Vendanges dans le Médoc

«Il y a une meilleure polymérisation des tanins dans ces amphores», résumait Gonzague Lurton au Château Durfort-Vivens à Margaux.
Photo: Jean Aubry «Il y a une meilleure polymérisation des tanins dans ces amphores», résumait Gonzague Lurton au Château Durfort-Vivens à Margaux.

Les Bordelais n’avaient nullement besoin de lire le billet de la semaine dernière, intitulé « Bordeaux dans la marmite ? » : depuis juin dernier, à peine quelques millimètres de pluie rapidement évaporée ont rafraîchi le paysage viticole. Même rareté en ce 23 septembre, alors qu’une large proportion de merlots avait été vendangée. Depuis mon arrivée sur place, à l’invitation du Conseil des vins du Médoc, les questions se posent quant au type de millésime qui sera enregistré.

De nombreux échantillons prélevés à la vigne dans différents domaines permettent déjà — sur la rive gauche, tout au moins — de constater que les acidités se maintiennent sous le couvert de petites baies dotées d’un ratio élevé peau-jus. En d’autres mots, des rendements faibles pour des moûts potentiellement fort colorés et denses en polyphénols. Reste à voir si les maturités physiologiques, en raison de blocages de maturité sous l’impact du stress hydrique, ne contribueront pas à un caractère végétal indésirable, surtout du côté des cabernets, qui devraient être sous peu vendangés.

Un autre millésime du siècle ? Disons plutôt un millésime du siècle atypique en raison de la cata climatique.

Le Médoc d’aujourd’hui

Petit récapitulatif. Le Médoc (sur la rive gauche de la Gironde), c’est plus de 16 000 hectares de vignes plantées, quelque 600 châteaux, 1000 marques et 80 millions de flacons commercialisés, le tout sur une superficie large de 2 à 5 kilomètres s’étirant sur une distance de 70 à 80 kilomètres au nord de la ville de Bordeaux. Une succession de terrasses dégagées au fil des érosions successives des millénaires propose à la structure racinaire des cabernets, merlots, petits verdots, malbecs et sauvignons blancs des sous-sols bien drainés où graves garonnaises et pyrénéennes, argilo-calcaires et sableuses contribuent à l’expression souvent bien tranchée des quatre « grandes communales » que sont, du nord au sud, Saint-Estèphe, Saint-Julien, Pauillac et Margaux.

Ajoutez à cela l’AOC régionale Médoc (longue de 60 kilomètres au nord) et Haut-Médoc (au sud, incluant Listrac et Moulis), et vous avez là de quoi vous frotter à une étonnante diversité de styles et de flaveurs.

C’est avec le départ du Marathon des châteaux du Médoc, fort de ses 5000 coureurs soumis à une vingtaine de tests « oeno-sportifs » (dégustation de grands crus à dose modérée !) sur autant de points de ravitaillement que les pérégrinations commencent. Il y a pire. Un parcours qui permet de constater de visu la santé d’un feuillage qui demeure étrangement vert malgré les températures records affichées pour cette vendange 2022. Si la rétention en eau en sous-sol semble fonctionner, il demeurait tout de même suicidaire cette année d’effeuiller, sous peine de griller les grappes.

Vous êtes bien chaussés ? Alors, partons direction nord depuis le sud du Médoc avec la prestigieuse appellation Margaux.

Margaux. Jarre ou amphore ? Même récipient en terre cuite, à la différence près que cette dernière n’a pas « d’oreilles » pour en faciliter le transport. Gonzague Lurton au Château Durfort-Vivens en possède 180, de 350 et de 750 hectolitres. Impressionnant ! Il n’est pas le seul. Jamais je n’ai vu pour ma part autant de ces récipients vinaires en Médoc, en compléments des barriques, bien sûrs, mais aussi d’une multitude de logements en béton de toutes les formes et de toutes les contenances. « Il y a une meilleure polymérisation des tanins dans ces amphores », résumait le vigneron qui, sous les conseils avisés de son cousin Jacques Lurton (Vignobles André Lurton), s’assure au final d’un emploi minimal de soufre (50 ppm au total), mais aussi d’une utilisation nettement plus restreinte d’eau pour les nettoyer.

En biodynamie depuis 2012, les vins, dont La Nature (18 mois sous amphores), sont aussi précis sur le plan fruité que délicat et sensuel de textures. Tout le charme immédiat d’un excellent margaux.

Moulis. C’est dans la plus petite appellation médocaine, avec ses 610 hectares, que s’installait Mélanie Barton-Sartorius au Château Mauvesin Barton, propriété de 60 hectares de vignes d’un seul tenant acquise par son paternel en 2011. Tâche colossale de restructuration à laquelle s’emploie depuis la charmante et dynamique oenologue avec toute l’expertise développée aux célèbres crus familiaux Langoa et Léoville Barton à Saint-Julien.

Les merlots s’y trouvent confortables avec, comme en témoigne le millésime 2018, une bouche sphérique veloutée au goût de prune bien mûre doublée d’une tonicité, d’une sapidité exemplaires. Si j’étais vous, je surveillerais ce domaine de près. Nous sommes chez les Barton après tout !

La semaine prochaine : Listrac, Pauillac, Haut-Médoc et Médoc.

À grappiller pendant qu’il en reste !

Pinot noir 2021, Kaufmann, Rheingau, Allemagne (24,15 $ – 14954104). Sous les reflets brillants de sa robe grenadine claire, ce pinot noir bio danse allègrement dans le verre. Avec cette fragilité de pétale de rose dont il tire à la fois l’arôme et la fine texture. C’est net, léger, vivant, de bel éclat, intègre, festif et gourmand. (5) ★★ 1/2

Barbera D’Alba Superiore 2020, Josetta Saffirio, Piémont, Italie (24,35 $ – 13593183). La barbera se fait belle, la barbera se fait ensorceleuse, mais elle se fait aussi sérieuse dans l’exécution et capiteuse sur le fond sous la baguette de madame Saffirio. Joli fondu de tanins bien frais et touche épicée résument une bouche fine et chaleureuse. Le plateau de charcuterie sera reconnaissant de la compagnie. (5) © ★★★ 

Nebbiolo 2019, Casa E. di Mirafiore, Langhe, Piémont, Italie (24,95 $ – 14239469). Une initiation tout ce qu’il y a de plausible pour le cépage nebbiolo, qui affiche ici déjà une prestance, une tenue de bouche remarquée. Cuir, rose fanée et tabac frais se lovent sur une bouche ferme pourvue de tanins mûrs, tout en fraîcheur. Une poêlée de champignons sur fond d’aiguillettes de veau sautées l’amadouera en criant ciseau. (5) © ★★★

Chinon « Gabare » 2019, Domaine Grosbois, Loire, France (29,45 $ – 13096110). C’est plein fruit et heureux de l’être, derrière sa robe juvénile rieuse et soutenue. On y retrace aussi des notes plus animales (« bretts » ?), quelque part près du ventre chaud de lièvre après la course (en supposant que vous l’attrapiez au bon moment !). Plus sérieusement, ce beau cabernet franc bio affiche son étoffe habituelle, brodé de son velours végétal intégral. Classique. (5) © ★★★

Sancerre Renaissance « Magie des Caillottes » 2020, Fleuriet Frères, Loire France (34,75 $ – 14965946). Il y a bien de la magie dans ces caillottes, de cette truculence minérale qui fait bouger les petits cailloux en bouche tout en propulsant en avant-plan une expression florale et fruitée nette et très pure. Nous sommes dans un esprit aussi lumineux que festif avec ce blanc sec bio modulé en fraîcheur. Équilibré et de belle longueur. (5) ★★★ 1/2

Sancerre « Pure » 2020, Henri Bourgeois, Loire, France (38,25 $ – 14960109). La famille Bourgeois livre du côté de Chavignol une impressionnante batterie de cuvées. Le dynamisme de la maison se reflète dans la clarté et la vitalité de sauvignons qui ne manquent ni de charme ni de capacité à traduire les variations de lieux-dits, de parcelles et de terroirs. Cette cuvée bio s’exprime déjà sans retenue, avec son registre de pamplemousse rose ponctué de notes plus solaires, plus exotiques. Un blanc sec accessible, qui fera la fête au crottin de Chavignol frais (évidemment) ou aux huîtres. (5) ★★★

Savigny 1er Cru « Aux Clous » 2019, Louis Chenu, Bourgogne, France (59,75 $ – 12876106). À peine décalé à l’est du village de Savigny, à l’abri du bois de Chenôve et exposé plein sud, ce lieu-dit fait vibrer le pinot noir par son registre floral (rose rouge) et épicé (anis-cannelle) particulier, mais c’est encore une fois sa capacité, derrière une apparente « fragilité », à imposer une personnalité forte qui marque. Ce 2019 se déguste déjà aujourd’hui avec un bonheur à peine contenu, avec ses tanins mûrs et bien fondus, son fruité de fraise-cerise appétant et sa texture veloutée liée à merveille. Longue finale que relèvera plus encore cailles farcies, poulet rôti ou un époisses peu affiné. (5+) © ★★★ 1/2

Clos des Grives 2019, Laurent Combier, Crozes-Hermitage, Rhône, France (70 $ – 14861477). Rare et cher, oui, mais cette cuvée phare du domaine de Laurent Combier issue de vieilles vignes est un petit monument en soi. Ce sont surtout la qualité des tanins — ici fins, frais, serrés et structurants — qui pavent une bouche au charnu mesuré, dénotant un terroir argilo-calcaire révélateur par la tension subtile qu’il génère. Un rouge encore dans ses balbutiements, à placer à la cave parmi vos plus beaux côte-rôtie. Un sauté de lapin ou un fromage fermier à point sauront le divertir. (10+) © ★★★★ 1/2



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