Le vin de cépage comme alphabet

Le cabernet sauvignon est l’un des cépages noirs préférés des Québécois.
Photo: Jean Aubry Le cabernet sauvignon est l’un des cépages noirs préférés des Québécois.

Le terme « vin de cépage » apparaîtra sans doute comme un pléonasme pour certains. Cela, même s’il existe aussi du vin de tomate, de miel ou d’atoca. Le cépage, c’est-à-dire le type de raisin avec lequel on fait le vin, ne fournit-il pas l’essentiel des jus servant à son élaboration même ? Qu’il soit vinifié en monocépage ou covinifié avec d’autres fidèles collègues avec lesquels il trouve une dimension qui lui était jusqu’alors encore inconnue, le cépage est, à l’image d’une lettre de l’alphabet, la voyelle ou la consonne qui serviront ultimement à le raconter lors de votre prochaine dégustation animée.

Si le cépage a de tout temps existé, c’est l’Algérien Robert-Élie Skalli qui balise à l’époque plus précisément la localisation de cépages indigènes en Languedoc dans les années 1920 en les intégrant définitivement dans la production locale. Ce sera au tour de son fils Francis d’en consolider l’image en 1961 avec la mise sur pied des installations Les Chais du Sud (en Corse cette fois), structure que son propre fils Robert reprendra à son compte dans les années 1980 sous la marque commerciale Fortant de France, dans la foulée de la création de la dénomination « Vin de pays d’Oc » en 1987 avec la complicité de son collègue d’alors Jacques Gravegeal.

Alors que je le rencontrais à l’époque chez lui, à Sète, dans le sud de la France, Robert Skalli ne mesurait sans doute pas tout à fait l’impact de l’immense souffle commercial qu’il libérait. À la fois dans son propre pays, mais aussi à l’international, où la marque Fortant de France allait devenir ni plus ni moins que l’ambassadrice du « vin de cépage » tout en faisant rayonner la toute nouvelle appellation « Vin de pays d’Oc », devenue aujourd’hui « Pays d’Oc IGP » (indication géographique protégée). L’alphabet du cépage (et ses 45 variétés les plus populaires) devient du coup pour le consommateur lambda un jeu d’enfant pour s’initier au vin sans trop se casser la tête.

Le vin démocratisé

 

L’IGP Pays d’Oc puise ses approvisionnements parmi quelque 120 000 hectares (grosso modo l’équivalent du vignoble bordelais) que recèle le Languedoc-Roussillon avec ses 240 000 hectares bien comptés. Plus de 900 millions de cols (dont 10 % labellisés bio) pour une production où dominent les rouges (pour 45 %), suivis par les rosés (30 %), et de trop rares blancs pour le quart restant.

Si le chardonnay et le sauvignon blanc sont les cépages blancs les plus plantés en Pays d’Oc IGP en plus d’être les plus appréciés des Québécois, reste que la syrah et le grenache noir, au sommet de l’encépagement dans cette même IGP, se voient substitués chez nous par le cabernet sauvignon et le merlot. Un exemple de bon vendeur à la SAQ ? Ce cabernet sauvignon « L’Orangeraie » 2021 de la famille Lorgeril (14,90 $ – 13189973), en pays d’Oc, un rouge toujours aussi net, au fruité mûr rapidement identifiable avec ses notes de cassis poivrées, ses légers tanins, mais, surtout, sa belle fraîcheur équilibrante. (5) ★★ 1/2 Pas surprenant qu’il ait la cote, car il est fiable. Bon an mal an, d’ailleurs, producteurs et distributeurs génèrent à eux seuls plus de cinq milliards de dollars de retombées, dont 48 % à l’exportation de vins de ce type.

Bien que le « Vin de pays » trouve l’essentiel de sa production, à 80 %, dans la grande région du Languedoc, plusieurs s’interrogeront sur cette nouvelle dénomination « Vin de France » (VDF), qui, depuis 2009, a remplacé celle de « Vin de table », ou VSIG (Vin sans indication géographique). Biffez simplement la notion de repère géographique pour le VDF, et voilà votre vigneron embrassant une liberté sans limites en ce qui a trait au style de vin ou au choix du cépage utilisé, seul ou en assemblage, bio ou pas, pourvu évidemment que le nectar soit embouteillé dans l’Hexagone. À l’image du nom du vigneron qui assoit sa crédibilité sur l’étiquette d’une bouteille de bourgogne, les VDF peuvent susciter tour à tour frustration et désenchantement ou contribuer, dans le meilleur des cas, à jouer les dépisteurs de perles rares.

Il faut savourer parmi ces perles ce multiassemblage nature (sauvignons blanc et gris, sémillon et chardonnay) issu des sous-sols argilo-calcaires des hauts coteaux de Cahors et élaboré en biodynamie par Fabien Jouves au Mas del Périé. Sa cuvée Les Agudes 2021 (26,05 $ – 15008304) désinhibe et réconforte à la fois tant la vivante matière fruitée s’affiche dans son plus simple élément, fière et sans filtre. Les cépages y trouvent ici d’autres référents en s’incarnant dans ce blanc sec léger dont le grain et la ténacité de flaveurs vous emmènent ailleurs, loin des codes domestiqués des appellations contrôlées. Avec de tels vins de France, reste plus qu’à lancer… vive la France !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Bourgogne Aligoté 2020, Vincent Wengier, Bourgogne, France (19,75 $ – 15042772) Celles et ceux pour qui l’aligoté est un cépage au tranchant trop coupant pour être pleinement apprécié aimeront ici l’interprétation qu’en fait Vincent Wengier. Il l’enrobe par des notes particulièrement séduisantes de crème pâtissière au citron sans pour autant le priver d’une sapidité exemplaire. À moins de 20 $, l’affaire est dans le sac ! (5) ★★★

Beaujolais Blanc 2021, Manoir du Carra, Beaujolais, France (21,40 $ – 14402967) Ce chardonnay démarre discrètement puis s’amplifie et s’étoffe avant de se recadrer sous l’impact d’une touche minérale plus stricte. Un bon verre de vin, frais, franc et bien tendu, évoquant la pêche, l’amande blanche et de fines notes citronnées. (5) ★★★

Crémant de Bourgogne Brut, Manciat-Poncet, Bourgogne, France (26,90 $ – 14209614) Les « noirs » l’emportent ici pour 60 % de l’assemblage avec pour résultat une bouche généreuse en fruit, riche et moelleuse de texture, avec des notes friandes de brioche et de pain doré à la clé. Un crémant passablement dosé, mais de belle fraîcheur à servir à table sur vos vol-au-vent aux fruits de mer. (5) ★★★ 1/2

Sancerre 2020, Domaine du Pré Semelé, Julien et Clément Raimbault, Loire, France (32 $ – 14727761) Toute la maturité d’un sauvignon bien né dans un terroir qui lui est visiblement prédestiné. Rien d’exotique dans sa caricature fruitée ni d’herbacé dans sa trame végétale, plutôt une exquise sensation de brise florale que vient circonscrire la présence discrète des calcaires. Un blanc sec harmonieux, délicat, presque gracieux. (5) ★★★ 1/2 ©

Pinot Noir « Altenbourg » 2019, Meyer-Fonné, Katzenthal, Alsace, France (48 $ – 14957719) Le pinot noir peut (et doit) exister en étant aussi issu de l’extérieur de la Bourgogne, comme en témoigne ce superbe flacon hélas livré en quantités limitées. Attention, il y a du jus ici ! Du bon, du beau, de l’étoffé dans sa gabardine serrée que laisse deviner un pinot noir lui-même habillé par le terroir. Le tanin y est mûr et abondant, maintenant la matière fruitée dans ses petits souliers serrés, mais prêts à chanter la barcarolle et à danser la carmagnole. Ce 2019 a du tonus et beaucoup de fruit, mais il offre surtout une interprétation fidèle du cépage, comme si on l’avait remixé pour en décomposer les nuances, tel le dernier opus du groupe Beau Dommage. (10+) ★★★★ ©

Chablis 1er Cru Beauroy 2018, Garnier & Fils, Bourgogne, France (49 $ – 14957778) Vous connaissez la chanson, mais surtout la mienne : y a-t-il une vie sans chablis ? Disons que ça vous remet les pendules à l’heure en matière de chardonnay. Vivez alors pleinement celui-ci, car il en vaut la chandelle. La judicieuse fermentation en barrique lui assure déjà l’écrin subtilement grillé et beurré responsable d’une texture qui pave la voie à des nuances plus soutenues de fruits jaunes et blancs. C’est ample, généreux mais aussi fort élégant et long en bouche. Escalope de veau aux morilles ou volaille à la crème ? (5) ★★★ 1/2 ©



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