ. Nous prévoyons ainsi attirer 30 % de Québécois, 40 % d'Européens [surtout l'été] et 40 % d'Américains et de Canadiens anglais [surtout l'hiver].»

Pour générer l'affluence à l'auberge, les idées ne manquent pas: outre les «Lac-à-l'Épaule», voyages de motivation et autres réunions d'affaires qu'on espère voir organisées ici, on compte bientôt développer les volets éducatifs et interprétatifs du milieu mais aussi concevoir des séjours thématiques axés sur la photo, la peinture, l'art culinaire, la littérature...

Qui sait, peut-être pourra-t-on bientôt passer quelques jours à mitonner avec Daniel Pinard, suivre un atelier d'écriture avec Gaétan Soucy ou apprendre le ski extrême avec le Gaspésien François Bourque, espoir olympique de Turin?

En vrac
- Pour se rendre à l'Auberge des Chic-Chocs, la SEPAQ nolise un vol Montréal-Sainte-Anne-des-Monts, via Québec (495 $, jusqu'au 20 mars). Le reste de l'année, on peut gagner Mont-Joli sur Air Canada Jazz (% 1 888 247-2262, www.voljazz.ca) ou Pascan Aviation (% 1 888 313-8777, www.pascan.com), pour ensuite rejoindre Cap-Chat (deux heures de route), d'où on s'embarque sur une navette puis sur la chenillette (deux heures et demie). L'été, on relie directement l'auberge en minibus (une heure). En tout temps, on peut rejoindre le poste d'accueil en voiture et stationner sur place.
- À voir sur le canal Vox, aujourd'hui à 15h30: l'émission Plaisir de skier, tournée à l'Auberge de montagne des Chic-Chocs.
- Renseignements sur la Gaspésie: % 1 800 463-0323, www.tourisme-gaspesie.com.

Collaborateur du Devoir