Turin entre nostalgie et avant-garde

Source Torino 2006
Photo: Source Torino 2006

Dans quelques jours, Turin deviendra, l'espace d'une quinzaine, le centre sportif de la planète. Amusant quand on sait que le Turinois moyen, assisté de son amazone, est surtout sportif en supportant inconditionnellement l'équipe de la Juventus et en allant quelquefois se prélasser sur les sites montagneux environnants. Ceux-là passent plus de temps à magasiner sous les arcades, à fréquenter les cafés historiques et à aller se dégourdir les papilles du côté des Langhe.

À l'approche de l'ouverture des Jeux olympiques, les Turinois sont contents: les travaux sont presque finis et les chantiers vont ranger leurs bâches. Ils retrouvent une ville qui n'a jamais fait la une des trésors transalpins. Longtemps assimilé à une cité industrielle estampillée Fiat, pourvu d'une population qui avait la réputation de n'avoir que le travail en tête et dépourvu d'une architecture qui pouvait faire la nique à Rome, Venise ou Florence, Turin fut et est encore vendu comme une destination d'affaires... Mais comme les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient, il est intéressant de découvrir la capitale du Piémont comme une destination à part entière, entre nostalgie et avant-garde, entre palais du XVIIe siècle et musées d'art moderne.

Alors qu'on croit tomber sur une ville grise et industrielle qui revendique la loi du soccer, de l'automobile, du pragmatisme bancaire ou des assurances, on découvre au contraire la plus parisienne des villes italiennes, là où de larges avenues bien alignées déroulent leurs arcades pour des perspectives qui vont s'embuer jusqu'aux Alpes.

Du baroque plein la vue

À Turin, le baroque ne fait pas dans la dentelle. Il peut être austère, discret et soigné. «Le Petit Salon», nom donné à la piazza San Carlo, en est le meilleur exemple. Conçue au XVIIe, cette véritable scène bordée d'arcades a pour toile de fond les deux églises Santa Cristina et San Carlo, surnommées là-bas chiese gemelle (les églises jumelles). À toute heure de la journée, les locaux se pressent sur cette place pour prendre un caffè ou une collation au San Carlo ou au Torino. Quant à la piazza Castello, infiniment plus grande, elle est imposante, voire envahissante.. Elle fut le coeur politique et religieux de la ville pendant des siècles, et aujourd'hui encore, les principales artères de la ville partent de là. Comme la place San Carlo, la piazza Castello est bordée de cafés historiques. Le palazzo Reale est un lieu pour visiter les appartements royaux de la maison de Savoie, somptueusement décorés et meublés. Baroque également est l'église Della Consolata avec son plan hexagonal et ses chapelles ovales, son déluge de marbres et d'ors, ainsi que le maître-autel.

On remarque aussi la galerie d'armes (Armeria Reale), l'une des plus belles d'Europe, qui attire les manants depuis qu'elle a été restaurée: armes, armures, boucliers et caparaçons rivalisent ici avec l'art de l'orfèvrerie, un véritable délire visuel. L'église San Lorenzo et sa coupole, ainsi que la chapelle du Saint-Suaire, sont des représentations du baroque local.

Du moderne plein la rue

Pour faire le lien entre passé et présent, Turin s'est intéressé aux nouveaux talents. C'est là qu'est né, en 1967, l'arte povera, un mouvement prônant l'utilisation de matériaux de récupération, dont l'artiste milanais Mario Merz fut l'un des plus célèbres porte-voix. Ouverte dès 1952, la GAM (Galerie d'art moderne), qui expose les oeuvres majeures de cet «art pauvre», présente aussi une collection permanente d'oeuvres de Modigliani et de De Chirico, de Dix et d'Ernst, de Klee et de Picabia. Pour faire vraiment dans le lien ancien-moderne, le château médiéval de Rivoli est devenu un haut lieu de la création contemporaine.

Du passé princier de l'édifice subsistent un salon de musique rococo, un cabinet de lecture chinois et un cabinet de toilette tout en trompe-l'oeil. Le reste du château, totalement épuré, sert désormais de lieu théâtral aux mises en scène d'oeuvres d'avant-garde. Parmi elles, les igloos de verre ou de bois, striés de slogans lumineux, signés Mario Merz, et les robes théâtrales de Pistoletto.

Le cinéma et la photographie y sont présents, avec une scène à l'italienne construite à l'intérieur d'une petite salle de cinéma et qui sert de lieu à la projection d'un film surréaliste de Janet Cardiff, autre invitée permanente du musée. On trouve également, juste à côté, un restaurant dont la carte se compose de cyberoeufs, filet de veau, carpaccio d'ananas, beurre au café et sel rouge. On parle ici de gastronomie moléculaire.

Turin fait également dans la récupération d'usines. Un ancien atelier de pneumatiques héberge depuis peu la Fondation italienne pour la photographie, tournée vers la recherche; un autre atelier accueille la Fondation Sandretto Re Rebaudengo, vouée à la découverte de talents artistiques.

À une beaucoup plus grande échelle, la rénovation du Lingotto — la seconde des usines Fiat, construite en 1923 et fermée en 1982 — reste la réussite de la ville. On y a construit le second coeur culturel et commercial de Turin. Une partie de l'ancien bâtiment abrite une pinacothèque, un auditorium et une galerie marchande. Le reste est occupé par deux hôtels jumeaux dotés de mobilier design et de technologie informatico-futuriste.

Un paradis du magasinage

Avec ses 18 kilomètres d'arcades à l'abri des intempéries, ses boutiques de vêtements et d'accessoires, ses bonnes adresses de bouche et des prix qui sont raisonnables pour le pays (un peu comme Vérone), Turin est un paradis du magasinage tous azimuts.

On se délie les bourses du côté des rues Roma (magasins de luxe comme Vuitton et Hermès), Garibaldi (l'une des plus longues artères piétonnes d'Europe), Lagrange (qui attire tous les gourmets) et Carlo Alberto. Les amateurs d'antiquités vaquent du côté des rues Cavour, Maria Vittoria et Barbaroux (QG des petits antiquaires).

Chaque samedi (et deuxième dimanche du mois) se tient le Balòn de la Porta Palazzo, des puces très réputées où l'on peut dégoter un manteau en peau de chamois des Alpes, une fausse antiquité, une vraie montre ou un costume d'Arlequin. Des bouquinistes sont installés un peu partout dans la ville, notamment sur la via Po.

Tous les jours, la ville peut également comptabiliser 50 marchés en plein air, là où la tomate, les courgettes et les cochonnailles rivalisent avec les manteaux de cuir, les chaussures et les bijoux fantaisie. En Europe, c'est le record Guinness des marchés.

Circuit chocolat

Dès le XVIIIe siècle, l'Italie fait figure de pionnière dans la fabrication du chocolat chaud, que l'on consomme dans tous les cafés de Venise et de Florence. À Turin, c'est une véritable institution avec le chocolatier Caffarel, l'inventeur du giandujotto, qui est devenu le chocolat emblématique de la ville. Présenté officiellement pour la première fois à l'exposition des vins de Turin en 1867, ce petit lingot trapézoïdal est un mélange de chocolat, de noisette du Piémont et de sucre, parfois additionné d'une touche de vanille. Aujourd'hui, il en existe autant que de chocolatiers et certains giandujotti sont faits avec de l'amande ou de la noix.

Et dans la valse des idées pour les touristes, on a créé le Chocopass, ou comment tout savoir sur ce que décline la ville, c'est-à-dire d'avoir inventé le chocolat. À travers des lieux historiques, des restaurants, des laboratoires et des pâtisseries, le Chocopass offre 10 dégustations pendant 24 heures ou 15 dégustations pendant 48 heures (10 et 15 euros). Un véritable parcours olympique du foie avec descente chez Ferrero, slalom chez Caffarel et bobsleigh chez Novi. Petit parcours de bosse chez Baratti, où la cuillère reste plantée dans le chocolat tellement il est épais. On peut alors se tourner vers le patinage avec figures libres du côté des crèmes glacées, des pralines et du bicerin (chocolat, café, crème).

En route pour les Langhe

Depuis une dizaine d'années, la région située au sud de Turin, appelée Langhe, est la destination italienne qui surpasse la Toscane en tourisme gastronomique, l'histoire en moins. Il y a un itinéraire sympa appelé Route de la noisette qui passe par les villages de Rochetta Belbo, Cortemilia, Cravanzana, Feisoglio, Bossolasco, Cissone, Albarello et Benevello.

En ce qui concerne la route des vins, les cépages sont là: barolo, barbasresca, barberam nebbiolo, dolcetto, pelaverga, freis, grignolina, arneis, favorita, moscato et brachetto. Pour bien rayonner dans cette région et aller de temps en temps à Turin, Alba est une ville à conseiller. En plus d'être le bunker de la truffe blanche, c'est également une ville agréable à vivre (marché de la via Maestra qui distille tous les produits régionaux), avec en fin de course des parcours quotidiens dans les villages avoisinants pour découvrir les producteurs.

C'est dans cette région également qu'a commencé le mouvement Slow Food, à Bra, lancé et dirigé par Carlo Petrini qui se bat pour renouer avec les plaisirs de la bonne chère et sauvegarder les aliments en voie de disparition, le Salon du goût en toile de fond, qui se déroule à Turin en octobre. Voir Turin et ne pas mourir...

En vrac

- La carte baptisée Torino Card Olympia Della Cultura pendant les Jeux est une passe indispensable pour la découverte de la ville et de ses monuments. Valable 48 ou 72 heures, elle donne accès gratuitement à tous les transports en commun, à une centaine de musées et, pendant les Jeux, à de nombreuses manifestations culturelles.

- Six stations accueilleront les épreuves olympiques: Cesana (biathlon, ski alpin femmes, bobsleigh, luge et skeleton, une luge en acier utilisée en position couchée); Pragelato (saut à ski, ski de fond, combiné nordique); Bardonecchia (surf des neiges); Pinerolo (curling); Sauze d'Oulx (ski acrobatique); et Sestriere (ski alpin). Le reste se déroulera à Turin.

- Des musées... Le musée égyptien: troisième par son importance, après ceux de Londres et du Caire. Il abrite la tombe intacte de l'architecte Kha et de sa femme. Galleria Sabauda: collections d'art de la maison de Savoie. Vaste panorama de l'art italien, écoles piémontaises et art flamand du XIVe au XVIIIe siècle. Palazzo Carignano: ce palais baroque abrite le musée du Risorgimento. Consacré à l'histoire de l'Italie de la fin du XVIIIe siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. À l'intérieur, salle du parlement subalpin où siégèrent Cavour et Garibaldi. Palazzo Falletti di Barolo: pour tout savoir sur la vie d'une grande famille aristocratique qui a marqué de son empreinte l'histoire de Turin. Fresques et mobiliers d'origine.

- Cafés historiques: beaucoup de peintres, d'acteurs, d'écrivains ont succombé au charme de ces établissements aux décors somptueux, tour à tour néoclassique, rococo ou Liberty, avec comme matières premières le bronze, le marbre, le bois de noyer marqueté et des banquettes en cuir repoussé. Mulassano, San Carlo, Torino,Platti, Florio et Al Bicerin, qui était le rendrez-vous de Dumas, de Puccini et Nietzsche, sont les plus courus

- Restaurants: Casa Vicina, Vintage 1997, Casa Vicina, Pepino et le Vittel Étonné.

Renseignements

- Pour la région des Langhe: www.langhe.com.

- Pour la région du Piémont, avec Turin (circuits historiques, oenologiques, plein air, etc., en français: http://www.piemonte-emozioni.it/itinerari/fra/barocco/cuneo.shtml, http://www.piemonte-emozioni.it/enogastronomia/fra/vini/roero.shtml.

- Pour un blogue décrivant la préparation de la cérémonie de clôture des Jeux de Turin, Daniele Finzi Pasca a été mandaté par Marco Balich, producteur délégué de K2006 du Groupe FilmMaster (la société chargée de l'élaboration et de la production des cérémonies des Jeux olympiques), pour concevoir et diriger le spectacle de clôture des XXe Jeux olympiques d'hiver, le 26 février prochain. Il travaille intensivement à ce projet en collaboration avec son équipe du Teatro Sunil, ainsi qu'avec Julie Hamelin et Jeannot Painchaud du Cirque Éloize. http://danielefinzipasca-torino.blogs.com.

Collaborateur du Devoir