La patine du temps

Gran Faustino 1955: à 67 piges comme l’auteur de ces lignes, un vin qui a encore quelques confidences à livrer…
Photo: Jean Aubry Gran Faustino 1955: à 67 piges comme l’auteur de ces lignes, un vin qui a encore quelques confidences à livrer…

Du fruit, du fruit, encore et toujours du fruit, comment en serait-il autrement quand on parle vin ? Nommez-les, la cour est pleine, qu’ils soient du verger, des champs ou du jardin. Le mot est sur toutes les lèvres, et les analogies nombreuses. Un vin fruité est un vin en santé. Il pète le feu par l’impudence de sa jeunesse en vous balançant sans nuances un éclat primeur si sexy qu’il en devient rapidement fort attachant. À l’inverse, un vin sans fruit, c’est un peu comme un champagne sans bulles ou une déclaration d’amour qui tombe à plat.

Notre époque et nos habitudes de consommation ont élevé le statut de vin fruité au pinacle de notre baromètre gustatif. Le fruit d’une quête qui démarre à la vigne avec des raisins sains, mûrs et intègres pour se poursuivre au chai où rien n’est épargné pour lui garantir un sourire où il brille de toutes ses dents.

Ne reste plus à l’amateur qu’à mordre à son tour dans une chair dont la sapidité friande et la souplesse assumée l’inscrivent — à l’intérieur de ces codes à la mode qui flirtent trop souvent avec une espèce de tyrannie du goût — dans une démarche évidente de croquabilité, de buvabilité et de palatabilité. Les tablettes de la SAQ recèlent, à ce chapitre, une majorité de ces produits.

Vieillir, la belle affaire

 

Assumons-nous déjà : je n’ai rien contre le fruité du vin, au contraire. Mais j’adore aussi les flacons qui l’ont transformé sans toutefois s’en départir. La patine du temps pousse alors le curseur là où les arômes deviennent bouquet, polissant au passage le relief du grain pour mieux en policer finement les tanins. Le Devoir rencontrait cette semaine, lors de la Grande Dégustation de Montréal, deux importantes maisons familiales espagnoles, toutes deux plus que centenaires et toutes deux disposant chacune de plus de 2000 hectares de vignobles, avec un nombre non négligeable de bodegas pour chacune d’elles. Deux styles, l’un plus moderne et « fruité », l’autre plus traditionnel et gardien du temps qui passe. Nous vous invitons à visiter le site Web du Devoir pour les commentaires de dégustations.

Viñas Familia Gil. Les neuf frères et soeurs de la famille Gil auront eu raison, au fil des ans, de l’adversité survenue lors du décès prématuré du padre en fusionnant autour d’un solide noyau familial où les tâches sont habilement réparties. Priorité ici à l’innovation (4 des 11 bodegas sont autosuffisantes en électricité) et à la biodiversité doublée d’une relation étroite avec une trentaine de vignerons trop heureux de fournir leurs meilleurs fruits à la Familia Gil via un lien de confiance tissé serré (à l’image des Guigal dans le Rhône septentrional).

Pas moins d’une dizaine d’appellations dont Jumilla, Montsant, Calatayud ou encore Rueda livrent une production issue de l’agriculture biologique et vinifiée pour en extraire la quintessence fruitée. La maison se fait ici une spécialité de vieux monastrells (le mourvèdre local), réputés irascibles et structurants, en les accompagnant vers plus de civilité sans pour autant en nier la singulière originalité.

Familia Martinez Zabala. C’est en 1968 qu’apparaît sur le marché l’iconique bouteille givrée (pour protéger le vin du goût de lumière) Faustino 1 habillée de la célèbre illustration de Rembrandt sur l’étiquette plusieurs décennies après l’installation familiale du côté de Oyón en Rioja (1861). Quatre générations plus tard et six bodegas réparties en Rioja, Ribera del Duero, Castilla et autres, cette maison se distingue comme étant un sanctuaire de millésimes anciens, véritable « librairie » de flacons qu’elle libère selon la demande sur le marché.

Ici, quelque 60 000 barriques patinent, bercent et micro-oxygènent patiemment des tempranillos (finesse), mazuellos (couleur et structure) et gracianos (acidité) un minimum de 5 ans (et plus) pour faire chanter un fruité au diapason avec les nuances plus épicées, grillées et fumées d’un boisé savamment ajusté. Le Faustino Gran Reserva 2011 (30,50 $ – 10483026) tout juste libéré en tablettes en est l’exemple le plus récent. Sans être trop dense, la robe annonce un ensemble fruité habilement taquiné par le boisé, mais surtout riche de jolies notes florales et épicées relevées par une saine acidité. Un rouge racé qui n’a certes pas dit son dernier mot. (5+) © ★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste !

Chardonnay 2020, Domaine La Lieue 2020, Var, France (20,90 $ – 10884655). Malgré les hausses successives de prix, ce chardonnay issu de l’agriculture biologique livre une fois de plus de franches saveurs de pêche et de melon déroulées avec fraîcheur, rondeur et simplicité. Un blanc sec polyvalent, à table comme pour toutes les bouches. (5) ★★1/2

Blaufränkisch 2021, Krutzler, Autriche (22,20 $ – 12411042). Vous en voulez, du fruit ? Il est ici fort abondant derrière une robe violacée juvénile profonde qui suggère déjà la framboise sauvage, le poivre et la mûre. La bouche, de constitution moyenne, enlève le morceau avec franchise et fraîcheur, croquante à souhait au-delà de ses tanins fruités. Quelques tapas sauront lui amadouer la jeunesse ! Servir frais. (5) © ★★1/2 

Conde de Haro Brut Reserva 2018, Muga, Espagne (22,55 $ –12396794). Une augmentation de prix est à prévoir en novembre prochain et il m’apparaîtrait judicieux de placer quelques cols de ce superbe mousseux de côté pour éclaircir l’humeur de vos invités lors d’incontournables festivités de fin d’année à venir. Et le cépage viura conviendra parfaitement ! Il est ici porteur du message fruité avec une droiture, une rectitude et un tonus qui l’honorent avec style, équilibre et conviction. Les mixologues l’allongeront de deux doigts de gin, d’un dé à coudre de liqueur de sureau et d’un zeste de citron. (5) ★★★

Barbera D’Asti 2018, Damilano, Piémont, Italie (23,90 $ – 12694708). Une barbera (cépage) des plus folichonne, mais aussi passablement capiteuse en raison d’un titre alcoométrique élevé qui, paradoxalement, contribue à sa haute palatabilité sans toutefois l’assécher. Un rouge qui offre corps mais aussi un coulant, une volubilité fruitée des plus exemplaire. Servir frais. (5) ★★★

Rhonéa Prestige 2019, Rasteau Rhône, France (25,15 $ – 952705). En cette saison des champignons mais aussi des truffes, ce rasteau est roi. Soulignons de plus sa générosité immense sur le plan des saveurs, sa capacité à s’assurer d’une certaine élégance malgré un degré élevé pour un ensemble qui demeure équilibré et habilement vinifié. Beaucoup de beau fruit à se mettre sous la dent. (5) © ★★★

Brouilly « La Pente » 2020, Domaine Perroud, Beaujolais, France (26,30 $ – 14915922). Cette maison s’ajoute à la longue liste des beaujolais qui m’étaient, jusqu’à ce jour, encore inconnus. Avec une qualité qui, une fois de plus, souligne un beau terroir de cru. La robe est vivante et intense, les arômes soutenus de cerises compotées et le palais soutenu avec fraîcheur, malgré un degré en alcool généreux qui l’assèche quelque peu en finale. C’est bien pourquoi une belle volaille rôtie demeure ici plus que pertinente pour l’accompagner. (5) © ★★1/2

Pinot Gris 2021, Klumpp, Allemagne (26,35 $ – 15031361). La trame narrative est subtile et éloquente, particulièrement brillante par sa montée éclairante, tenace et réjouissante. Un blanc sec qui a du « fond » tout en s’élevant avec tonus et sapidité sur une bouche ciselée, un rien saline, de belle longueur. Un blanc bio à la fois moderne et inspiré. Un régal ! (5) ★★★

Petit Chablis « Sycomore » 2020, L & C Poitout, Bourgogne, France (29,10 $ – 14191469). Quelle merveille ! Foncez vous en procurer tant ce chardonnay chante juste dans son bel écrin chablisien. Tout y est ici subtilement intégré, avec cet écho fruité au diapason avec la fine et vibrante tension minérale qui invite à le savourer et le savourer encore. Biaisé sans doute, car grand amateur de tout ce qui touche de près ou de loin à Chablis, j’avoue ici un coup de coeur bien mérité pour cette dentelle de fruit. (5) ★★★

Grüner Veltliner 2021 « Fass 4 », Bernhard Ott, Autriche (33,25 $ – 12088636). Il arrive que le phénomène dit de « transsubstantiation » s’applique à la vigne. C’est le cas ici. Bernhard Ott fusionne si parfaitement et intégralement avec son cépage fétiche grüner veltliner qu’il en devient lui-même le fruit. Il pourrait s’appeler Bernhard Grüner tant il en manie finement l’expression et le destin. Pas des plus tapageur au nez, mais c’est en bouche que le cépage ose le tout, multipliant les intensités savoureuses et les courbes sinueuses avec une sève aussi brillante que profonde au palais. Cet assemblage parcellaire bio convainc et ne laisse pas sur sa faim. (5) © ★★★1/2

Maranges « En Bulliet » 2019, Domaine des Rouges-Queues, Bourgogne, France (55,25 $ – 15012434). L’extrême sud de la côte de Beaune propose habituellement des pinots noirs allègres et parfumés, pas nécessairement fourni et étoffé. Ce n’est pas le cas avec la cuvée fort bien habillée de cette jeune maison qui cumule ici les épaisseurs fruitées avec rigueur et cohésion. Un Maranges qui se savoure bien aujourd’hui, mais qui gagnera avec 3 à 5 ans de cave. La cuvée « Vigne Blanche » 2018 de la même maison (51,50 $ – 15012426 – (5+) © ★★★1/2), dont il reste quelques exemplaires ici et là, m’a semblé plus stylée et moins concentrée. (5+) © ★★★1/2

Commentaires de dégustation des bodegas Viñas Familia Gil et Familia Martinez Zabala

À noter que près d’une dizaine de vins de la maison Viñas Familia Gil sont actuellement disponibles à la SAQ avec une solide distribution. Quant à la bodega Familia Martinez Zabala, seul le Faustino Gran Reserva 2011 (30,50 $ – 10483026 – (5+) © HHH1/2) est actuellement distribué. L’Espagne livre ici encore une fois — et nous ne le soulignerons jamais assez — de formidables rapports qualité/plaisir/prix/authenticité avec ces deux belles maisons.

Viñas Familia Gil

Pasico 2021, Jumilla (13,25 $ – 12990152). Vous avez dit fruité ? Cet assemblage monastrell-syrah vous en tartine une beurrée toute à la fois souple et bien vivante. Pas de bois, que de la cuve inox pour un rouge savoureux, simple mais bourré de caractère. Servir frais. (5) ★★

Juan Gil Vieilles Vignes 2021 (15,65 $ – 10858086). Ce monastrell bio gonfle les voiles fruitées d’une amplitude peu commune, avec un vent du large puissant, mais toujours tendu sous une acidité tenace et salvatrice. Beaucoup de « jus » ici, à peine rehaussé d’une touche boisée. (5) © ★★1/2

En Vert 2020 (16,05 $ – 14651154). Il semble bien que nous ayons franchi une nouvelle étape qualitative avec les vins embouteillés au Québec. Oui, vous avez bien lu ! Cette cuvée bio 100 % monastrell en est la preuve éloquente. Une bombe de fruit dont les retombées de la détonation démultiplieront le bonheur des derniers hamburgers grillés de la saison. Servir frais. (5) ★★1/2

Blau 2020, Montsant (19,05 $ – 11962897). Une solide base de mazuelo s’assure ici d’ériger la structure et la couleur pour mieux sublimer le fruité particulièrement convaincant des grenaches et des syrahs qui l’enveloppent et le prolongent longuement. Éclat et fraîcheur sont au rendez-vous. Ne manque que la tourte au bison ou, plus familièrement, une bonne tourtière au cochon. (5) © ★★★

Juan Gil « Étiquette Argent » 2020, Jumilla (22,60 $ – 10758325). Le monastrell bio revient en force avec cette cuvée dont la densité de sève vous déroule un tapis fruité abondant et bien ramassé au palais. C’est puissant, mais surtout de première fraîcheur en raison de parcelles situées en terroirs d’altitude. (5+) © ★★★

Atteca 2020, Calatayud (22,90 $ – 10856873). Les vieilles vignes de grenache taillées en gobelet sur un parcellaire situé en altitude se drapent dans un rouge de grande sève dont la résonance saline et minérale assure une sapidité improbable, mais hautement salutaire ici. Un rouge immense et puissant à recadrer sur des viandes fumées, des daubes fumantes ou des rondelles piquantes de chorizo. (5+) © ★★★

Can Blau 2020, Montsant (25,30 $ – 12658627). Carignan, syrah et grenache noir réussissent ici le pari de l’équilibre avec une classe indéniable malgré un titre alcoométrique gratiné. Le séjour en fût français le ventile tout en assouplissant le relief tannique qui demeure ici fort civilisé. Une belle bouteille à jumeler à votre gigot d’agneau aux herbes. (5+) © ★★★1/2

Familia Martinez Zabala

Faustino 1 Gran Reserva 2004, Rioja (n.d.). Cette série de millésimes n’est produite que dans les vendanges exceptionnelles. Suivra sous peu un 2005 que la maison juge aujourd’hui digne d’intérêt. Le fruité toujours soutenu laisse subtilement place à des notes à peine plus évoluées (noyau, cèdre, épices), le tout maintenant à la fois densité, fluidité et longueur. (5+) © ★★★1/2

Faustino 1 Gran Reserva 1992, Rioja (n.d.). Si la robe s’éclaircit quelque peu, le bouquet lui est large et ouvert comme une grande fenêtre donnant sur un sous-bois après la pluie. Nous entrons dans un vin de textures fines et fondues, d’une extraordinaire vitalité. Longue finale torréfiée relevée d’une touche de sel de céleri. (5) © ★★★1/2

Faustino 1 Gran Reserva 1987, Rioja (n.d.). L’échantillon dégusté offrait plus de jeunesse et d’impulsion fruitée que le 1992, déliant lentement les mailles de son filet aromatique et gustatif. Voilà une grande bouteille ! Par son ampleur, sa complexité, son boisé fin intégré et, une fois de plus, cette remarquable acidité qui porte le tout avec beaucoup de panache. (10+) © ★★★★

Faustino 1 Gran Reserva 1970, Rioja (n.d.). Vin ancien ? Autres goûts, autres perceptions. Mais certainement pas un vin « mort » après 45 ans sous verre. La patine du temps l’habite et lui souffle son texte, tel un Fabrice Luchini animé au chevet de Molière ou un Don Quichotte soufflé par la magie des moulins à vent. Le bouquet est furtif derrière sa robe chaude, jouant tour à tour sur des nuances exotiques de tapenade, de miso et d’umami. Un rouge fondu sur le plan de la texture, mais pas du tout oxydé ni vieillardé. (5) ★★★1/2

Faustino 1955, Rioja (n.d.). Il fallait faire vite pour saisir le génie se glissant hors du col de la bouteille ! Tempranillo et viura complantés à la vigne et covinifiés au chai maintiennent ici un formidable équilibre sur le plan de l’acidité, gage ici de longévité. Pour le reste, un flacon en parfaite forme, épanoui et fort suggestif avec ses touches de café grillé, de truffe noire, de boisé noble et de safran. À 67 piges comme l’auteur de ces lignes, un vin qui a encore quelques confidences à livrer ! (5) ★★★★

Notre époque et nos habitudes de consommation ont élevé le statut de vin fruité au pinacle de notre baromètre gustatif



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