Cru gigondas, entre le nord et le sud

Le grenache noir, cépage tout simplement royal en appellation Gigondas
Photo: Jean Aubry Le grenache noir, cépage tout simplement royal en appellation Gigondas

La définition du terme « terroir vitivinicole » adoptée par l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) en juin 2010 renvoie à « un concept qui se réfère à un espace sur lequel se développe un savoir collectif des interactions entre un milieu physique et biologique identifiables et les pratiques vitivinicoles appliquées, qui confèrent des caractéristiques distinctives aux produits originaires de cet espace. Le terroir inclut des caractéristiques spécifiques du sol, de la topographie, du climat, du paysage et de la biodiversité ».

Terroir, donc. « Voilà un beau vin de terroir ! » Certains en rajoutent même : « Et minéral avec ça ! » Oui, d’accord, mais encore ? « Terroir » et « minéral », ce sont des termes à rendre euphorique n’importe quel cruciverbiste à la croisée de toutes les lapalissades disponibles. Des mots fourre-tout qui ne peuvent être amputés de leur contexte, car ils forment justement un tout. Mais le terroir se doit d’être reconnu pour pleinement se révéler. C’est ici que le vigneron entre en scène. Il existerait donc autant de terroirs que d’individus susceptibles de les accoucher. Dernier point : tous les terroirs se valent-ils ? Reconnaissons que les terroirs dits « historiques », qui ont fait leurs preuves, trouvent à être complétés au fil du temps par de nouvelles recrues, émergentes à leur tour sous l’impact entre autres des pressions climatiques et de l’ingéniosité des hommes à s’y adapter.

Ce long détour pour vous parler du cru gigondas. Le nom serait dérivé du mot latin jocunditas, qui signifie joie, jubilation, et, si je me fie au charme sauvage et bucolique qui se dégage à la fois des vins, mais aussi des nombreux lieux-dits et terroirs de cette appellation rhodanienne de près de 1200 hectares, l’appellation est assurément bien choisie. Les mots-clés ici ? Finesse, parfum, sève, velouté, caractère, élégance, volupté, aptitude à se bonifier avec le temps. Ma collègue du Devoir Odile Tremblay avancerait sans doute que le gigondas, dans son esprit proustien, « appartient aux esprits qui goûtent la fréquentation des profondeurs ». Cela, pour le prix moyen d’un bourgogne 1er cru !

Cette « fréquentation des profondeurs » colle bien à la peau des grenaches noirs, ici majoritaires sur le terrain (égaux ou supérieurs à 50 % de l’encépagement), mais aussi des syrahs et des mourvèdres (tous deux ici égaux ou supérieurs à 15 % des plantations) bien qu’en bout de piste ce même grenache noir puisse représenter jusqu’à 100 % de l’encépagement en bouteille. Simplement royal, le grenache. Surtout lorsqu’il puise sa sève des sous-sols de safres du Comtat (en plaine) ou de marnes calcaires blanches ou bleues verticales et/ou compressées au pied des Dentelles de Montmirail. Entre nord et sud.

Le terroir se doit d’être reconnu pour pleinementse révéler. C’est ici quele vigneron entre en scène.

Il s’en dégage un profil idéal. Moins puissant, quoiqu’aussi détaillé, qu’un châteauneuf-du-pape, qu’il talonne par sa longévité mais aussi en raison de sa finesse de parfums, au niveau d’un beau bourgogne, le tout, sans sacrifier à cette étonnante fraîcheur d’ensemble favorisée en altitude par de complexes mouvements atmosphériques locaux. Les quelque 220 vignerons penchés sur des rendements de misère (maximum de 36 hectos/ha autorisés) font ici honneur à une mosaïque diversifiée de lieux-dits, livrant des gigondas pluriels d’expression, selon les styles et les techniques utilisées.

Le président de l’AOC gigondas, Louis Barruol, nous visitait la semaine dernière avec une batterie de beaux domaines à déguster dans ses valises. Que dire, déjà, de ses grenaches purs sur sables de sa cuvée Hominis Fidès 2018 au château de Saint Cosme ? L’expression y est envoûtante et profonde, lisible et lumineuse, de haute voltige. Un rouge finement tactile à vous donner un frisson d’intelligence supplémentaire. Un grand vin.

Parmi les vins des domaines dégustés avec un bonheur non dissimulé, notons Raspail Ay, Santa Duc (cuvée Aux Lieux-Dits), Montirius (Confidentiel), Saint Gayan, Les Goubert (Florence), Pierre Amadieu (Romane Machotte), Boissan (Victor) ou encore Moulin de la Gardette (Ventabren). Avec une telle qualité de vins rouges pour le cru gigondas (ici en rouge à 99 %), imaginons seulement le potentiel des rosés et des (trop) rares blancs disponibles. Nous en reparlerons.

À grappiller pendant qu’il en reste !

Gigondas La Grande Réserve 2018, Le Mas des Flauzières (32 $ – 12414825) Les parts importantes de syrah et de mourvèdre combinées au grenache noir (ici à 50 %) étoffent une cuvée de caractère, très « physique » de style, alternant un riche et solide fruité à un ensemble chaleureux pourvu d’abondants tanins bien mûrs. Un rouge aux nuances animales de sous-bois, presque de truffe, qu’il vous faudra marier avec les protéines d’une viande sauvage, bien que j’aie aussi du respect pour le tofu. (5+) ★★★ 1/2 ©

Château Paloumey 2016, Cru Bourgeois, Haut-Médoc, Bordeaux, France (35,25 $ – 13876124) Ce beau domaine déjà cité dans cette page est le fruit d’une passion commune. D’abord celle de Martine Cazeneuve qui, dès 1989, remembre tout le vignoble avant d’en céder les rênes à Pierre, dont l’intérêt pour la propriété est proportionnel à son désir de la porter au sommet. Oenotourisme, agroforesterie et observations fines de la biodiversité locale sont au menu avec des vins qui placent l’élégance des Haut-Médoc à un nouveau niveau. Ce 2016 est accompli et d’une harmonie totale. Ce qu’il faut de tanins mûrs fondus à une trame judicieusement boisée, détaillée en profondeur. Des vins digestes, d’une grande fraîcheur d’ensemble, mais surtout… quelle élégance ! Une maison à surveiller qui fait honneur à son statut. (5) ★★★ 1/2 ©

Argenteria 2019, Bolgheri Superiore, Italie (108,75 $ – 11547378) Les échantillons fournis par la maison en provenance de la Toscane affichaient déjà leur suprématie en matière de grands vins avec cet assemblage classique bordelais d’où émergeait, à mon avis, un des plus beaux cabernets francs dégustés depuis un moment, et cela, bien que ce dernier ne constitue que 10 % de l’assemblage. Le 2018 ((10+) HHHH 1/2 ©), quoiqu’encore fermé, laissait paraître une dimension dont la profondeur va devoir se vérifier avec bonheur sur les 10 ou 15 prochaines années, alors que le 2019, d’une époustouflante clarté fruitée, cheminait avec ce mélange heureux de force et de vulnérabilité, d’autorité naturelle et de grâce assumée. Tanins fournis et sève riche pourvus d’une étonnante fraîcheur, le tout fusionné à ces notes d’élevage sophistiquées qui sont monnaie courante parmi les grands crus. Bref, c’est long, assuré et formidablement maîtrisé. L’attendre serait fort rusé. (10+) ★★★★ ©

Explication des cotes



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