Des perdants magnifiques

Gamay en appellation Brouilly, dans le Beaujolais, au petit matin
Jean Aubry Gamay en appellation Brouilly, dans le Beaujolais, au petit matin

La dégustation à l’aveugle a fait une victime de plus cette semaine. Sans qu’il y ait mort d’homme ni ego égratigné, rassurez-vous, car l’ami Jean (nom fictif, car il ne veut pas décevoir son propre frère grand connaisseur de la chose) est plus enclin à se moquer royalement de se planter qu’à se priver d’un bon verre de vin, surtout lorsqu’il y a une leçon à tirer de l’exercice.

Le constat est tout de même révélateur. Il apparaît que nous sommes plus intransigeants, plus sévères, avec les vins, surtout si l’un des vins dégustés s’avère, disons, plus « exigeant » avec notre palais. En un mot, le réflexe, au moment de choisir le « meilleur vin », sera toujours d’aller vers celui qui charme, flatte et rassure illico.

La perception

 

Cette lapalissade met une fois de plus en lumière qu’à qualité égale, nous sommes toujours enclins à voter subjectivement selon notre propre historique en matière de goûts. Un décalage de perception qui est nettement amoindri lorsque l’on connaît l’identité des vins.

Pourtant, au-delà de la barrière des goûts, les « perdants » du lot n’étaient pas ceux auxquels on aurait jeté un sort maléfique à visière relevée.

En témoignent, pour démarrer, deux verres de chardonnay. Pourquoi le Petit Chablis 2020 de Vincent Wengier (21,90 $ – 14955481 – (5) ★★★) avait-il ici tout le panache d’un perdant magnifique vis-à-vis du Chardonnay « Triomphe » 2018 de l’ontarien Southbrook Vineyards (24,95 $ – 14977162 – (5) ★★★) ? Parce que, dans son essence même, le bourgogne, avec son toucher de bouche à peine crayeux, créait une impression d’austérité passagère que celui du Nouveau Monde, plus rond, beurré et texturé, n’avait tout simplement pas.

Espérons tout de même une reconduction rapide au même petit prix de ce chablis qui n’avait ici rien de petit !

Quant au second, c’est un sérieux concurrent qualitatif. C’est un peu comme si on nous demandait de choisir entre Marlène Dietrich et Marilyn Monroe.

Ensuite, deux rouges : le premier, léger ; le second, corsé. Une question d’étoffe et de textures, encore une fois. Perçu comme maigrelet et avec « peu de goût », le Beaujolais-Villages « Nature » 2021 de Karim Vionnet (24,30 $ – 13581318 – (5) ★★★) rigolait pourtant allègrement, comme si chacune des petites baies de gamay avait été chatouillée jusqu’à plus soif, tant celles-ci s’éclataient sous la dent en affichant fraîcheur et fine texture, souplesse, conviction et extrême digestibilité.

Rien à voir, donc, avec Le secret de Mathilde 2019 du Château de Gourgazaud en Minervois (18,75 $ – 14758824 – (5) ★★ 1/2), dont l’ami fictif faisait ses choux gras. Même fraîcheur, même fruité net, avec « plus de goût », d’opulence et de sève mûre.

La morale de l’histoire ? Au-delà des apparences, les perdants ne sont pas toujours ceux qu’on pense.

Un fiasco… qui n’en est pas un

Histoire de lui épargner à la fois déconvenue et petit malaise sur le plan de l’estime de soi, je n’ai pas soumis l’ami Jean (nom fictif…) à la dégustation de l’assemblage — improbable, mais fort réussi — de cépages italiens (sangiovese, nero d’Avola, montepulciano, etc.) qu’est ce Fiasco Monte Bernardi (24,75 $ le litre – 14989850) concocté par le vigneron toscan Michael Schmelzer avec des raisins issus de l’agriculture biologique.

Élevé en cuves de béton et embouteillé sous ce format sympathique que l’on souhaiterait doubler, ce vin léger et friand demeure tout aussi festif que régalant. Il y a là matière à réjouir la famille entière sous la tonnelle, avec des plats où la tomate de saison est reine. Servir, bien sûr, très frais, même dans vos verres Duralex. (5) ★★★

À grappiller pendant qu’il en reste !

Beaujolais 2020, Domaine Romy (19,25 $ – 14015131) Tout au sud de l’appellation, Dominique et Nicolas Romy proposent un gamay noir au jus blanc issu de l’agriculture biologique, au fruité charnu palpable, de belle densité, et hautement parfumé avec ses nuances de cerise et de pivoine. Un rouge intègre, bien calibré, harmonieux. Bref, un vin qui fait honneur à son appellation, sans trop d’interventions, sinon celle de vous servir le fruité sur un plateau d’argent. (5) ★★★

Pinot Blanc Auxerrois 2019, Albert Mann, Alsace, France (25,35 $ – 14955625) Cette maison alsacienne, réputée pour sa rigueur et la haute tenue des nombreuses cuvées qu’elle a produites, livre ici un blanc sec bio tout simplement formidable par l’expression des cépages, mais aussi en raison de cette espèce de vitalité fruitée à la fois précise et dynamique. Un superbe flacon, qui régale par sa sapidité et par la gourmandise immédiate qu’il suggère, surtout avec une quiche aux légumes grillés, des rouleaux de printemps ou une tarte à l’oignon. (5) ★★★ 1/2 ©

Pouilly-Fumé 2020, Comte Henry d’Assay, Loire, France (31,25 $ – 14961929) Le sauvignon blanc se donne ici des airs de vin du Nouveau Monde, sans se doter toutefois du caractère fumé et herbacé généralement associé à ces derniers. Le profil est net et plutôt fin, mais aussi pourvu d’une rondeur et d’une puissance qu’une richesse fruitée vient confirmer plus encore. Un blanc de gastronomie à servir avec un saumon en papillote ou un flétan sauce à la crème et fenouil. (5) ★★★ 1/2

Gewurztraminer « Les Jardins » 2019, Domaine Ostertag, Alsace, France (39,25 $ – 12392751) Le clan Ostertag choisit ici de laisser libre cours au millésime, au cépage et à sa fermentation sans rectifier le profil ni ajuster les paramètres du vin en fonction de la demande du marché. Cette « liberté » se traduit par un vin riche et opulent, certes pourvu de sucres résiduels importants, mais traduisant fidèlement le caractère historique des grands blancs d’Alsace. Le tout est cependant livré ici de façon épurée et inspirée, sous l’impulsion d’une extraordinaire envolée aromatique, mais aussi par l’entremise d’un jeu de textures tout aussi intrigant et satisfaisant au palais. À savourer avec des dumplings épicés ou une part de Munster qui se serait frotté à quelques graines de carvi. (5) ★★★ 1/2

Fixin « Les Herbues » 2018, Pierre Naigeon, Bourgogne, France (56,75 $ – 14295760) Les fruits de cette parcelle riche en vieilles vignes (69 ans), tout juste située sous le 1er Cru Clos du Chapitre et attenant à l’ouest de la commune de Fixin, ici vinifiés sans ajout de soufre, livrent un vin doté d’une robe aux nuances et aux flaveurs de cerise noire soutenues, encore pour le moment contractée sous des tanins abondants bien mûrs qu’une très légère pointe de CO2 ravive et resserre encore plus. Éclat, pureté et mâche riche en texture sont à l’honneur, tout en révélant un potentiel de garde se situant bien au-delà d’une décennie. Un vin nature de haut niveau ! (10+) ★★★★ ©

Jean Aubry


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