Le serment éthique

Mon « sarment » à moi vous est solennellement affirmé !
Photo: Jean Aubry Mon « sarment » à moi vous est solennellement affirmé !

Mon seul serment va au vin et non au roi. Il faut être solidaire avec soi-même. Aucune tergiversation ni aucun entubage possibles, à moins d’être l’un des fournisseurs officiels de la couronne d’Angleterre en matière de champagne, comme la chic maison familiale Pol Roger, dont Winston Churchill avouait avant l’invention du GPS qu’elle était « l’adresse la plus délectable du monde ». Fidélité indéfectible d’un homme pour cette incontournable adresse d’Épernay ou prescience bien sentie pour une bulle qui jamais ne s’agenouille devant la royauté, mais qui file au contraire bien droit à la verticale, pour tous et pour l’éternité ? Passent les rois, le vin demeure.

À l’instar de mes collègues du Devoir, je m’engageais récemment à signer une déclaration annuelle visant éthique et conflits d’intérêts vis-à-vis de mon employeur et donc de vous, ami lecteur. Car oui, mon « sarment » à moi vous est solennellement affirmé. Mais de quoi relève-t-il plus précisément ? Une discussion nourrie tenue à Bordeaux autour de la table avec la grande autrice britannique Jancis Robinson il y a plusieurs années sur l’éthique journalistique en matière de vin m’avait fait réfléchir, encore qu’avec le recul, je ne suis pas si sûr que ce ne soit pas le Château Lynch-Bages 1982 qui l’ait emporté ce jour-là sur le plan de la déliquescence idéologique ! Enfin. Quelques pistes sur le sujet.

La neutralité et l’objectivité pures existent-elles pour qui a fait du métier de chroniqueur de vin son gagne-pain ? La réponse est non. Non seulement l’impartialité gustative est difficile à circonscrire, mais le contexte dans lequel elle peut se vérifier ne peut qu’en corrompre insidieusement la démarche. Même si elle se greffe des meilleures intentions du monde. Le vin est une industrie comme une autre. Seulement plus humaine, voire plus festive. Le diable serait-il dans les détails ici plus qu’ailleurs en matière d’apparence de conflit d’intérêts ?

Plusieurs points ont été soulevés avec Mme Robinson ce jour-là. Par exemple, que faire dans le cas d’invitations pour des voyages presse à l’étranger ? Comme bon nombre d’amateurs de vin, je choisis mes destinations à l’étranger en fonction des régions viticoles. Mon cheval de Troie, en quelque sorte, pour découvrir la culture et la gastronomie locales. Mais j’ai souvent aussi été appelé à voyager en territoire viticole à l’invitation d’interprofessions ou d’autres organismes gouvernementaux. Dans ce cas, l’hôte en question est toujours mentionné dans les articles, qui ne relèvent en rien du « marketing de contenu » ou du « publireportage », qui sont nettement plus lucratifs, mais auxquels j’ai le devoir de me soustraire. Si nous étions d’accord là-dessus, il demeure aussi hors de question de n’être invité que par un seul établissement ou une seule entité sociale.

Et que faire lors d’une invitation au restaurant par un vigneron de passage ? Si ma compagne a été pendant 20 ans critique de restaurants, je m’y déplace pour ma part pour le métier qui est le mien, soit le vin. Vrai que je puis déguster seul, sans un radis, dans mon sous-sol. Mais c’est aussi priver le vin à la fois de sa dimension gastronomique et de sa dimension humaine, sans lesquelles son évaluation tient du test stérile d’analyse de laboratoire. Un mauvais vin demeurera toujours un mauvais vin — et dans ce cas, nulle mention presse n’est possible —, même si la table est à la hauteur. Reste que nous avons convenu qu’il demeure ardu de limiter, voire d’ignorer sur le plan humain, toute forme d’amitié qui pourrait se développer au fil des années avec les vignerons. Pour l’anecdote, et mes anciens collègues de La Presse et du Journal pourront en témoigner, il est arrivé que je mentionne avant le repas à un vigneron important de châteauneuf-du-pape que sa production ne m’impressionnait guère. L’homme avait apprécié ma franchise. La suite était cordiale, même s’il n’y eut aucune mention de ses vins dans Le Devoir. Curieusement, l’humain que j’aime d’emblée livre le plus souvent une production inspirée, mais sa carte de visite demeure et demeurera toujours le vin.

La réception d’échantillons demeure un autre sujet litigieux. Si celle-ci est complétée par des achats ponctuels, il demeure qu’en fonction de leur nombre, plusieurs candidats dignes d’intérêt émergent, d’où leur mention dans cette page. Serait-il éthiquement préférable de s’en priver ? Je retourne la question : compte tenu du nombre impressionnant de produits libérés chaque semaine, cet apport permet à l’auteur de ces lignes d’être au parfum non seulement de l’offre disponible, mais aussi parfois de petites perles qui seraient passées entre les mailles du filet. « Est-ce que vous travaillez pour la SAQ ? » m’avait demandé la dame en toute fin de repas avec un sourire en coin. Je n’ai pas encore fait de sarment au roi à ce que je sache !

À grappiller pendant qu’il en reste !

L’Abrunet 2021, Cellar Frisach, Espagne (20,75 $ – 14280437) Il y a de ces vins qui savent être ce qu’ils sont sans prétendre à ce qu’ils ne sont pas. Et qui n’affichent ni ostentation ni prétention à imposer leur raison d’être. Ils sont. Tout simplement. Cette cuvée 100 % grenache blanc est de ceux-là, avec son fruité précis et vivant, dégagé de toute forme de parasitage qui en affecterait la lisibilité, et de lourdeur qui en affecterait le mouvement de liberté fruitée dont elle dispose. Bref, un petit bijou de bonheur ! (5) ★★★ ©


Blaufränkisch 2020, G. Markowitsch, Carnuntum, Autriche (21,30 $ – 13097147) Je dégustais avec un plaisir non dissimulé cet éclatant blaufränkisch derrière le Brouilly de monsieur Descombes en me disant qu’il y a des artistes, quel que soit le pays, qui redéfinissent en profondeur ce que veut dire le mot « fruité ». Ça vous éclate au palais avec une telle limpidité, une telle sapidité, une telle joyeuse débandade qu’il est permis à la femme ou l’homme normalement constitué d’en siffler plus d’une rasade. Ce que j’ai fait sans la moindre culpabilité sur mon sandwich au jambon ! (5) ★★★


Envol 2020, Domaine des Huards, Famille Gendrier, Cheverny, Loire, France (21,30 $ – 12748278) Cet assemblage friand et biologique en parts égales de gamay et de pinot noir prolonge l’automne en terrasse avec toute la fluidité de conversation possible en raison de tanins bien frais, légers et franchement savoureux. Le rafraîchir à peine avant de le servir à grands traits avec une charcuterie. (5) ★★★


Riesling 2021, Domaine Wach, Alsace, France (26,20 $ – 13921167) Le riesling ne badine pas avec ce beau terroir de grès du côté d’Andlau. Il le prend déjà au corps, tel un lutteur sachant les clés pour mieux en découdre avec la fermeté minérale qui lui assure une force extraordinaire, à la limite du supportable. C’est bien sec, voire archisec, tranchant, tonique, discipliné et enlevant. Bref, ça décoiffe ! (5 +) ★★★ 1/2 ©


Petit-Chablis « Hautérivien » 2020, Isabelle et Denis Pommier, Bourgogne, France (29,95 $ – 13386176) Oui, ça sent l’huître fraîche mouillée à même sa coquille nacrée tant c’est frais, franc et finement iodé sous l’heureuse salinité de l’ensemble. Et puis que dire de ces notes citronnées qui reviennent au premier plan, ravivant le fil minéral toujours omniprésent. Un blanc bio qui rejoint sur le plan de l’émotion et de la finesse d’exécution le petit-chablis « Sycomore » 2020 de L&C Poitout, discuté ici la semaine dernière. (5) ★★★


Brouilly 2020, Georges Descombes, Beaujolais, France (32 $ – 12494028) Pas brouillon pour deux sous que ce Brouilly, pas même l’impression qu’il brouille les pistes tant le cépage comme le terroir savent au-delà de tout doute à quelle enseigne ils logent. Celle entre autres de la justesse de ton et de la truculence fruitée, avec à la clé une incroyable liberté d’en boire l’essence jusqu’à la lie. Je n’ai pour ma part jamais été aussi transporté par cette cuvée ici vinifiée d’une main de maître. Pur bonheur, mais surtout du grand Descombes ! (5) ★★★ 1/2



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