Un nouveau joueur de taille en appellation Saumur-Champigny

Cave creusée dans le tuffeau au Domaine des Closiers
Photo: Jean Aubry Cave creusée dans le tuffeau au Domaine des Closiers

Est-il permis de changer de boulot ? Plusieurs embrassent le beau métier de vigneron armé d’une conviction qui semble inébranlable, bien qu’il soit partagé entre douces espérances, petits bonheurs, mais aussi… gros stress. Si ces espérances et ces bonheurs suffisent amplement à combler les aspirations immédiates de l’amateur comme du consommateur, reste que le stress (économique, technique, climatique ou autre) commandera toujours une vigilance accrue pour l’homme du vin sur le terrain.

Pénurie de verre pour les bouteilles, grêle, gel ou sécheresse aussi fréquents qu’imprévisibles dans le vignoble ou marge famélique sur les prix consentie à la grande distribution comme à la SAQ sont autant de facteurs dissuasifs pour jouer les gentlemen-farmers. Et pourtant. Anatole de La Brosse, champenois de naissance et ingénieur en télécommunications de formation est de ceux qui relevaient le défi, avec un premier millésime en 2019 du côté de Saumur-Champigny. Le Devoir le rencontrait chez lui, à Parnay, en juin dernier, alors que deux de ses vins pointaient récemment leur goulot pour la première fois sur les tablettes du monopole. Bienvenue au Domaine des Closiers.

La naissance d’un cru a toujours un petit quelque chose d’émouvant. Après tout, qu’est-ce qu’un vin, sinon la passion d’un homme à épouser de belles parcelles de vigne pour en saisir l’essence fermentée et la partager avec un frère, un ami ou un inconnu qui seront à leur tour touchés ? Soupçonnons déjà le sieur de La Brosse d’être, au terme de cette quatrième vendange, tout aussi fébrile dans l’accouchement qu’extrêmement pointilleux dans la somme infinie de petits détails qui mènent le tout à bon port, c’est-à-dire en bouteille. C’est que l’homme, aussi athlétique qu’ambitieux, a du ressort dans les idées. Un entrepreneur qui déjà aime le beau vin et sait s’entourer, avec son chef d’exploitation, Pierre Derouin, mais aussi par l’entremise des conseils d’un certain Bernard « Nady » Foucault, anciennement du Clos Rougeard à Chacé.

En conversion bio depuis 2020 — il rejoint les 25 % de domaines s’inscrivant déjà dans une démarche d’agriculture biologique sur les 1400 hectares couvrant l’appellation —, ses 15 hectares font évidemment la part belle au cabernet franc (pour 95 %), mais aussi au chardonnay (Cuvée Libere sur 30 ares) et au chenin blanc plantés sur « argilo-tuffeau » à même un superbe plateau tout au sud de la Loire. Deux cuvées en blanc qui démontraient d’ailleurs, lors de notre passage, d’excellentes dispositions à vous tatouer le bonheur sur le coeur en raison de la finesse et la précision du style, mais aussi par une maîtrise assumée des élevages que la maison semble ici particulièrement sensible à affiner plus avant.

Les amateurs le savent très bien. Il n’est de véritable cabernet franc vinifié en monocépage qu’à Chinon, Bourgueil, Saint-Nicolas-de-Bourgueil et, en ce qui nous concerne, qu’à Saumur-Champigny, où il atteint un état de grâce, une vigueur maîtrisée, mais aussi une finesse de texture des plus envoûtantes. Cela, avoué, sans un millilitre de chauvinisme. Un fait que confirment les cuvées dégustées au domaine bien qu’encore sous le joug d’une adolescence un brin téméraire, mais tout de même fort révélatrices du potentiel immense des nombreuses parcelles dont cette « Trezellières » qui semble déjà se dégager du lot. Il y a fort à parier que l’avenir tendra vers des boisés qui, sous l’expertise de Bernard Foucault, s’habilleront de cette voluptueuse patine de grain qui avait fait la réputation du Clos Rougeard tout en y greffant à la fois la forte personnalité des terroirs et celle d’Anatole de La Brosse, qui n’a certes pas dit ici son dernier mot.

Domaine des Closiers

Cuvée « Les Closiers » 2020(38,75 $ — 14967933) Les degrés élevés ne nuisent ni à la finesse ni à la fraîche texture de l’ensemble. C’est droit, expressif, fourni et étoffé. Gagnera à avoir deux ou trois ans de cave. (5) ★★★ 1/2 ©

Cuvée « Les Coudraies » 2020(53,75 $ — 14967941) Plus de tension, mais aussi plus de discrétion avec un grain fruité serré, déjà plus soyeux. Longue garde à prévoir. (5+) ★★★★ ©

Retour sur la filière Champagne

Dans la foulée du billet du 14 octobre dernier (qui a suscité quelques questions parmi les lecteurs) sur la situation du vin de Champagne dans le monde, mais plus spécifiquement chez nous au Québec, Le Devoir interrogeait Simon Bourbeau, directeur des spiritueux et des produits de célébration à la SAQ. En voici le résumé.

Il semble que la « machine champagne » a ralenti depuis 2020, soit le début de la pandémie, avec des offres moins nombreuses et plus rares de vins de Champagne vendus à la SAQ. Est-ce bien le cas ?

Non, en fait, c’est tout le contraire qui s’est produit. Pour notre année financière 2020-2021, nous avons enregistré une croissance de 8,1 % et, pour 2021-2022, la croissance s’est chiffrée à +32 %, ce qui est énorme. Ce mouvement est entre autres expliqué par le fait que les gens étaient en confinement, donc au lieu d’aller au restaurant, ils allouaient un budget plus élevé à l’achat d’une bouteille plus haut de gamme à déguster à la maison. Par exemple, au lieu d’un mousseux qu’on s’offrait en restauration, on optait pour l’achat d’un champagne en SAQ. Quant à l’offre, nous avons été sous allocation pour certaines maisons, en effet, et nous le sommes encore, mais nous réussissons à combler l’offre avec d’autres maisons et de nouveaux produits, que nous avons introduits depuis les deux dernières années.

La SAQ constate-t-elle une reprise en ce qui a trait à l’offre et aux volumes proposés sur le marché québécois pour cette fin d’année 2022 ?

Nous constatons que certaines maisons connaissent moins de problèmes de volume qu’en 2021, mais il reste qu’il y a toujours une pression importante en Champagne, de façon générale, car la demande mondiale demeure à la hausse. Selon la règle de l’offre et de la demande, cette dynamique exerce également une pression sur les prix, mais nous travaillons fort à négocier les justes prix, tout en conservant des allocations qui répondent au besoin pour le marché du Québec.

Les prix sont-ils à la hausse en 2022 en raison des deux dernières récoltes réduites en volume en Champagne ?

Oui, cela a assurément une incidence sur les prix. Il y a également d’autres facteurs qui influent sur les prix, comme le prix du verre, celui des matières sèches (par exemple, il y a, à l’heure actuelle, un problème majeur d’approvisionnement des coiffes qui vont sur les bouteilles), des étiquettes, de la main-d’oeuvre, le coût de l’énergie aussi, etc.

Les consommateurs ont-ils à craindre un contingentement, voire une pénurie ou une offre réduite pour le temps des Fêtes prochain ?

Non, nous n’avons rien à craindre pour le temps des Fêtes à venir. Nous avons entre autres augmenté nos achats de produits de spécialité de 25 %. Nous avons apporté une attention particulière aux champagnes dans le segment 40 $-50 $ pour lequel nous avons accru nos achats d’environ 70 %, ce qui nous permettra de combler les amateurs, malgré la conjoncture économique.

À grappiller pendant qu’il en reste

Visan 2020, Côtes du Rhône Villages, Notre Dame des Vignes, Rhonéa, France (19,65 $ — 15038327) Les artisans vignerons de Rasteau nous livrent une cuvée en blanc qui ne manque ni de galbe, ni de rondeur, ni de densité fruitée, le tout servi avec fraîcheur sur fond de pomme, de miel et d’amande au beurre. À moins de 20 $, un beau candidat pour croquette de morue, feuilleté aux légumes et poisson en sauce. (5) ★★ 1/2

Riesling Réserve 2020, Domaine Fernand Engel, Alsace, France (20,60 $ — 10518591) Vous n’avez aucune raison valable de contourner ce superbe riesling bio, surtout au prix exigé. Le registre floral déjà invite à la rêverie avec, derrière, des notes fraîches et délicates de citronnelle qui allongent le palais tout en laissant dans les meilleures dispositions. Un petit bijou fort inspiré. (5) ★★★



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