Vendanges dans le Médoc (2)

Des cabernets sauvignons dont les sarments forment une «couronne d’énergie» tout juste avant d’être vendangés à Pontet-Canet
Photo: Jean Aubry Des cabernets sauvignons dont les sarments forment une «couronne d’énergie» tout juste avant d’être vendangés à Pontet-Canet

Le Médoc semble être devenu, au fil de ce que je constatais encore cette semaine en sillonnant le territoire, un concentré de savoir-faire, d’innovations techniques, mais aussi une fourmilière d’idées déjà appliquées en vue de contrer les effets d’une cata climatique désormais bien visible sur le terrain. Un véritable laboratoire en phase avec son époque, impensable encore il y a à peine un demi-siècle, alors que l’oenotourisme — pour ne nommer que cette activité — y était totalement absent.

Pensez au Château Pontet-Canet, à Pauillac, qui, en 2010, convertissait la totalité de ses 81 hectares de vignoble en agriculture biologique et biodynamique, où 67 puits profonds de 110 mètres alimentent en énergie propre les besoins entiers du domaine et où neuf chevaux de trait s’activent dans un cadre naturel où trône une étonnante biodiversité.

Une conversion en bio aussi envisagée par son voisin immédiat, le grand Lafite Rothschild, où s’active le brillant directeur technique Éric Kohler. Mais il y a plus en Médoc. Explorons quelques autres propriétés.

Ludon, Haut-Médoc. C’est Pierre Cazeneuve, vigneron de son état, qui me reçoit au Château Paloumey, avec ses 37 hectares de vignes où l’agroforesterie — à l’image du Château Anthonic, à Moulis — participe, à raison d’une quarantaine d’arbres par hectare, aux interactions entre mycorhizes faisant le pont en sous-sol sur le plan végétal. On se croirait en appellation margaux (la maison y possède 2 hectares au Château La Bessane) tant la finesse et l’impression de fraîcheur tactile percolent ici dans les vins. Le second vin, Ailes de Paloumey, avec dominante merlot, offre clarté, rondeur et tension, mais aussi précision. Un régal !

Enfin, autre propriété, à Moulis cette fois, sur un sol argilocalcaire qui « regarde » le fameux Château Clarke, le Château La Garricq livrait pour sa part, dans le modeste millésime 2012, une sève remarquable derrière ses tanins fins, encore serrés, moelleux, mais aussi dotée d’un joli relief.

Château Citran. La fée du domaine a pour nom Alice Merlaut. Au milieu de ses paons, elle veille sur cette seigneurie qui avait pignon sur vignes dès le XIIIe siècle. Plus d’une centaine d’hectares avec, sur le plan de l’assemblage, des parts égales de cabernet sauvignon et de merlot, élevés pour un tiers en fût neuf. On se rapproche une fois de plus ici de l’esprit d’un margaux (à peine plus au sud) en raison de la subtilité et de la finesse de l’ensemble, cela à un prix fort accessible (moins de 40 $). Un cru bourgeois fiable.

Château Meyre. Passé en bio depuis 2011, ce cru bourgeois (sur 18 hectares), ainsi que son alter ego Gallen de Château Meyre (1,40 hectare) — en appellation margaux, celui-là —, sont de ces vins gérés avec tout autant d’enthousiasme qu’avec un sens du dépassement par une équipe rigoureuse, toujours en questionnement, et cela malgré un contexte très gélif sur le plan du vignoble. L’assemblage y est pratiqué avant l’entonnage avec pour résultat des rouges de belle amplitude, structurés, au fruité net, éclatant et précis. Des chambres confortables attendent les visiteurs de passage qui souhaitent poursuivent ici leurs rêves à l’étage du château. Un domaine sous-estimé à surveiller.

Listrac-Médoc. L’accueil se faisait aux petites heures de la matinée avec un verre de Château Fourcas Hostens Blanc 2020 à la main, un bijou. Ces gens, déjà, savent recevoir ! Une démonstration qui, du coup, confirme que les 2 hectares de sémillons et de sauvignons blancs et gris, fermentés en fût et en amphore, se révèlent fort pertinents au coeur du Médoc.

Fourcas Hostens, ce sont 40 hectares en production (certifiée bio depuis 2020) nichés sur des argilocalcaires « froids » (zone gélive, ici) avec une approche parcellaire méticuleuse aux champs comme au chai, où rien n’est épargné pour souligner la personnalité des cabernets, merlots et petits verdots. La confection est impeccable, très classique même, structurée sans être dépourvue de charme, qu’il s’agisse du premier vin comme de la Grande Demoiselle (2) ou de la cuvée les Cèdres.

Avec un chai habilement emménagé et une démarche à la vigne aussi performante, difficile pour l’oenologue-conseil Éric Boissenot d’être en deçà de ses propres standards !

La balade se termine tout au nord, en Médoc, où un florilège de beaux domaines livre certes des vins moins profonds que ceux situés plus au sud, en Haut-Médoc, mais dont l’accessibilité en bouche (mais aussi sur le plan des prix demandés) est ici sans équivalents à Bordeaux. Recherchez entre autres les châteaux Laujac, La Tour de By, Potensac, Les Grands Chênes, Tour Haut-Caussan ou encore Saint-Christoly.

À grappiller pendant qu’il en reste!

Chenin blanc 2021, The Grinder, Afrique du Sud (13,15 $ – 13487372). Ce chenin se boit sans chichi et sans se casser la tête en raison de sa simplicité, de son intérêt fruité (pêche en boîte), de sa légèreté et de sa sapidité exemplaire. À ce prix, servi bien frais avec des sushis, c’est plaisir garanti ! (5) ★★

Weemala Tempranillo 2019, Peter Logan, Mudgee, Australie (20,15 $ – 14918795). Je vous en ai déjà causé ; j’en suis encore enthousiaste ! Un rouge sec de corps moyen qui offre ici une remarquable présence fruitée, mais aussi un caractère indéniable derrière ses tanins bien frais et fondus, ainsi que son joli volume d’ensemble. Simplement délicieux. (5) © ★★★

Dacite 2021, Gilles Bonnefoy, Côtes du Forez, France (26,60 $ – 14976071). Issu de deux parcelles de jeunes vignes plantées dans des sols de type « granodiorite à dacite », avec profils de calcium élevé, ce gamay devra passer une bonne heure en carafe rafraîchi avant de livrer le meilleur de son fruité. Un bio bien vivant, tendu, parfumé, léger de ton et de haute palatabilité. Le plateau de charcuteries sera d’accord avec lui. (5) © ★★★

Chablis 2021, Nicolas Potel, Bourgogne, France (31,75 $ – 14045171). Ce chablis est aussi rectiligne que la dernière course à la chefferie du Parti conservateur fédéral. Rien à l’horizon pour lui faire oublier le mordant de son terroir et la pointe d’austérité qu’il impose naturellement au palais. Une cuvée 2021 qui a du chien et qui demande une bonne heure de carafe, ne serait-ce que pour lui tirer les quelques nuances disponibles. C’est bien sec, vivace, amplement iodé. Les huîtres en raffoleront. (5) © ★★★

Mémoire de Madone 2021, Gilles Bonnefoy, Côtes du Forez, France (33,75 $ – 14976055). De vieilles vignes de gamay sur sous-sols basaltiques avec ici une magnifique expression du cépage. Moins racoleur qu’en Loire, mais aussi sérieux qu’un Moulin à Vent, sans doute plus têtu, plus taciturne que ce dernier. Un gamay qui se voit ici dominé par l’énergie de son terroir, avec sa bouche franche, droite et légère, mais qui semble bien construite. Un bio authentique et inspiré, qui offre une version inusitée, voire décalée du grand gamay. (5+) © ★★★

« Zacm’Orange » 2020, Causse-Marines, Vin de France (34,75 $ – 14033727). Certains cépages blancs s’ennoblissent plus que d’autres sous une dynamique de macération des peaux. Le « zacmo » compte, pour les amateurs du mauzac (en verlan), parmi ces petites merveilles du genre. On saisit rapidement que le mauzac est destiné à ce style de vin. Patrice Lescaret sait de plus lui insuffler une véritable dose de magie, troquant sa rugosité parfois végétale pour une expression où les amers brillent avec un éclat et une longueur en bouche incomparable. On entre dans une autre dimension de ton et de goût avec ce bio livré avec une parfaite intégrité. Thé à l’orange, poiré et tisane de fleurs sauvages soutiennent ici une bouche vivante, claire, de grande précision. Un des « grands oranges » sur le marché actuel. (10+) © ★★★★

Les beaujolais de Jean-Paul Brun

La SAQ offre actuellement plusieurs beaujolais de Jean-Paul Brun, un habitué des colonnes du Devoir, mais aussi un paysan qui a le sens du vin et de la terre qui le porte. C’est tout au sud de l’appellation, plus précisément du côté de Charnay, zone calcaire privilégiée des fameuses « Pierres dorées », qu’officie l’homme sur ses 39 hectares et dont les vins me semblent avoir gagné en subtilité depuis quelque temps. Son Beaujolais blanc 2021 (26,60 $ – 713495 – (5) © ★★★) livre d’ailleurs la mesure exacte de ces calcaires qui affleurent tout en livrant une compétition féroce avec de plus prestigieux bourgognes sis plus au nord. Je suis personnellement un inconditionnel du domaine, et c’est pourquoi la tentation est belle de le rencontrer par l’entremise de ses crus. Les voici succinctement commentés.

Bourgogne Terres dorées 2020 (29,20 $ – 14234377). Sur 3 hectares et à partir de vignes d’une vingtaine d’années, maintenant, ce pinot noir fait le pont entre un beaujolais (par la fraîcheur de ses arômes) et un bourgogne (pour le déroulé fin de texture qu’il propose en bouche). Le fruité de cerise y est mûr, avec cet incomparable éclat sous la dent, le tout relayé par une trame quasi invisible de tanins admirablement bien liés. (5) ★★★

Côtes de Brouilly 2020 (25,25 $ – 10520237). Ce brouilly l’emporte rapidement — au nez comme en bouche — par son registre floral, mais aussi par son fruité habillé avec souplesse de confection derrière ses tanins murs, de première fraîcheur. Un rouge qui ouvre, en raison de son charme insolent, sur des perspectives gourmandes évidentes. On se régale à ce prix. (5) ★★★

Fleurie « Les Garants » 2018 (37,75 $ – 14898544). Ce parcellaire « regarde » au sud le village de Fleurie et, à l’image de nombreux vins de cette belle appellation, vous donne la chair de poule tant il est évocateur par sa troublante sensibilité. C’est net et soutenu sur le plan aromatique, évoquant déjà quelques Savigny-lès-Beaune par la délicatesse et l’amplitude de son registre floral. La bouche convainc plus encore, à la fois moelleuse et finement serrante, de longue portée fruitée. Une superbe bouteille vendue au prix d’un bourgogne régional à servir avec chair de poule. (5+) © ★★★½

Fleurie « Grille Midi » 2018 (36,25 $ – 14898536). Ce sont 5 hectares dont dispose ici notre vigneron pour un vin plus dense et plus étoffé que son autre cuvée « Les Garants ». On mâche ici un charnu de chair de cerise plus riche, plus enveloppé, certes moins subtil, mais avec une profondeur qui gagne peu à peu le palais pour culminer sur le noyau. Bondira de joie avec un sauté de lapin aux herbes. (5+) © ★★★

Morgon « Côte du Py – Javernières » 2020 (31,25 $ – 14724536). En contrebas du lieu-dit Côtes du Py sur un hectare, le gamay se montre plus sérieux, avec cette espèce de présence minérale forte, qui à la fois contracte et libère la trame tanique ici omniprésente. Gagnera à être reconsidéré dans trois à cinq ans, car doté d’un potentiel d’épanouissement assuré, même s’il trouvera à jeter un peu de lest avec une daube ou une entrecôte à la sauce au poivre. (5+) © ★★★½

Moulin à Vent « Les Thorins » 2018 (35,75 $ – 14898552). Le terroir où granite et manganèse sculptent ici le gamay lui confère déjà une certaine forme d’autorité que ce vin confirme sur les plans aromatique et gustatif. Discret, encore fermé après ses trois années de bouteille, ce rouge a du corps, du coffre et une mâche épicée que vient relancer un fruité fort racé en finale. Jean-Paul Brun sait de plus s’incliner une fois de plus sous l’empreinte significative du terroir en vinifiant le tout de main de maître. (5+) © ★★★★



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